La philosophie peut-elle enseigner la joie de vivre ? (4)

Les Nouveaux Chemins de la connaissance
Date de diffusion : 09.06.2011
Invité : Franck Lelièvre (professeur de philosophie au Lycée Charles De Gaulle à Caen)


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Bibliographie conseillée :

Références philosophiques :

Aristote :
Ethique à Nicomaque : « Analyse de l’amitié » (IX, 4) ;  « Plaisir et acte » (X, 4) ; Vie contemplative et joie philosophique (X, 7 et 8).
– Politique : Politique et bien vivre en commun ( I, 1).

Bergson :
L’Energie spirituelle : « La Conscience et la vie » (fin « destination de la vie » et « création et joie »).
Les Deux Sources de la morale et de la religion : « émotion et création » (chap. I).

Montaigne :
Essais : « De l’amitié » (I, 28), « De l’expérience » (III, 13).
– Commentaire dans M. Conche, Montaigne et la philosophie : « plaisir et communication » (chap. V)

Pascal :
– « Mémorial ».
– Commentaire dans Gouhier Blaise Pascal, Commentaires (chap. I).

Russell :
Problèmes de la philosophie, « Valeur de la philosophie » (chap. XV)
Mysticisme et logique, « L’Etude des mathématiques ».

Spinoza :
Ethique, III (Définition des sentiments, 1, 2 et 3).
– Commentaire dans G. Deleuze, Spinoza, Philosophie pratique (chap. IV + voir « Affection », « Bon », « Puissance »)

Epicure, Lettre à Ménécée.
Hadot : Qu’est-ce que la philosophie antique ? : « Les Exercices spirituels » (chap. IX).
Jonas, Pour une éthique du futur.
Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra : « Le second chant de la danse » (3ème partie, fin).
Rosset, La Force majeure.

Références historiques : joie et politique.
– A. Malraux, L’Espoir, sierra de Terruel.
– M. Ozouf, La Fête révolutionnaire (1789-1799).

Films :
– W. Allen Hannah et ses sœurs.
– I. Bergman, Fanny et Alexandre.
– K. Mizoguchi, Les Amants crucifiés.

Musique :
– J.S. Bach, Cantate Bwv 147 « Que ma joie demeure ».
– Beethoven, « Hymne à la joie », 9ème Symphonie, Choral.
– Ray Charles, « I’ve got a woman ».

 


 Plan détaillé du professeur : « La philosophie peut-elle enseigner la joie de vivre ? »

« Les philosophes, disait Henri Bergson, qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. La joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal ».

Cette réflexion fine et profonde contredit une certaine « image » de la philosophie qui n’en retient que l’aspect spéculatif et abstrait. Le penseur serait un être virtuel qui rentrerait en lui-même pour douter de tout. Bergson, à l’inverse, célèbre la joie dans la philosophie et au sein de la vie. Mais la vie a-t-elle vraiment besoin de la philosophie ? Sa spontanéité et sa fraicheur ne doivent-elles pas plutôt sauvegardées ? « Qui accroît sa science, accroît sa souffrance » disait l’Ecclésiaste, et le Faust de Goethe de nous prévenir : « mon ami, grise est toute théorie, mais vert et florissant est l’arbre de la vie ».

Il y eut pourtant des philosophes, tels Montaigne et Spinoza, peut-être même Pascal, pour prétendre le contraire. Quelles étaient leurs leçons ? Sont-elles toujours d’actualité ? Quelle part la méditation peut-elle apporter à la joie de vivre ? Est-elle suffisamment puissante pour contrer le malheur et le tourment dont souvent nous affligent les circonstances de la vie et leur retentissement dans l’esprit ? Pourquoi la nature nous a-t-elle dotés de l’intelligence ? La vie n’y gagne-t-elle infiniment ? Mais quoi exactement ?

***

Première partie : retour sur la philosophie comme « art de vivre ».

