Le voyage de noce

Bien que marié, André n’en continue pas moins à écrire quotidiennement à sa mère, même si le choix de la carte postale de la Grande Chartreuse semble paradoxale, et contraste avec son évident bonheur. Il tente de lui montrer que les liens d’affection qui les unis subsistent malgré son mariage. Il multiplie les références à ses souvenirs d’enfance et à son père.

La nouvelle de sa citation à l’ordre de l’armée est officielle. Il en est très fier et savoure les félicitations de sa belle famille.

Pendant ce temps là, les notes dans le carnet de Marguerite Carré de Malberg montrent les difficultés à s’approvisionner en pain dans cette période de rationnement. (Publié le 9 novembre 1918)

Carnet de Marguerite Carré de Malberg, semaine du 8 juillet 1918. Carnet de Marguerite Carré de Malberg, semaine du 8 juillet 1918.

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 12 juillet 1918.

le désir de conserver au « tu » un charme de tendresse et de don mutuel que ce petit mot risque de perdre à être prononcé trop souvent

Ma chère petite mère,

Je t’écris bien vite pour que tu reçoives cette lettre le plus tôt possible après ton retour.
Je voudrais en effet dissiper un doute qui a pu se former en toi sur l’étendue et la douceur de mon bonheur. En vérité je ressentais le jour où nous nous sommes rencontrés à Menthon[1] un peu de migraine et de fatigue et c’est cela seulement qui a nui à ma gaîté et à mon entrain. Mais je peux t’assurer en toute sincérité et en toute franchise que mon union avec Elisabeth m’a apporté toute la joie qu’il m’était possible d’en attendre, et même bien plus que cette joie ; je craignais un peu, je l’avoue, l’épreuve des premiers jours du mariage et les petits froissements qui, dit-on, sont inévitables à cette période. Mais ils ne se sont pas produits pour nous et c’est avec une entière confiance et une certitude d’amour durable et profond que je regarde l’avenir.

Que la question du tutoiement ne t’inquiète pas non plus : Elisabeth n’a eu en vue quand elle m’a demandé de nous tutoyer le moins possible en dehors de notre intimité que le désir de conserver au « tu » un charme de tendresse et de don mutuel que ce petit mot risque de perdre à être prononcé trop souvent, en particulier tout le long des banalités de la vie. C’est donc seulement une délicatesse et une sollicitude d’amour qui l’ont animée quand elle m’a fait part de ce désir.

Encore une fois sois sans crainte sur l’excellence de l’union qui vient de commencer pour moi, et considère Elisabeth comme devant me donner et me donnant déjà tout le soutien le meilleur que je pouvais souhaiter.

Tu dois être maintenant occupée à tes préparatifs de voyage ; je fais des vœux pour que ton retour s’effectue normalement, sans fatigue ni accident. Repose-toi bien aussi, pendant quelques jours, et, à moins d’affluence de blessés, je te supplie de ne pas retourner immédiatement à ton Hôpital.

Donne une meilleure pensée à toute notre famille et reçois, avec toute l’affection d’Elisabeth, mille bons baisers de celui qui reste et sera toujours ton grand fils tendrement respectueux

André

[1] Menthon Saint Bernard (Haute Savoie)

 

 

 

 

 

Carnet de Marguerite Carré de Malberg, semaine du 18 juillet 1918. Carnet de Marguerite Carré de Malberg, semaine du 15 juillet 1918.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 15 juillet 1918.

… le voyage à Briançon par la Grave et le Lautaret cette vallée qui me rappellera tant de vieux souvenirs et la merveilleuse fin de juillet que nous y passâmes avec Papa, t’en souviens-tu ?

Ma bien chère petite mère,

Nous voici arrivés à Grenoble depuis hier soir ; j’aurais voulu t’envoyer déjà une petite carte avant de quitter Balloire, mais comme tous les départs en général le nôtre a été un peu précipité et nos préparatifs commencés un peu tardivement et menés avec une certaine hâte ne m’ont pas laissé le temps de t’envoyer mon affectueuse pensée.

