Visites et Zeppelins

Ils se voient enfin: Elisabeth et André se rencontrent  le 10 octobre; et le 24 octobre Elisabeth et Raymond rendent visite à Caroline à Saint Germain, les choses semblent avancer un peu. André reçoit les échos de cette rencontre par sa mère, d’abord, puis par Elisabeth.

D’autres échos arrivent: ceux des réfugiés qui arrivent à Evian, mais aussi ceux de la  Révolution d’Octobre. On ne comprend pas encore vraiment la portée de cette évènement mais on s’inquiète, si les Russes « ne marchent plus », de l’affaiblissement stratégique des alliés. (Publié le 30 septembre 2018)

Le 1er novembre, Elisabeth évoque avec tristesse le petit cimetière du Canal: « Jadis, à la Toussaint nous étions toujours là-bas et l’après-midi, à travers la campagne qu’éclairait un faible soleil d’automne, nous allions chargés de chrysanthèmes que l’on déposait sur les tombes chères. – Et maintenant, je pense que si jamais nous revenons dans ce petit cimetière, si tout n’a pas été saccagé, ce sera pour y ramener François ! Que la vie est donc faite de douleurs ! »

 

Madame Papillon (au centre) et Caroline Jacquelin (à gauche) à l'ambulance de saint Germain (photographie non datée). Madame Papillon (au centre) et Caroline Jacquelin (à droite) à l’ambulance de saint Germain (photographie non datée).

Lettre d’Odile Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 1er Octobre 1917.

Nous étions nous mêmes très émues en face de cette manifestation de patriotisme et d’amour pour la France de la part de gens exténués de souffrances et de privations

1er octobre 1917

Ma chère Elisabeth

Vous avez du quitter hier au soir le Rosay bien tristement je me doute, j’ai pensé à vous à cette heure de départ, car je comprends votre désolation de quitter cet admirable Savoie qui charme tant les yeux par sa lumière et ses couleurs éclatantes et qui vous enthousiasme et vous élève par la splendeur de ses cimes et de ces glaciers aériens, auprès de ce beautés surhumaines on oublie un instant les horreurs des temps présents, je dis un instant, car on ne peut malgré tout jouir entièrement, sans arrière pensée de ces spectacles radieux de la nature. Il y a le passé qui vous obsède, il y a le présent qui vous tourmente, et enfin l’avenir qui vous inquiète… Ma pauvre chérie, j’ai bien compris je t’assure ton énervement j’en connais les causes que je voudrais voir dissiper bien loin, aussi je ne t’en ai pas voulu un instant de ta mauvaise humeur qui a pu te gagner à certaines heures, l’excellence du souvenir que je garde de mon séjour à St Gervais n’en a pas été amoindrie crois-le ; mais je regrette très vivement que tu n’aies pu prolonger à Lugrin quelques jours de plus, j’aurais plaisir à avoir quelqu’un de jeune avec moi c’est vrai ; mais il ne faut pas que tu te figures pour cela que je suis à plaindre dans ma société de vieilles dames. Tu as vue combien elles sont charmantes et aimables et je leur ferai injure en me plaignant. Pour l’instant la présence de Tante Clotilde[1] qui a remplacé Mme Landmann (laquelle ne voulait plus s’en aller tant elle se trouvait bien ici) rajeunit légèrement les cadres, et si Tatane vient nous rejoindre le 15 de ce mois je serai enchantée car elle n’est pas encore à l’âge où on vous apporte un fauteuil, un tabouret, un châle pour vous couvrir, etc… Elle peut encore se mouvoir facilement. Rien de neuf sous le ciel de Lugrin sinon qu’il est un peu plus brumeux, les montagnes de la côte d’en face se montrent plus rarement au grand désespoir de Tte Clotilde venue pour les voir. C’est l’automne avec sa tristesse et ses couleurs idéales ! Maman continue son entraînement à la marche que St Gervais a si bien favorisé. Elle fait en ce moment du footing sur la route d’Evian avec Tte Clotilde. Elles sont allées voir l’arrivée des réfugiés[2] dont le train passe à présent à 4h1/2 au lieu de 6h1/2. Jeudi dernier à 7h du matin j’ai assisté à ce spectacle douloureux et émouvant à la fois.

Au sortir de la gare on conduit ses malheureux gens au Casino où on les installe dans une grande salle remplie de drapeaux, en face de longues tables, chacun est gratifié d’un bol de café au lait et d’un morceau de pain ; j’ai aidé à servir avec Maman et Tte Marie, puis le maire est arrivé et leur a fait un court et émouvant discours, ces malheureux pleuraient tous et criaient « vive la France ! » en applaudissant. Nous étions nous mêmes très émues en face de cette manifestation de patriotisme et d’amour pour la France de la part de gens exténués de souffrances et de privations ; je me croyais reportée aux premiers jours de la guerre où l’élan patriotique et l’enthousiasme de la revanche empoignaient tous les cœurs. A présent ces sentiments sont bien émoussés. Hélas, il faut aller les chercher chez ces pauvres rapatriés qui n’ont connu que les souffrances atroces de la guerre sans éprouver de celle-ci la grandeur héroïque et glorieuse. Nous avons été également voir l’arrivée de ces pauvres gens à St Guingolph, ici les cris de « Vive la France » étaient étouffés par l’émotion et les sanglots qui les étreignaient à la vue des couleurs françaises dont la petite gare est parée, et à l’audition des sonneries de trompettes et de tambour qu’on leur joue durant le court instant qu’ils passent dans cette première station française. Tout cela est triste et pénible et cela se renouvelle deux fois par jour.