1.     Peut-on apprendre à « bien vivre » et à « jouir de la vie » ?

Une juste compréhension des difficultés soulevées par la question proposée suppose, comme toujours, une mise en évidence des apories et des perplexités qu’il faut savoir mesurer exactement pour espérer les résoudre. L’apprentissage suppose la répétition, la joie, comme la vie, est chaque fois neuve et singulière ; la réflexion est rétrospective, la joie va de l’avant ; la pensée met à distance, la joie est d’un seul tenant. Entre la vie et la conscience, il n’ y a, semble-t-il, pas seulement séparation mais franche opposition.

« Sans la faculté d’oubli, disait Nietzsche, il ne pourrait y avoir ni bonheur, ni sérénité, ni espoir, ni fierté, ni jouissance de l’instant présent ». La conscience humaine vient entraver le cours naturel de la vie. Elle le bouscule par la préoccupation du futur. Elle y creuse la nostalgie des choses passées. Elle entretient l’inquiétude. Le regret et le remord, la crainte et le souci sont ses compagnes ordinaires. La philosophie, ne peut qu’accentuer ce trait, qui affirme, avec Platon, que « philosopher, c’est apprendre à mourir ». Ainsi, le Gorgias se clôt sur un grandiose mais crépusculaire « mythe des Enfers » où l’âme, mise à nu, ne peut échapper à la pesée de sa toute vie. Transparente au regard impavide des Juges Divins, elle est, comme dans le Portrait de Dorian Gray, un tableau fatal où se gravent ses turpitudes. La leçon est claire : « Connais-toi toi-même ».

Philosopher serait donc apprendre à revenir à soi, travailler à écouter la voix intérieure de  sa conscience, se détourner des satisfactions sensibles et charnelles, comme de toute grandeur extérieure, qui écartent de soi. « Dans la connaissance de soi, écrivait le mystique allemand, Hamann, seule la descente aux Enfers ouvre les portes de l’apothéose ». Cette conversion n’est pas nécessairement souffrance ; elle s’enracine malgré tout dans l’expérience de la désillusion. Elle postule une séparation symbolique de l’âme et du corps. Elle commande un recul devant le plaisir. Elle discrédite le mouvement spontané du désir.

2.     Le paradoxe d’une « méditation de la vie » : la joie comme finitude assumée.

Pour Epicure, matérialiste et penseur antique du « plaisir », « la philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse. » Il y a donc bien un rapport direct entre la pensée, les « exercices spirituels », et le bonheur de vivre.

La pensée d’Epicure est, on le sait, un éloge du « plaisir » qui lui valut une longue tradition de calomnie. « Pour le corps disait Lucrèce, l’absence de douleur, et pour l’esprit, un sentiment de bien-être, dépourvu d’inquiétude et de crainte ». Le plaisir visé, dont la nature est très spécifique, suppose un « art ». Il peut être « au repos ». Il peut être « en mouvement » ; il est alors joie ou gaité. L’amitié, philosophique, mais aussi le soin, entre maître et disciples, des « choses de la vie » et de l’esprit en sont des conditions essentielles, tout de même que l’attention au corps et à nos sensations. L’épicurisme ouvre ainsi une dimension subversive que l’on retrouve dans toute pensée du plaisir. « Volupté, écrira Nietzsche, l’épine et l’écharde pour tous les contempteurs du corps en chemises de pénitents, maudite en tant que terrestre chez les adorateurs d’arrière-mondes : car elle nargue et se moque de tous les professeurs d’embrouillamini. […] Pour les cœurs libres, librement et innocemment, le bonheur champêtre de la terre, tout le trop plein de reconnaissance de tout avenir dans le maintenant ». Et de même, Montaigne : « chercheront-ils pas la quadrature du cercle, juchés sur leurs femmes ! Je hais qu’on nous ordonne d’avoir l’esprit aux nues, pendant que nous avons le corps à table ».