J’allais oublier de te dire qu’avant notre départ, je me suis payé le luxe d’imiter Henri, ou plus exactement que j’ai ressenti un commencement d’indigestion ; ce ne fut d’ailleurs pas bien sérieux et notre voyage de Balloire à Annecy et d’Annecy à Grenoble a pu s’effectuer sans encombres.

Ici règne pourtant une chaleur sénégalienne et j’avoue que la ville visitée sous le soleil et aperçue sous une épaisse couche de poussière n’offre rien de particulièrement sympathique ;mais le temps est tellement beau que j’espère que notre voyage de demain en sera favorisé.

Nous devons en effet aller à la Grande Chartreuse : départ à 9h du matin, retour à 7h du soir. Je pense que la route suivie par l’auto ne doit pas être trop ensoleillée et que dès que nous nous élèverons vers la haute montagne la température deviendra supportable.

Après demain une autre promenade nous sera possible : le voyage à Briançon par la Grave et le Lautaret cette vallée qui me rappellera tant de vieux souvenirs et la merveilleuse fin de juillet que nous y passâmes avec Papa, t’en souviens-tu ?

Nous reviendrons de Briançon la journée suivante pour partir le soir de ce même jour à Aix où nous irons voir la grand-mère d’Elisabeth ; nous repartirons enfin d’Aix pour Annecy le samedi matin et le train arrive assez tôt dans cette dernière ville pour permettre d’y prendre l’auto. Et ainsi nous gagnerons St Gervais, samedi soir, jour que nous nous sommes fixé comme terme de notre voyage de noces.
Tu vois, ma chère Maman, que tout se passe très bien et sans accident et ces journées que nous vivons, ma chère Elisabeth et moi dans une intimité de tous les instants, est bien douce à mon cœur, et parfois je ne peux pas croire à tant de bonheur, et il me semble que je rêve ; mais ce bonheur, à tout considérer, n’est pas entièrement immérité puisqu’il a été acheté au prix de longues peines.

Et toi, chère Maman, comment vas-tu ? J’ai hâte de recevoir de tes nouvelles, qui ne me joindront probablement plus à St Gervais maintenant…Je t’embrasse avec Elisabeth, bien fort et bien tendrement

André

 

 

 

 

 

Carte d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 18 juillet 1918.

Carte d'André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 18 juillet 1918, verso. Carte d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 18 juillet 1918, verso.

Toujours parfaitement heureux

Chère Maman,

Je t’écris cette carte d’Aix pour t’annoncer que nous y sommes arrivés, conformément au plan de notre itinéraire. Nous y avons vu la Grand’Mère d’Elis.
Toujours parfaitement heureux
Je t’embrasse très fort

André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 20 juillet 1918.

pour moi c’était le retour sur des lieux où j’ai retrouvé de très vieux souvenirs qui se sont déposés dans ma mémoire d’enfant et qui ne me seraient pas revenus sans ce retour à leur source.

Ma bien chère Maman,

Je peux enfin aujourd’hui t’écrire un peu longuement, au retour de notre voyage, retour qui s’est effectué hier. C’est donc du chalet Le Rosay que je t’écris ; nous y sommes arrivés vers 16h, hier après-midi et le conducteur de l’auto qui nous transportait a consenti très facilement à nous laisser descendre à la hauteur du chalet de sorte que nous n’avons eu qu’une centaine de mètres à faire pour l’atteindre ce qui, avec nos deux valises et par la forte chaleur qui régnait nous a plu infiniment.

Notre voyage s’est donc terminé sans aucun accident et dans des conditions entièrement heureuses malgré les nombreux kilomètres que nous avons parcourus sur ces routes des Alpes, assez périlleuses bien que les conducteurs des voitures y soient très prudents et d’une remarquable habileté. Que je t’avoue pourtant un léger incident, qui aurait pu être très grave: en descendant de la Grande Chartreuse, les freins se sont tellement échauffés que les tapis de l’auto où nous nous trouvions ont pris feu ; heureusement une dame a remarqué la fumée qui commençait à se dégager, et nous avons pu sauter de l’auto avant d’être brûlés. Comme un hasard heureux nous a arrêtés près d’une fontaine, de l’eau précipitée en abondance sur ce commencement d’incendie l’a rapidement maîtrisé.