Nous projetons de retourner à Lajoux pour montrer le pays à Tte Clotilde qui repart déjà jeudi.

Tatane répondant à Maman nous dit que ton Père ne savait s’il partirait avec vous ou resterait plus longtemps à St Gervais, qu’a-t-il décidé ? J’espère qu’il est moins déprimé et qu’il se calme un peu, sa surexcitation contre les évènements deviendrait presque inquiétante, Maman en a été très impressionnée et Papa nous écrivait l’autre jour, que l’écriture de ton Père était toute changée. En vérité à quoi cela sert-il de s’exaspérer et ruminer contre les évènements actuels et se rendre malade à force d’exagérer les choses. Cette lettre va te trouver avenue de Villars, j’espère que votre installation n’est pas trop pénible et que tu as repris courageusement tes devoirs d’infirmière. Qu’est-il décidé pour Bernard, va-t-il aux Roches ? La carte de ta Maman nous félicitant de l’heureuse nouvelle du retour de mon Oncle nous est arrivée tout à l’heure, Maman l’en remercie beaucoup. Je te quitte à la hâte car je suis sous les marronniers et l’humidité du soir commence à tomber ; j’aurais encore bien des choses à te dire mais je n’en finirai pas. Je me borne à te faire savoir que ma pensée est tout près de toi, cousine chérie, et que je t’embrasse très tendrement avec ta Maman et Bernard si il est là.

Ne t’agite pas pour l’envoi de ma robe de velours vers le 15 ou 20 octobre, ce sera très bien, écris moi avant de faire le paquet. Ce n’est pas un grand mois mais peut-être 2 qui nous séparent encore.

A toi de tout cœur
Odile

[1] Clotilde Faës
[2] La ville d’Évian est devenue un point de passage pour des milliers de réfugiés français. En effet, depuis 1915, l’Allemagne autorise les évacuations de civils français vers la France, via la Suisse neutre. Originaires des territoires du Nord ou de l’Est, les personnes évacuées sont généralement désignées en raison de leur âge, jeune ou avancé. Présentées comme «inutiles» pour l’effort de guerre allemand, elles voyagent dans des conditions précaires, n’ayant pu emporter que peu d’effets personnels. En gare d’Évian, elles sont recueillies par les œuvres de bienfaisance encadrées par la Croix-Rouge.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 11 octobre 1917.

Maintenant, le train vous emporte, tandis que je vous écris ces lignes et vous commencez déjà à être repris par cette vie au Front étrange et anormale…

11 octobre 1917 – matin

Mon petit Chéri aimé,

Vous voilà bien loin, loin de moi… Je ne puis pas le croire, il me semble que vous allez me revenir encore cette après-midi et que nous ne pouvons pas à être séparés de nouveau, pour si longtemps.

Je tâche d’avoir beaucoup de courage, parce que je veux être digne de vous qui en avez tant, et je ne voudrais pas que ma tristesse pèse encore sur vous, alors que vous avez déjà tant à supporter.

Mon Chéri, hier, votre dernière soirée, je l’ai passée avec vous… Il me semblait que je vous voyais si triste et pourtant très calme à côté de votre mère et je sentais toute votre douleur.

Ce matin aussi je vous ai suivi dans votre départ de chez vous, puis de St Germain, à votre traversée de Paris où j’aurais tant voulu pouvoir vous accompagner et vous voir encore et pendant laquelle, j’en suis certaine, vous avez aussi pensé à moi…

Maintenant, le train vous emporte, tandis que je vous écris ces lignes et vous commencez déjà à être repris par cette vie au Front étrange et anormale, mais pleine de devoirs, qui vous reprend à nous.

Oh ! oui, il doit vous falloir beaucoup de courage à ces heures de départ et pour vous remettre à votre tâche de guerre… Mais « Courage, Confiance, Amour » vous savez, et comme dit le soldat des « lettres » et nous avons maintenant au fond de nous la douceur infinie des souvenirs et l’espoir immense des joies que nous apportera l’Avenir.

Quand vous serez trop triste, vous vous souviendrez, n’est-ce pas, mon petit Chéri, des instants que nous avons vécus ensemble ces jours-ci et de la tendresse d’une petite fiancée qui voudrait toujours toujours pouvoir vous serrer bien fort sur son cœur.

Elisabeth

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 17 octobre 1917.