Cette sagesse donc est paradoxale. Elle qui glorifie, comme l’auteur des Essais, « les plaisirs présents, de la loi humaine et générale, intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels » valorise des moyens « non-philosophiques », tels que la musique, le commerce de nos semblables ou  la lecture. Elle recommande le secret. « Vivons heureux, vivons cachés ». Si l’épicurien affirme que « la vie la plus douce est la vie sans pensée », c’est dans un mouvement second, car cette immédiateté peut être retrouvée et l’oubli du présent, sans cesse combattu. « Toi, dit Epicure, qui n’es pas de demain, tu ajournes la joie ; la vie périt par le délai, et chacun de nous meurt affairé ».

Une série de conseils seront donc proposés sous la forme du fameux tretrapharmakos ou « quadruple remède » précédé d’un impératif prosaïque mais catégorique : n’attends pas ! Carpe diem ! Ne va pas effectuer le long détour de la savante formation platonicienne ! Va d’emblée et immédiatement à la joie ! Cueille le moment et l’instant ! Sur le champ ! Ecoute ton désir. Pour cela, malgré tout, des précautions sont utiles car il faut écarter les obstacles.

Quatre obstacles. Quatre peurs. Quatre remèdes. La peur de la mort ou le désir d’immortalité. La peur des dieux ou la crainte des tourments de l’Enfer. La peur de la douleur. La peur de perdre l’être aimé. A chacun de ces tourments, un remède. La « mort n’est rien » mais la vie est limitée. La mort n’est pas au bout, car il n’y a rien au bout. Quand elle sera là, nous n’y serons plus. Plutôt, comme le conseillait Pindare, « épuiser le champ du possible » ; « devenir celui que nous sommes ». Mais les Dieux ? Mais la conscience morale ? Mais la culpabilité ? Mais la peur de ne pas être à la hauteur ? « L’être bienheureux et incorruptible, répond Epicure, n’a pas lui-même de souci et n’en cause pas à autrui : de sorte qu’il n’est sujet ni à la colère ni à la bienveillance : car tout ce qui est tel est le propre d’un être faible ». La sanction n’est qu’un moyen, l’objectif est de devenir meilleur et donc de prendre plaisir à ce qui rend notre vie heureuse. Mais la douleur, l’injustice, la méchanceté ? Il faut se garder de ce qui fait trop souffrir et de ce qui cause des peines sans nombre, comme les passions amoureuses, les luttes politiques ou la vie de l’homme d’affaires. Quant à l’expérience du malheur et des aléas de la vie, le souvenir des jours heureux viendra y parer. Rien ne pourra les ôter, s’en ressouvenir sera en jouir doublement. La nostalgie, qui « sourit à travers les larmes », en décuplera la douceur.

3.   La joie comme désespoir surpassé.

Un pas de plus nous fera comprendre la gravité de cette sagesse, car la vraie légèreté ne va jamais sans la profondeur. « Quand je danse, je danse, dit Montaigne, quand je dors, je dors ». La disponibilité à la vie suppose une essentielle humilité. « Le déterminer et le savoir, ajoute-t-il, comme le donner, appartiennent à la régence et à la maîtrise ; à l’infériorité, sujétion et apprentissage, appartiennent le jouir et l’accepter ». La souffrance et l’insatisfaction qui travaillent les hommes viennent de leur présomption. Ils voudraient être les « maîtres et possesseurs de la nature ». Ils n’en sont que les « usagers ». Ils voudraient que l’ordre du monde suive leurs désirs. Ils voudraient lui faire faire « leurs quatre volontés ». Il leur faut l’accepter tel qu’il est et y trouver et matière à joie ou à consolation.

Montaigne curieusement n’est pas si loin de Pascal. Dans son fameux « Mémorial », le janséniste transcrit une expérience de ravissement mystique. « Joie, Joie, Joie, pleurs de joie ». Ajoutant, « je m’en suis séparé. Mon Dieu, me quitterez-vous ? ». La joie paraît d’autant plus profonde qu’elle est plus soudaine, inespérée, imméritée, violente mais gratuite. Il n’est donc pas étonnant qu’elle survienne après le déchirement et traverse victorieusement le désespoir.