Dans les petites cartes que je t’ai envoyées au cours de ces excursions, je n’ai pas pu bien te dire à quel point, malgré la chaleur, elles nous ont fait plaisir, à Elisabeth et à moi ; pour Elisabeth c’étaient des régions et des sites qu’elle ne connaissait pas, et pour moi c’était le retour sur des lieux où j’ai retrouvé de très vieux souvenirs qui se sont déposés dans ma mémoire d’enfant et qui ne me seraient pas revenus sans ce retour à leur source. Lagrave surtout m’a bien émotionné avec ses petites maisons en pierres grises, et la Meije si belle et si tourmentée qui domine de toute sa masse cette étroite vallée ; pas un nuage ne nous a caché les glaciers, les pentes de neige éblouissantes et les pics noirs ; nous avons ce jour-là absorbé un excellent déjeuner pas cher du tout, au Lautaret dans un hôtel établi là par le P.L.M. depuis la création des auto-cars.
Je te conseille vivement de refaire ce voyage plus tard et, même, ce à quoi nous n’avions pas songé, à passer une nuit au Lautaret ; le lever et le coucher du soleil doivent être merveilleux, et, coupé par cette étape, le parcours doit fatiguer beaucoup moins.

Hier, nous avons de même fait le col des Aravis et nous avons été encore une fois favorisés par le temps ; nous avons déjeuné devant le Mont-Blanc, Elisabeth et moi, à la table où tu t’étais peut-être assise quelques jours plus tôt.

Rassure-toi, chère maman, nous ne sommes pas du tout fatigués : le bonheur d’être ensemble et la vue de toutes ces beautés éparses autour de nos nous a donné des forces, et c’est avec une santé excellente et une bonne mine accrue par le soleil des grandes routes que nous sommes parvenus ici.

Une excellente joie m’y attendait, celle de la nouvelle de ma citation qui est bien à l’ordre de la 5ème Armée (ordre N°329 du 3 juillet) ce qui me donne droit à la Palme ; elle est ainsi conçue :

« Praticien consommé d’un dévouement exemplaire ; au cours d’un récent combat s’est dépensé sans compter auprès des blessés sous un bombardement des plus violents. A été lui-même atteint à son poste de secours. »

Général Cdt la 5ème armée

Buat

Je n’aime pas beaucoup la fin de cette citation qui, d’ailleurs n’est pas exacte ; mais elle est belle quand-même. Elle a dû paraître au Journal Officiel du 6 juillet, et mes beaux-parents ont déjà reçu des lettres de félicitation pour ce sujet ; cette citation semble leur avoir fait le plus grand plaisir.

Tu vois, chère Maman, comme tout va bien. Je n’ai pas laissé de place à Elisabeth aujourd’hui, mais elle t’écrira elle-même bientôt.

Donne ma pensée à toute notre famille, à qui j’écrirai progressivement et crois à la toujours constante et meilleure affection de ton grand

André

 

 

 

 

Citation à l'ordre de l'armée: Jacquelin, André, Médecin Aide-Major de 2ème classe au 2ème Bataillon du 63 régiment d'Infanterie: "praticien consommé, d'un dévouement exemplaire. Au cours d'un récent combat, s'est dépensé sans compter auprès des blessés, sous un bombardement des plus violents. A été lui-même atteint à son poste de secours. Citation à l’ordre de l’armée: Jacquelin, André, Médecin Aide-Major de 2ème classe au 2ème Bataillon du 63 régiment d’Infanterie: « praticien consommé, d’un dévouement exemplaire. Au cours d’un récent combat, s’est dépensé sans compter auprès des blessés, sous un bombardement des plus violents. A été lui-même atteint à son poste de secours.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 20-21 juillet 1918.