Je pense qu’il vaut mieux aussi aller là que de rester encore plusieurs semaines au repos, car alors nous risquerions peut-être d’être envoyés dans un secteur moins agréable et moins bon, du côté de Verdun par exemple.

17 octobre 1917

Ma petite mère chérie,

Je ne t’ai pas écrit hier, car je n’avais pas grand chose de nouveau à te dire, mais tu peux toujours penser quand tu ne reçois rien de moi que je me porte bien. Je crois, comme je te l’ai écrit avant-hier que nous allons nous rapprocher de cette grande cathédrale[1], que je regrette de n’avoir pas connue lorsqu’elle était encore intacte. Nous ne serions d’ailleurs pas dans la ville même, mais un peu au nord, à quelques kilomètres, dans un coin extrêmement calme si l’on en juge par le silence des communiqués et davantage encore par les conversations des officiers qui en viennent.

Je pense qu’il vaut mieux aussi aller là que de rester encore plusieurs semaines au repos, car alors nous risquerions peut-être d’être envoyés dans un secteur moins agréable et moins bon, du côté de Verdun par exemple.

Je lisais hier dans la presse médicale que, sur l’inspiration du Professeur Hartmann, cet excellent père des étudiants en médecine parisiens, le sous-secrétaire du service de santé allait organiser dans des villes à l’arrière du Front des cours et des travaux pratiques en vue de permettre aux étudiants en médecine de finir leur scolarité et de passer leurs examens ; ainsi les médecins du Front encore étudiants pourraient aller faire des stages à ces cours et ce serait, avec une diversion agréable, une innovation bien utile pour tous ceux qui, sans fortune, ont hâte de finir leurs études.

Je reçois à l’instant ta bonne lettre N°2 datée de dimanche, – celle qui contient le programme de cette intéressante réunion organisée sous le patronage du ministère de la marine. – et celle aussi où tu me poses de graves questions :

Au sujet de la lettre que tu pourrais envoyer à M. de Malberg, il me semble que sans inconvénients tu pourrais lui écrire simplement quelques mots pour lui dire que, l’infirmière malade étant rentrée à l’hôpital il te serait possible de prendre un après-midi pour recevoir sa visite ; mais demande lui de te prévenir.

Au sujet de la présence de Lucien et Louise et Esther lors de cette visite, il me semble aussi qu’elle ne doit pas encore avoir lieu puisqu’il ne s’agit pas encore de fiançailles. Mais il me semble aussi qu’il te serait peut-être plus commode de n’être pas seule pendant cette visite, et pour adopter un moyen terme, il me semble que tu pourrais avoir avec toi Esther qui serait sensée être venue te faire visite ou encore tante Céline par exemple.

Etant donné que les de Malberg accepteraient avec plaisir même l’idée de faire la connaissance d’Henri et d’Esther à St Gervais, je ne pense pas que cela leur déplairait de voir Esther avec toi ; ce qu’il ne faudrait pas, ce serait paraître avoir réuni la famille spécialement pour cette occasion, mais la présence d’une seule personne avec toi, Esther par exemple, serait peut-être commode. Il faudrait bien entendu que cela ne déplaise pas à Esther. Elle pourrait encore venir te voir dans le cours de la visite.

Quoi qu’il en soit, ma chère Maman, tout cela n’a pas beaucoup d’importance, car nous n’avons aucune gêne à conserver vis-à-vis de ces personnes après la lettre qui m’a été écrite, après aussi les témoignages de sympathie qu’ils m’ont donnés et d’après lesquels il me paraît qu’ils m’agréent et tiennent maintenant à moi, de sorte que je crois maintenant que tout protocole peut être exclu de notre conduite.

Donc l’essentiel, ma bonne petite mère, c’est simplement que tu fasses plus intimement la connaissance d’Elisabeth de manière à rendre possibles nos fiançailles si Elisabeth te plaît ; il m’a semblé d’ailleurs que ses Parents ont bien la même opinion sur ce sujet et qu’ils ne demandent pas mieux que de mettre la plus complète simplicité dans nos rapports.

Donc, chère petite mère, ne t’inquiète d’aucun détail et sois bien certaine que tout ce que tu feras sera bien fait. J’ai reçu encore hier une lettre d’Elisabeth et elle me dit combien elle attend impatiemment notre union ; ses lettres sont toujours remplies de tendresse.

17 oct. Nous sommes remontés aux lignes. Coin idéal dont je te parlerai plus longuement demain. Le temps est très beau. Ciel admirable.

Notre général, le gal Baratier[2] vient de mourir subitement, alors qu’il inspectait le secteur, d’une syncope. Je vais l’écrire à Elisabeth.

Mille bons baisers

André

[1] Sans doute Reims.
[2] Le Général Albert Baratier est mort d’une embolie alors qu’il inspectait les tranchées en première ligne sur Courcy devant Reims.

 

 

 

 

 

Trajets de retour des zeppelins venus bombarder l'Angleterre, octobre 1917. Trajets des zeppelins venus bombarder l’Angleterre, octobre 1917.

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 24 octobre 1917.