Cela se retrouve dans Nietzsche. « Le monde est profond, chante en dansant Zarathoustra ; Et plus profond que le jour ne le pensait ; Profonde est sa douleur ; Joie plus profonde encore que peine de cœur ; La douleur dit : Passe et Péris ; Mais toute joie veut l’Eternité ». Le Cantique de Bach « Que ma joie demeure ! » est du même compositeur que les deux Passions. « L’Hymne à la Joie », symbole de l’Union Européenne, émeut d’autant plus qu’à deux pas de Weimar, patrie du poète et du compositeur, se trouve Buchenwald.

***

Cette évocation permet d’appréhender les limites de la méditation et de la philosophie face aux malheurs du monde.

Seconde partie : l’impuissance de la raison pure

1.   L’épreuve de la souffrance et la question du « soin ».

Le projet cartésien marque le recul d’une thérapie philosophique de l’âme, au profit de la médecine qui rend, autant qu’elle le peut, « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Ce ne sont pas les exercices spirituels qui peuvent vaincre la maladie et faire recouvrer la santé « laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous autres biens en cette vie ». Jugeant l’art médical de son temps, celui de Molière, Descartes précise qu’il « qu’il n’y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien, à comparaison de ce qui reste à savoir, et qu’on se pourrait exempter d’une infinité de maladies, tant du corps que de l’esprit, et même aussi peut-être de l’affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance des causes, et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus ». Nous le vérifions tous les jours.

Mais la victoire de Descartes et son fameux « Je pense donc je suis » est, par certains côtés, une victoire « à la Pyrrhus ». Elle exalte les pouvoirs du sujet mais rompt la pratique sociale du « philosopher ». « Il serait très désirable, notait Freud, que les philosophes et les psychologues, qui élaborent par ouï-dire, ou à l’aide de définitions conventionnelles, d’ingénieuses doctrines sur l’inconscient, fissent d’abord des observations concluantes en étudiant les phénomènes de la pensée obsessionnelle ; on pourrait presque l’exiger, si cette tâche n’était de beaucoup plus pénible que leurs méthodes habituelles de travail ». Il est à craindre que la pensée seule, et singulièrement la philosophie, soit démunie face aux épreuves de la vie et aux diverses pathologies tant du corps que de l’esprit. Il faut se défier des marchands de bonheur et des pourvoyeurs de sagesse.

Mais Freud nous apprend que nos tourments tiennent aussi aux contraintes sociales et à la civilisation elle-même. « La psychanalyse a souvent eu l’occasion d’apprendre à quel point la sévérité indubitablement sans discernement de l’éducation participe à la production de la maladie nerveuse, ou au prix de quel préjudice de la capacité d’agir et de la capacité de jouir la normalité est acquise. Elle peut aussi enseigner quelle précieuse contribution à la formation du caractère fournissent ces instincts asociaux et pervers de l’enfant, s’ils ne sont pas soumis au refoulement, mais sont écartés par le processus dénommé sublimation de leurs buts primitifs vers des buts plus précieux ».

2.   L’action collective et la puissance de la joie partagée.

Il semble curieux d’affirmer que la politique s’enracine dans la joie, tant elle semble orientée vers la conquête du pouvoir ou la lutte pour la défense des droits. Et pourtant l’expérience historique garde mémoire de ces grands moments de liesse et de « fête révolutionnaire » qui fondent une Nation. 1789, 1968, plus récemment, le « printemps de peuples ». La philosophie, comme la littérature, la chanson et l’imaginaire collectif, célèbrent ces expériences « mémorables » et « prophétiques ». « Que la révolution d’un peuple spirituel que nous avons vu s’effectuer de nos jours, écrit Kant réussisse ou échoue ; qu’elle amoncelle les misères et les crimes atroces […] – cette révolution, dis-je, prouve néanmoins dans les esprits de tous les spectateurs (qui ne sont pas engagés dans ce jeu) une sympathie d’aspiration qui touche de près à l’enthousiasme ».

