Votre fils a été tué ce matin à 10h.

François est mort le 16 août 1916. Une lettre du commandant Pichot Duclos averti la famille le 25 août. Au fil des courriers, l’onde de choc de la nouvelle se propage, les circonstances de sa mort se précisent. Le discours officiel bien rodé chante  la gloire du héros. Le contraste est terrible avec la sincérité de la détresse d’Elisabeth. (Mise en ligne le 6 janvier 2016)

Lettre du commandant Pichot Duclos à Félix Carré de Malberg, 16 août 1916.

J’ai fait ramener son corps qui a été mis dans un cercueil (chose rare au cours de cette campagne) mais que je suis heureux d’avoir pu réaliser.

Monsieur le Président et cher ami

J’aurais souhaité avoir autre chose à vous écrire que ce qu’il est de mon devoir de vous apprendre. Faites appel à toute votre énergie et à votre cœur de Français. Votre fils a été tué ce matin à dix heures. Il examinait à la jumelle une colline en face de sa tranchée. Un 105 fusant a éclaté à dix mètres ; une balle de schrapnel l’a tué net après avoie perforé son casque. Il est tombé en poussant une plainte et n’a plus bougé. J’ai fait ramener son corps qui a été mis dans un cercueil (chose rare au cours de cette campagne) mais que je suis heureux d’avoir pu réaliser.

J’avais vu votre fils ce matin même vers 4h30 et je l’avais trouvé levé ; alerte comme toujours et s’occupant de son service. Je lui avais donné il y a 8 jours le commandement de la 1ère compagnie

Veuillez agréer Monsieur le Président et cher ami et faire agréer aux vôtres l’expression de ma sympathie attristée.

Vous recevrez ultérieurement les objets personnels par l’intermédiaire du commandant du dépôt à Annecy.

Signé Pichot Duclos

Article de journal annonçant la mort de François Carré de Malberg (date inconnue).

Lettre de Félix Carré de Malberg au Commandant Pichot Duclos, 28 août 1916.

Note: Le Commandant a pris sur lui de faire recopier et ronéoter la lettre de Félix Carré de Malberg pour la diffuser au bataillon à titre d’exemple du dépassement ce la douleur humaine dans la fierté patriotique. Il explique ses raisons (révélatrices de l’état d’esprit de la hiérarchie militaire) dans le courrier du 24 septembre 1916.

Où repose-t-il de son fier sommeil ? Vous concevez que j’ai le désir de le savoir !

Belfort le 28 août 1916

Mon Commandant et Cher Ami,

je n’ai pas eu le courage encore de répondre à votre lettre qui ne m’est du reste parvenue que le 25 août. Je vous dois cependant une profonde reconnaissance de ce que vous avez fait pour mon enfant et c’est le témoignage de cette reconnaissance que je vous apporte de tout cœur, pour moi-même et au nom des miens. Ai-je besoin de vous dire ensuite quel effondrement s’est fait dans ma vie ? C’était le dernier fils qui me restait sur les trois[1] que Dieu nous avait donné ! Je ne sais rien vous dire de plus pour exprimer mon immense chagrin ! Mais à côté de cette douleur humaine j’éprouve une indicible fierté au souvenir de mon fils dont la mémoire flotte au-dessus de nous, comme un splendide drapeau ! Déjà nous avions droit de nous enorgueillir en nous rappelant mon père[2] tombé lui-même aux champs d’honneur de 70. Mon François ajoute un éclat incomparable, après les deux années de rude campagne qu’il a menées, au nom que nous portons. Et, dois-je vous l’avouer, je suis spécialement fier aussi que ce soit sous votre uniforme qu’il soit tombé « c’était celui de mon père » la tradition héroïque se continue… car il était brave, n’est-ce pas, et c’est le front haut qu’il a attendu la mort !

Le 11ème bataillon de Chasseurs, cette pépinière de héros, ce trésor de vaillants auxquels j’ai eu le bonheur de sourire, reste désormais pour moi « le bataillon » : celui qui a emmené mon fils à la plus pure gloire que puisse rêver un Français !

Je me permettrai de vous écrire encore, il m’est impossible de briser si vite un lien aussi puissant que celui qui m’attachait à vos gestes. Je voudrais savoir ce que deviendront vos camarades, vos chasseurs. Dès maintenant je vous demande de provoquer s’il est possible le récit des derniers détails recueillis sur la mort de mon enfant ; son ordonnance, ses voisins de combat pourraient peut-être me satisfaire et je ne puis songer à vous demander à vous-même de prendre de si pauvres soins, pourtant si enviés des mères. Où repose-t-il de son fier sommeil ? Vous concevez que j’ai le désir de le savoir !

Adieu mon cher ami ; vous avez été bon pour nous et pour mon petit. Portez-en toute ma reconnaissance, c’est un fardeau léger en ces temps sévères, surtout lorsqu’il s’accompagne des vœux et des souvenirs très amicaux que j’y joins de tout mon cœur

Signé Malberg

[1] Les deux autres garçons sont morts en bas âge (Georges 1893-1893 et Tony (1899-1903).
[2] Auguste Carré de Malberg est mort le 31 août 1870 à la bataille de Servigny-Noisseville, lors d’une tentative de sortie depuis Metz assiégé.

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 28 août 1916.

Mais, vous au moins, vous le dernier serez dans mon cœur et le plus aimé, vous me resterez n’est-ce pas ?…

Saint Gervais – 28 Août 1916

J’ai beaucoup de peine, je puis vous dire tout ce que je souffre, n’est-ce pas, vous me comprendrez !…

François a été tué ces jours-ci dans la Somme. Cela devait venir nous nous y attendions depuis des mois, mais le coup reste atroce, nous étions tous si fiers de lui, tous nous l’aimions tant !