Élisabeth était tout à fait charmante avec un grand chapeau noir et un renard blanc sur les épaules, elle était encore plus gentille que chez elle.

St Germain mercredi soir 24 octobre 17

Mon petit André

Mes visiteurs sont partis. Ils sont arrivés comme je m’y attendais à 3h1/2, il avait fait très beau le matin, mais après déjeuner le temps s’est assombri. Tout s’est très bine passé. Après avoir dit quelques paroles banales, nous avons parlé de toi et de l’endroit où tu te trouves etc. Puis sur le conseil d’Henri j’ai abordé discrètement la question fiançailles, disant que rien n’avait été dit là dessus vu les circonstances, mais que j’étais absolument d’accord avec toi pour ce que voudrait faire Mr de M. que ce qu’il déciderait serait bien. Il m’a répondu qu’il était encore comme l’oiseau sur la branche et qu’il devait rendre l’appartement pour le 1er janvier, mais qu’il réfléchirait à ce que je venais de lui dire, que Paris ne lui plaisait pas, mais qu’il désirait y rester à cause des parents de sa femme dont la santé est assez précaire, qu’il se demande s’il ne doit pas faire venir des meubles de Nancy lesquels sont très menacés, sa maison étant près de la gare ; il ne sait vraiment quoi faire. Je lui ai montré les épreuves de tes photos, ils ont le même goût que toi. J’ai montré aussi à Élisabeth tes 2 portraits ; celui à 17 ans, et à 12 ans, elle les a trouvés si gentils que je les lui ai donnés. Tu lui donneras toi-même le nouveau. Élisabeth était tout à fait charmante avec un grand chapeau noir et un renard blanc sur les épaules, elle était encore plus gentille que chez elle. Je suis sûre qu’elle plaira beaucoup à Esther. Cette dernière est très enrhumée. Lucien t’a-t-il écrit que il s’est démis l’épaule gauche avant-hier soir en se heurtant à une brouette qu’on avait laissée dans sa cour. Mr Levêque a pu venir de suite et lui a remis son bras. C’est l’affaire de quelques jours mais il s’en ressentira longtemps, il a là vraiment pas de chance. Louise était avec Paul à Paris pour lui faire soigner les dents. J’ai reçu un mot de Jean qui a beaucoup fatigué ces temps-ci étant de garde 18h sur 24. Mme Papillon a enfin obtenu son passeport elle part demain pour Tésines[1] elle verra des choses très intéressantes car il y a beaucoup de blessés. Tu dois en avoir aussi ; le journal est bon aujourd’hui ; quel dommage que la Russie ne marche pas. As-tu vu le désastre des zeppelins[2], cela fait plaisir.

Je te quitte mon cher petit en t’embrassant mille fois

Ta maman CJ

[1] Tésines lieu non retrouvé sur le front d’Italie ?

[2] Dans la nuit du 19 au 20 octobre 1917, le commandant Strasser responsable des dirigeables de la Marine Impériale décide d’un raid massif de 13 zeppelins sur l’Angleterre. 3 seulement sont rentrés directement. Le retour du L 45 qui était parti de Tondern, fut particulièrement mouvementé : Après avoir bombardé Northampton, Londres, Camberwell et Hither Green, faisant en tout 33 morts et 27 blessés, le L45 est pris à partie par la chasse anglaise et mont jusqu’à une altitude extrême entrainant des malaises au sein de l’équipage. Pris dans des zones de violentes turbulences, il dérive au-dessus d’Amiens, puis Compiègne puis le Sud de la France. Suite à de nombreuses avaries mécaniques dont des fuites de carburant, le Kapitän-Leutant Waldemar Kölle préfére au petit matin poser son zeppelin dans le lit asséché de la rivière Buëch près de Laragne à proximité de Sisteron.

André Jacquelin à 17 ans (1909). Photographie d’André Jacquelin à 17 ans (1909).

André Jacquelin à 17 ans (1909), verso. Photographie d’André Jacquelin à 17 ans (1909), verso.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 25 octobre 1917.

Votre lettre était très longue mais je l’ai lue tout doucement, comme je fais toujours, pour que le bonheur m’en dure plus longtemps.

25 octobre 1917

Mon Chéri aimé,

Nous avons donc été hier à St Germain.. et ce matin j’ai bien hâte de vous dire comment s’est passée cette visite qui m’intimidait fort.
Il faisait un temps gris, hélas, triste, avec de la pluie dans l’air. Au sortir de la gare nous avons jeté un coup d’œil sur la terrasse d’où la vue embrumée était douce infiniment et se perdait dans un lointain immense. Puis nous sommes allés chez votre mère et en entrant dans cette maison – dans votre maison – j’ai pensé à tout ce que, le soir en rentrant, j’ai lu dans votre lettre, qui venait d’arriver : que c’était là que vous aviez vu mourir votre père et que vous aviez connu la douleur et le deuil, des jours tristes affreusement où vous essayiez de consoler votre mère, où vous l’entouriez de soins et de tendresse. J’ai pensé aussi à vos heures de travail, d’espoir, de lutte, aux émotions que vous aviez avant vos examens, à la joie que vous ressentiez après vos peines. Tout cela, oui, c’est là que vous l’avez vécu, mon André, et j’ai pensé enfin à vos retours de Caen lorsque vous veniez en permission et que vous étiez si heureux – vous me l’avez raconté alors – de vous retrouver « à la maison ».