« Rien de grand dans le monde, dit aussi Hegel, ne s’est fait sans passion » Pointant ses excès, Kant rappelle la face sombre de 1793. Malraux, à Madrid en 36, parlera « d’illusion lyrique ». Notre époque se complaît dans un scepticisme désabusé. Il doit être dépassé. Même déçues, les expériences fondatrices restent mémorables par « les possibles » dévoilés et l’Espoir qu’elles fondent.

La question de la joie, comme de la tragédie, est donc bien au centre du « bien vivre en commun ». Et cela se retrouve déjà chez Aristote : « l’homme, écrit-il, qui est dans l’incapacité d’être membre d’une communauté, ou qui n’en éprouve nullement le besoin parce qu’il se suffit à lui-même, ne fait en rien partie d’une cité et est par conséquent une brute ou un dieu ». Mais le lien substantiel de l’action et de la joie est bien mis en évidence par la distinction que fait la philosophe allemande Hannah entre la force, la terreur et la puissance. La force est physique, c’est l’arme du despotisme ; la terreur est terrassante. Dans le totalitarisme, « l’homme perd la foi qu’il a en lui-même comme partenaire de ses pensées et cette élémentaire confiance dans le monde, nécessaire à toute expérience. ». La puissance, au contraire, suppose une pluralité d’individus aimantés par une confiance réciproque. « La puissance est toujours une puissance possible, et non une entité inchangeable, mesurable et sûre, comme l’énergie ou la force. Tandis que la force est la qualité naturelle de l’homme isolé, la puissance jaillit parmi les hommes lorsqu’ils agissent ensemble et retombe dès qu’ils se dispersent ».

C’est la force de la Résistance. « Ils partiront dans l’ivresse » est le titre du livre de souvenir de Lucie Aubrac. Il y a de la joie dans le courage et dans la générosité. Ajoutons, pour faire bonne mesure, que c’est sans doute la force du capitalisme. Bergson l’avait noté : « le commerçant qui développe ses affaires, le chef d’usine qui voit prospérer son industrie, est-il joyeux en raison de l’argent qu’il gagne et de la notoriété qu’il acquiert ? Richesse et considération entrent évidemment pour beaucoup dans les satisfactions qu’il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs plutôt que de la joie, et ce qu’il goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir amené quelque chose à la vie. ».

***

La leçon de Descartes, selon Bergson, est d’apprendre « à penser en homme d’action et à agir en homme de pensée ». Le pouvoir de la pensée est donc limité, s’il ne s’enracine dans l’action. Il porte pourtant en lui d’authentiques sources de joie.

Troisième partie : les propres ressources de la « vie de l’esprit ».

1. « Le regard d’en haut » et les vertus de l’intelligence.

A la fin des Problèmes de philosophie, dans un chapitre sur la Valeur de la philosophie que tout lycéen ou amateur de philosophie devrait connaître, Russell traite des ses effets sur celui qui la pratique. Il est intrinsèque et triplement libérateur.  Valeur cartésienne du « doute méthodique », qui suspend les croyances habituelles, valeur platonicienne du détour spéculatif qui libère de la « prison » de l’homme pratique, valeur spinoziste de l’élargissement de l’horizon à partir du Non-Moi pour y intégrer le Moi. « L’homme n’est pas un empire dans un empire ».