Pour moi il était un frère, nous avions le même âge, nous avions été élevés de même et nous avons toujours vécu ensemble. L’amitié la plus pure et le plus profonde nous unissait et j’avais toujours pensé qu’il deviendrait aussi votre ami… Vous étiez si bien faits pour vous entendre vous deux !

Comme moi, il avait un culte passionné de l’Alsace, c’est ce qui l’a soutenu pendant ces deux années de guerre ; jamais il n’a eu un regret, une plainte, corps et âme il s’était donné ; son rêve c’était de rentrer a Strasbourg en uniforme et avec son bataillon…

Mais il savait ses jours comptés et il n’y a pas bien longtemps il m’avait dit : « Un jour, quand tu retourneras en Alsace, tu penseras à moi… J’aurais tant voulu voir l’Alsace française, mais je sens que je n’irai pas jusque-là et que ce sera bientôt mon tour de tomber… Il avait dit vrai !

Mon cœur saigne atrocement, lentement la guerre détruit tout ce que nous aimons, les êtres et les choses, et bientôt il ne restera plus rien de tout le cher passé…

Mais, vous au moins, vous le dernier serez dans mon cœur et le plus aimé, vous me resterez n’est-ce pas ?…

Je tremble et ne puis presque plus avoir confiance…

ECM

Lettre d’Odile Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 20 septembre 1916.

Il me semble à certaines minutes que François va revenir, que rien n’est changé.

20 sept. 1916

Ma bonne cousine chérie,

Je te remercie infiniment de ta charmante lettre, cela me fait tant de bien de songer que vous ne nous oubliez pas ; du reste, je n’ai jamais pensé le contraire, car la manière dont vous nous avez reçus était admirable et nous nous le rappelons souvent avec reconnaissance. Eh oui, je voudrais être encore dans ce merveilleux pays des Alpes où j’ai gouté des heures si délicieuses au milieu de votre entourage et cela augmente encore ma peine d’être loin de vous, de toi et d’avoir quitté un lieu aussi beau et aussi reposant !

Le Valdoie est affreusement triste et lorsque j’y suis rentrée, il y a 10 jours, le vide, le froid m’a envahie et mon cœur s’est serré à l’idée que je devais désormais vivre seule en face de mes Parents accablés ; à cette heure, il m’a fallu beaucoup de forces pour reprendre vie, surmonter et dissimuler l’impression très pénible qui m’étreignait.

Ah mon frère, mon cher François, il savait qu’en mourant il nous ferait un horrible chagrin, mais il ne pouvait pas en concevoir la profondeur et l’immensité. A présent, il le comprend mieux peut-être et je suis sûre qu’il demande à Dieu de nous soutenir, car pour moi je me sens plus courageuse et plus ferme et un sentiment de grande fierté domine ma tristesse : il est mort pour la France et pour l’Alsace, il a donné son sang, sa vie pour ces deux pays. Nous ne devons pas regretter un sacrifice fait avec tant de générosité et de noblesse.

Parfois, je pense que François a été choisi pour être parmi les dernières et pures victimes qui devaient se donner à l’heure qui précède la victoire, et celle-ci commence à nous sourire et c’est la mort de François et de tant d’autres qui a permis et mérité cela. Mais à d’autres moments, je vis dans une sorte de torpeur morale que je ne comprends pas : il me semble à certaines minutes que François va revenir, que rien n’est changé ; je m’habitue à cette idée, je deviens gaie, je pense à toutes sortes de choses, je fais des projets, puis tout à coup, la réalité m’est rappelée subitement et je me fais honte de l’avoir oubliée si vite.

Tu me demandes si je m’organise une vie réglée ; jusqu’à présent, je me suis occupée de divers arrangements de vêtements ; j’ai été à Belfort, plusieurs fois, et je vais avoir à m’occuper sérieusement du Secours National car la provision s’épuise et on va m’envoyer de Paris de nouvelles caisses. Mais j’oublie de te dire que Vévette est venue passer 2 jours chez nous ; elle a été excessivement gentille et m’a distraite un peu. Mais quel étrange caractère, je ne sais jamais si elle pense ce qu’elle dit : s’est-elle seulement rendu compte de ce qu’elle m’a fait il y a 2 ans et a-t-elle la prétention de me le faire oublier ? Je ne le pourrais certes pas en tout cas pour le moment ; on ne joue pas ainsi avec l’amitié et l’affection. Tante Cécile et tante Clotilde se proposent de venir nous voir, mais toutes les deux à la même époque, or nous ne pouvons les recevoir ensemble faute de place.

[rajout sur le côté de la lettre] Je ne sais comment cela va s’arranger, en tout cas la visite serait une grande diversion. Madeleine Chenest[1] m’a écrit une magnifique lettre.

Je te quitte ma chérie en t’embrassant très affectueusement ainsi que tes Parents et Bernard à qui je pense souvent car je l’aime beaucoup.

Odile

[1] Pour mémoire Madeleine Chenest est la soeur de Pierre, Geo et Jean Chenest qui sont depuis le début de la guerre, morts tous les trois au combat.

Vos commentaires

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  1. Oui, c’est horrible de lire, ce genre de lettre! Dans le film de Chabrol, ‘le cheval d’ Orgueil’, la manière de traitée cet événement, de soldat tué en 14-18, est d’ y faire venir, avec le facteur, les voisins, ami-e-s, afin de se joindre au décès, à l’ annonce brutale! Ce film de Chabrol, est aussi sous-titré en Français -Breton..

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