Votre mère nous a reçus très aimablement, elle a été bonne et simple comme toujours ; nous avons parlé de vous, de vos prochaines permissions et un peu de vos espoirs… Elle m’a montré de vos photographies, les plus récentes et d’autres quand vous étiez enfant ; j’en ai même emporté une, que j’aime passionnément… Elle date de 1902, vous avez dessus une expression exquise de petit gosse intelligent et sage, et si innocent aussi ! Je la regarderai souvent et je l’aime parce qu’elle me représente tout ce qu’il y a de bon naturellement en vous, mon Chéri.

Je veux vous dire aussi encore que votre rue de la République m’a beaucoup plu et je comprends que ce soit là que vous ayez voulu habiter. J’aime son calme et l’air vénérable de ses maisons qui semblent toutes avoir un passé, une histoire et abriter des vies paisibles. Mais pourquoi l’avoir appelée rue de la République ? Quel non sens ! Pourquoi n’est-ce pas plutôt la rue Royale ou de la Reine ou du Dauphin ?

Mon Chéri aimé, veux maintenant finir en vous remerciant encore de cette longue lettre reçue hier soir, à mon retour de St Germain, comme je vous l’ai déjà dit et que j’ai été heureuse de recevoir à ce moment-là, après que j’avais tant pensé à vous durant toute cette journée. Elle était très longue mais je l’ai lue tout doucement, comme je fais toujours, pour que le bonheur m’en dure plus longtemps.

Je n’ai pas le temps de vous transcrire aujourd’hui la page dont je vous ai parlé, ce sera pour ma prochaine lettre, d’ailleurs quand vous reviendrez en permission, je pourrai vous prêter tout le livre qui est très joli et d’actualité.

Mais, je sens maintenant que je n’ai plus à vous convaincre de la possibilité des mariages pendant la guerre…

Petit monstre chéri, dire qu’il a suffit que vous m’embrassiez une fois pour que cela change toutes vos idées !… Vous êtes pourtant terribles, les hommes !

Mais, je vous pardonne pour votre cœur exquis et parce que j’ai confiance en la profondeur de votre amour, mon Fiancé chéri et parce que je suis certaine de l’union de nos âmes…

Je vous embrasse bien bien tendrement.

Elisabeth

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 29 octobre 1917.

Mais je vous ai dit quelle autre photographie de vous m’a ravie… Je l’ai encore regardée souvent ces jours-ci cette petite frimousse d’enfant si charmante et je rêve à d’autres petites figures d’enfant qui lui ressembleront !…

29 octobre 1917

Mon petit Chéri,

Puisque vous aimez les lettres au crayon en voici encore une… Ma dernière lettre est bien lointaine déjà, de jeudi, mais samedi j’ai été assez occupée ici, étant de garde aussi et ayant un nouveau blessé bien atteint, et hier j’ai été voir Bernard aux Roches ; partie à 7h. du matin, je ne suis rentrée qu’à 6h. du soir. Vous voyez donc que mes dernières journées n’ont pas été très propices à la correspondance. J’aurais pourtant voulu vous écrire plus tôt, d’autant plus que je me suis aperçue avoir complètement oublié de répondre à l’une de vos questions. Vous m’avez demandé l’adresse à Nancy, de mon père, et à quand son départ était fixé. – Il nous quittera, je pense, lundi prochain – pour je ne sais combien de temps, car le bruit court, depuis les derniers bombardements, que l’on va se décider à fermer les Facultés. Si seulement cela était vrai ! En tous cas, vous pouvez écrire à mon père soit ici encore, si vous en avez le temps, soit à Nancy en adressant votre lettre ainsi : Le Savoy, chemin de Liverdun, Nancy, puisque mon père n’habite plus notre maison, trop proche de la zone bombardée, depuis l’hiver dernier.

Mais que lui écrivez-vous au juste ?… Je suis bien impatiente de la savoir !… L’autre jour, pendant notre visite à St Germain, votre mère a dit un mot de la question de nos fiançailles – mon cœur a battu très fort à ce moment là – mais la réponse de mon père a été celle que vous avez déjà entendue aussi, que tant que la guerre dure il est bien difficile de régler notre situation et de nous marier… Est-ce tant que cela difficile, je ne puis pas le croire et vous non plus, n’est-ce pas, mon Chéri ? Mais je sens qu’il nous faudra peut-être encore un peu de patience pour convaincre nos parents… L’avez-vous cette patience, mon petit Chéri ?… Je crois que oui, puisque j’ai confiance – tant- en votre amour et que, de tout mon cœur, vous me savez vôtre. Si vous écrivez à mon père et que vous lui parlez de nos fiançailles, nous verrons encore quelle réponse il vous fera. Qui sait, peut-être !… Il faut toujours espérer !