« L’esprit qui contemple l’infinité de l’univers participe, note Russell, de son infinité ». Et cela lui procure de la joie. « Ce qui est incompréhensible dit Einstein, c’est que le monde soit compréhensible ». Russell a souvent décrit la joie profonde, « plus forte qu’un premier amour », que lui ont procuré les mathématiques. « Le véritable esprit de joie, l’exaltation, le sentiment d’être plus qu’humain, qui est la pierre de touche de la plus haute excellence se trouve dans les mathématiques aussi sûrement qu’en poésie. Ce qu’il y a de meilleur en mathématique mérite non seulement d’être appris comme un devoir mais d’être assimilé comme une partie de la pensée quotidienne et d’être rappelé sans cesse à l’esprit en guise d’encouragement toujours renouvelé. ». Elles ne sont pas seules à procurer cette joie, un grand amour, la beauté, une belle action, juste et généreuse le peuvent aussi.

La joie dit Spinoza « est le passage de l’homme d’une puissance d’agir moindre à une puissance d’agir plus grande ». Il y a de la pensée dans la joie et une relation intime entre elle et l’esprit. C’est sur ce point que nous voulons achever ce bref parcours.

2.   La supériorité de la joie sur le plaisir et sur le bonheur.

Bonheur, plaisir et joie, ce n’est pas la même chose. Le bonheur vise une complétude qui serait la rencontre harmonieuse de l’homme et du monde, ce pourquoi il a pu être dit « un idéal de l’imagination ». Le plaisir, même intense et foudroyant « résulte, comme l’a vu Freud, d’une satisfaction plutôt soudaine des besoins ayant atteint une haute tension. Il n’est possible de par sa nature que sous forme de phénomène épisodique ». Il a toujours quelque chose de troublant, d’où ses rapports fréquents avec l’interdit ; il a aussi toujours quelque chose de mécanique et de trompeur. C’est pourquoi Bergson le qualifie « d’artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie ».

La joie, elle, est toujours dynamique et active. Elle est l’expression d’une énergie interne dont nous nous sentons la cause. Elle est un passage et un mouvement. Elle est expression et assomption du désir, elle est source de plaisir et sentiment d’une force qui sait pouvoir transcender les épreuves. « La joie intérieure n’est pas plus que la passion un fait psychologique qui occuperait d’abord un coin de l’âme et gagnerait peu à peu de la place. A son plus bas degré, elle ressemble assez à une orientation de nos états de conscience vers l’avenir. Puis, comme si cette attraction diminuait leur pesanteur, nos idées et nos sensations se succèdent avec plus de rapidité ; nos mouvements ne coûtent plus le même effort. Enfin, dans la joie extrême, nos perceptions et nos souvenirs acquièrent une indéfinissable qualité, comparable à une chaleur ou à une lumière, et si nouvelle qu’à certains moments, en faisant retour sur nous-mêmes, nous éprouvons comme un étonnement d’être ».

Bergson propose en matière d’exemples la mère qui regarde son enfant, le commerçant qui développe ses affaires, l’artiste qui a réalisé sa pensée, le savant qui effectue une découverte. S’y retrouvent à chaque fois, d’une part, une naissance après une longue maturation, et de l’autre, une interversion entre l’effet et la cause. Car comme dans la création, il y a plus dans l’acte que dans ce qui l’a rendu possible. « Partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie ». Mais elle n’existerait pas sans un combat avec la matière. « Par la résistance qu’elle nous oppose et par la docilité où nous pouvons l’amener, la matière est à la fois l’obstacle, l’instrument et le stimulant ; elle éprouve notre force, en garde l’empreinte et en appelle l’intensification. »

***

Il n’y a pas de joie sans objet qui aimante le désir et pas de joie sans épreuve dépassée. Bergson croit voir en l’homme le surgissement possible, grâce à la culture, « d’habitudes motrices » et d’une « intensification de la personnalité ». Ce serait une joie que ce petit exercice rédigé puisse y contribuer chez son lecteur. Y parvenir serait sa vraie récompense. Ce serait une occasion de joie.


Et aussi : Le Journal des Nouveaux Chemins, qui reçoit Christophe Salaün, à propos de David Hume et son Essai sur le bonheur.

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