St Gervais – 20 juillet 1918

 

Ma chère petite mère,

J’espère que te sera bien parvenue ma dernière lettre qui t’annonçait ma citation à l’ordre de l’armée ; je compte sur toi pour annoncer cette citation aux personnes qui nous connaissent à St Germain. Je crois que cette bonne nouvelle réjouira toute notre famille, et moi-même je t’avoue qu’elle m’a fait très heureux, plus même que ma première citation qui était pourtant très belle ; mais les palmes sont assez rarement données à l’Infanterie et trois autres officiers seulement en ont obtenue une, dont un capitaine tué (cela dans le Bataillon).

Nous sommes allés aujourd’hui après nous être reposés pendant toute la journée d’hier, où nous avions fait seulement une visite à la tante d’Elisabeth installée à l’hôtel Moderne, nous sommes donc allés nous promener jusqu’au petit village de St Nicolas. C’est une course exquise qui n’est pas très longue (3 heures aller et retour) et au cours de laquelle on ne cesse pour ainsi dire pas d’avoir une vue superbe sur le Dôme de Miage et l’aiguille de Bionnassay[1]. Justement le temps hier était extrêmement beau et même frais, ce que nous avons probablement dû à un orage qui a éclaté la nuit dernière et s’est accompagné d’une pluie assez forte.

Nous avons goûté à St Nicolas (avec du beurre et du miel, ce qui constitue un luxe peu ordinaire en ces temps de restriction, mais qui est loin d’être inutile pour calmer la faim des courses en montagne) et nous sommes rentrés par le délicieux bois de sapins pleins de fraîcheur et que le soleil déjà couché derrière le mont Joli remplissait d’ombre, tandis qu’il dorait encore, sur le versant opposé les près, les petits villages et au dessus d’eux les beaux glaciers.

21 Aujourd’hui, nous nous reposons de manière à ne pas apporter trop de hâte à notre entraînement et à nous trouver tout à fait d’attaque demain pour une nouvelle promenade. Je vais aller à l’Hôtel Moderne chercher mes souliers noirs du Front ; je les ferai cramponner et ainsi possèderai-je de bonnes chaussures de montagne, propices aux longues excursions.

Le temps est toujours si beau que je me suis décidé ce matin à m’habiller de mon pantalon blanc et j’ai constaté avec satisfaction qu’il n’a pas du tout souffert du voyage. Il y a seulement un petit point qui a subi l’atteinte de quelques vers.

Mon beau-père a reçu ce matin, ma chère petite mère, ta bonne lettre, et comme il t’a écrit hier, il m’a prié de te dire qu’il allait voir Mr Conseil, le notaire qui a établi à St Gervais notre contrat (maître Merklen n’ayant plus rien à voir en ceci) et dès que ce sera possible, le contrat sera expédié comme le désire Mr Moisson.

Tu vois, chère Maman, combien le temps nous est propice et complète mon bonheur. En vérité celui-ci est profond au delà de tout ce que je pouvais croire et ce qui contribue puissamment à le rendre tel, c’est l’extrême affection que je sens autour de moi ici et dont je suis heureux de te faire part car tu y sentiras un gage très précieux de bonheur pour moi. Mes beaux-parents et toute leur famille ne savent quelles prévenances me donner, et, plus que tout je sens très bien que la sympathie ne fait que croître et s’approfondir, entre eux et moi.

Mon entente avec Elisabeth est également parfaite et installée, et je te dis tout cela, ma chère maman, pour que ton cœur se tranquillise entièrement et se rassure sur mon avenir.
Je t’embrasse bien fort et bien tendrement, en attendant le bonheur de te revoir

André

[1] Ce sont les sommets du sud du massif du Mont Blanc culminant aux environs de 4000m d’altitude.

 

 

 

 

Carnet de Marguerite Carré de Malberg, semaine du 22 juillet 1918. Carnet de Marguerite Carré de Malberg, semaine du 22
juillet 1918.

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