Je ne vous ai rien dit non plus, André, des photographies – vos nouvelles photographies – que votre mère m’a montrées. C’est que je n’ai pas eu le temps de les regarder assez pour me faire une impression complète, j’attends de les revoir pour me prononcer tout à fait ; mais il m’a semblé qu’elles étaient très ressemblantes, aussi ressemblantes que peuvent l’être ces photographies d’art, auxquelles je préfère souvent – et vous comme moi je crois – les petites photos d’amateur, bien plus naturelles et plus expressives en général. Mais je vous ai dit quelle autre photographie de vous m’a ravie… Je l’ai encore regardée souvent ces jours-ci cette petite frimousse d’enfant si charmante et je rêve à d’autres petites figures d’enfant qui lui ressembleront !…

Il fait aujourd’hui un clair temps d’automne, le soleil entre à grands flots dans nos salles et y met de la gaîté. Le ciel est d’un bleu tout doux, tout pâle. Comme je voudrais savoir ce que vous faites à cette heure-ci, mon Aimé ! Peut-être, m’écrivez-vous aussi et ainsi à travers l’espace nos cœurs se cherchent et se parlent… Je pense à vous avec une tendresse infinie, ne le sentez-vous pas ! Moi, il me semble que vous êtes là tout près… Je voudrais mettre mes bras autour de votre cou et vous embrasser bien bien tendrement, mon petit Chéri…

Votre Elisabeth

 

 

 

 

 

Lettre d’Odile carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 30 octobre 1917.

Je suis attristée en pensant que Bernard ne s’habitue pas à sa nouvelle vie de pensionnaire. Je souhaite que l’intérêt de ses études et celle du jardinage adoucissent peu à peu son heimweh.

30 Octobre 1917

Ma chère Elisabeth,

Je viens de recevoir au courrier de midi ton petit mot de l’hôpital et juste au moment où je m’apprêtais à me rendre chez Tante Lucie qui nous avait conviés à un déjeuner exquis. Il est 9 heures maintenant, la levée se fait à 4, je me dépêche de te répondre et de te satisfaire. J’habite dans la chambre de Tante Marie qui habite maintenant ici, sur son papier à lettre et avec sa plume.

L’adresse que tu réclames est Mme Besson, 18 passage Legendre au 6ème étage. Pour y parvenir prends le métro jusqu’à Clichy où tu changes pour prendre par le nord la direction « porte de St Ouen » tu descends à la station Marcadet (Balagny) qui se trouve juste en face du passage Legendre lequel donne dans l’avenue de St Ouen. J’espère que tu trouveras et que tu seras satisfaite de cette petite modiste qui travaille gentiment, dis lui que tu viens de notre part. En face de sa porte est le logement de la personne qui fait les petits cols à jours à la machine. Je te la recommande aussi si tu en avais besoin pour faire faire des jours à une blouse. Voilà ma chérie les renseignements demandés. J’ai reçu l’aimable lettre de ta Maman avant hier. Je l’en remercie mille fois. Je suis heureuse qu’elle ait compris quelque chose à ma recette de genouillères si embrouillée. Par exemple je suis attristée en pensant que Bernard ne s’habitue pas à sa nouvelle vie de pensionnaire. Je souhaite que l’intérêt de ses études et celle du jardinage adoucissent peu à peu son heimweh, mais je comprends que cette brusque et première séparation d’avec vous le navre ! Envoie moi son adresse, je lui écrirai un peu cela me fera plaisir et le distraira aussi je pense.

Je continue ma petite vie parmi les vieilles dames, toujours charmantes. Je me promène aux alentours, mais depuis ton départ je ne suis plus remontée sur la route de Thollon, le temps a été atroce tout ce mois ci. Pluie, vent, neige, tempêtes terribles, coupés par quelques rayons de soleil , avec ces intempéries on ne pouvait guère faire de projets d’excursions importantes. Le torchon est toujours à Lajoux[1] et nous attendons le retour d’Adolphe Lemaistre pour aller le chercher. Celui-ci est à Paris pour quelques jours, nous lui avons dit d’aller vous voir Mad[2] et toi à l’hôpital, je ne sais s’il vaincra sa sauvagerie pour faire cette gracieuse démarche.

J’ignore la date de notre retour à Paris. Je la voudrais prochaine mais Maman et Gd mère désirent prolonger le plus possible espérant toujours que mon oncle Fifi sera bientôt envoyé en Suisse, le voyage serait plus pratique partant d’ici que de Paris. Pour moi il y a des heures où je regrette la cantine et même l’agitation de la capitale plus distrayante que le trop grand calme de la campagne. Sans doute la majesté des montagnes couvertes de neige à présent, et les teintes idéales du lac ne sont pas pour me déplaire avec en plus les couleurs d’automne qui sont admirables en ce moment (je t’écris tout en contemplant le fond du lac que le soleil couchant colore d’une façon magnifique). Sans doute je n’aurais pas cela devant moi si je t’écrivais de la rue de Bernoulli mais enfin je verrais d’autres choses que veux-tu, tu es peut-être scandalisée de mes réflexions et tu crois peut-être que je méprise la belle nature, oh non certes, mais j’aurais besoin d’un peu plus d’action autour de moi et d’échanges d’idées. Et ici c’est toujours un peu la même chose forcément et les jours de pluie c’est très morose surtout quand on n’a personne de son espèce avec qui communiquer.

Tatane me fait travailler très sérieusement mon chant, elle est bien patiente et gentille. La pauvre n’est pas non plus bien gaie en pensant à son appartement de Nancy qui a été si fort malmené par les bombes. Heureusement aucun meuble ni objet fragile n’a été endommagé, seules les vitres donnant sur la cour et quelques unes sur la rue ont été brisées ainsi que celles des portes intérieures.

En retour de mes renseignements, écrivez-nous donc. Comment est la vie de Pais, très chère, très difficile, a-t-on déjà des cartes de charbon et les esprits comment sont-ils ? Ici la frontière est de nouveau fermée depuis cette nuit ainsi que celle de la Suisse et l’Italie. Quel désastre pour ces derniers ! quels bouleversements de nouveau partout. Je te quitte à la hâte, j’ai peur d’avoir raté le courrier. Je t’embrasse très tendrement ainsi que Maman. Garde pour toi mes réflexions sur mon spleen. As-tu des nouvelles de Mr J. Tu l’as revu il paraît, et rien n’est décidé ? Je te plains ma chérie. Excuse l’écriture, les ratures, les fautes, quelle affreuse lettre je t’envoie !…

Odile

[1] Lajoux proche de Lugrin et de Thollon.
[2] Mad : Madeleine Chenest.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 1er novembre 1917.

Qu’il est long maintenant, depuis la guerre, ce douloureux cortège des êtres aimés que le Destin nous a ravis ; et je songe aussi à ce petit cimetière d’Alsace, aux murs blanchis à la chaux et ombragé de sapins, petit cimetière si calme, si simple et si pieux où reposent ma grand-mère et ma sœur.

1er novembre 1917

Ma dernière lettre a dû vous sembler bien longue à venir, mon petit chéri, et j’en suis navrée. J’étais déjà en retard pour vous écrire et voilà encore que j’ai manqué le courrier du soir, à l’ambulance. Pour la faire partir, cela m’a désespérée, car ainsi, c’est ce soir seulement et après bien des jours d’attente, sans doute, que vous allez ouvrir cette pauvre lettre.

Pour réparer un peu et obtenir votre pardon, mon Chéri Aimé, je me remets bien vite à vous écrire aujourd’hui et je vais essayer de vous faire une longue lettre…

Je suis seule à la maison pour toute l’après-midi, seule à vous écrire dans ce petit salon où nous avons été ensemble et si tendrement l’un à l’autre…

Mon Dieu, comme je voudrais que vous soyez là encore, André chéri, j’aurais tant de choses à vous dire, tant d’amour à vous donner… Mais, je songe, pour me consoler, pour reprendre courage, que notre séparation ne peut plus durer bien longtemps : dans 5 semaines, peut-être, vous serez déjà là… Mon Chéri ! Comme ce sera bon de nous revoir ! Quelle joie infinie il y aura de nouveau pour nous !

J’espère seulement que vous n’aurez pas trop de distractions, à cause de moi, dans la préparation de votre examen… Je dois vous dire que j’ai été très contente de lire dans votre dernière lettre que vous aviez pu vous remettre à travailler un peu et je vous assure que si ce n’était pas le désir que j’ai de vous revoir, mon petit chéri, j’aimerais bien mieux que vous ne présentiez pas à cet examen si vous n’êtes pas à peu près certain du succès. Ce serait si ennuyeux qu’une mauvaise note fasse tâche dans votre dossier où il ne doit y en avoir que de très bonnes !

Je vous assure, en tous cas, que si ces jours-ci vous m’écriviez de moins longues lettres, je ne vous en voudrais pas du tout et je tâcherais d’avoir la sagesse de m’en contenter… Vous ne savez pas, mon André, à quel point je tiens à ce que vous vous fassiez honneur à vous-même, et je veux aussi pouvoir être fière de vous… cela n’est-ce-pas, c’est le désir de toutes les femmes qui aiment ?…

– Je relis vos deux dernières lettres, mon Chéri, et vais-je vous dire que dans l’une d’elles – l’avant-dernière – il est une phrase qui me choque un peu. Je voudrais en discuter avec vous, vous permettez, n’est-ce pas ? – C’est quand vous dites, André, en parlant de l’Amour, qu’il est « le mouvement le plus sublime qui puisse être » celui qui est en conformité avec les aspirations les plus élevées de notre conscience. – Je ne conteste pas que l’Amour puisse être un sentiment élevé dans certains cas, rares d’ailleurs, mais il reste un sentiment naturel et, même la chair n’aurait-elle aucune part dans l’Amour, ne croyez-vous pas qu’il est d’autres sentiments infiniment plus grandioses que ce sentiment qui unit un homme et une femme ? Je n’oublie pas que le but et le résultat de l’amour sont la perpétuation de la race et que pour cela il est nécessaire et reste la voie naturelle de la majorité des hommes (au sens d’humanité !) mais il me semble qu’il est d’autres sentiments qui méritent infiniment plus notre admiration…

Quelle chose étrange que je vous dise cela, moi que l’Amour a prise à vous que j’aime… mais l’idéal de ceux qui donnent leur vie à Dieu, à la Patrie ou qui la consacrent à d’obscurs dévouements, me semble infiniment plus sublime que le nôtre, infiniment plus élevé… Et d’ailleurs, en bien des cas, ne faut-il pas que l’Amour soit sacrifié à des devoirs qui lui sont supérieurs !

Mais, me comprenez-vous bien, mon Aimé, je ne veux absolument pas dire que l’Amour que nous avons choisi et qui, tel que nous l’entendons, remplira notre vie, soit pour nous une voie mauvaise, mais je pense seulement qu’il y a encore plus beau que l’Amour et j’admire et j’aime même vivre en contact avec ceux qu’un idéal supérieur a tentés.

-Il me semble et je suis bien certaine même, qu’au fond, vous pensez aussi comme moi, mon Chéri, et je sais bien aussi que ma vie unie à la vôtre ne pourra être que bonne et utile et qu’en face du Devoir, nous soutenant mutuellement, nous ne faillirons jamais.

Notre Amour est fait du meilleur de nous-mêmes, avez-vous dit, et je le dis avec vous, et nous n’oublierons pas, tout le long de notre vie, que notre but est, en nous aimant, de devenir encore meilleurs l’un par l’autre, n’est-ce pas, mon Amour chéri ?

-Voici le jour qui tombe ; triste journée de novembre et de Toussaint, à laquelle succèdera ce jour plus triste encore qu’est le jour des Morts… Qu’il est long maintenant, depuis la guerre, ce douloureux cortège des êtres aimés que le Destin nous a ravis ; et je songe aussi à ce petit cimetière d’Alsace, aux murs blanchis à la chaux et ombragé de sapins, petit cimetière si calme, si simple et si pieux où reposent ma grand-mère et ma sœur.

Jadis, à la Toussaint nous étions toujours là-bas et l’après-midi, à travers la campagne qu’éclairait un faible soleil d’automne, nous allions chargés de chrysanthèmes que l’on déposait sur les tombes chères. – Et maintenant, je pense que si jamais nous revenons dans ce petit cimetière, si tout n’a pas été saccagé, ce sera pour y ramener François ! Que la vie est donc faite de douleurs !

Mais, pour vous aussi, mon Chéri, ce jour des Morts sera bien triste, je ne saurais l’oublier et je veux que dans votre solitude vous me sentiez près de vous de toute ma tendresse. L’autre jour à St Germain, j’ai bien vu ce cimetière, sur la pente de la colline, où sans doute repose votre père et dont une fois, dans l’une de vos toutes premières lettres de Caen, vous m’aviez parlé. Demain, par la pensée, je veux vous accompagner mon Aimé…

-Et maintenant, j’achève cette lettre très longue et à laquelle je joins encore une page copiée hier et une petite photo que Bernard m’a donnée dimanche et qui fut, à la Flégère, prise peu de jours avant notre départ. Vous y verrez debout à côté de moi ma petite cousine Jacqueline.

Mon petit Chéri, je vous embrasse avec tout l’amour dont je vous aime et je suis de tout cœur vôtre.

Elisabeth

  • Voici la page d’un livre dont je vous ai parlé à propos des mariages de guerre. C’est une jeune fille qui parle et à qui l’on vient de demander si elle approuve le récent mariage de l’une de ses amies. Mais ne vous effrayez pas si les premières lignes sont un peu tristes…

« Je lui donne raison » dit-elle. « Si son fiancé doit mourir à la guerre, elle sera sa veuve, pourra prier, en voiles de deuil, sur ses restes, portera son nom.

Si l’élu revient, ils auront traversé ensemble, elle et lui, des jours inoubliables, uniques, de quoi enchanter à jamais leurs existences. – Il ne s’agit pas, entre époux, de se regarder dans les yeux, mais de vivre en commun.

Je crois que la Communion de ceux que sépare la guerre est la plus étroite qu’on puisse concevoir : elle enchaîne les âmes seules, mais avec une telle puissance ! – Je me sais femme d’un soldat : je mourrais de frayeur, de pitié, d’orgueil tous les jours et à chaque nouvelle lettre de joie folle.

-De loin je le soutiendrais dans les combats. Il me sentirait à ses côtés dans la solitude des nuits tragiques. Celles qui peuvent ( ?) vivre ainsi leur guerre et reculent sont de tristes, bien tristes femmes.

31 octobre 1917

Col de Flégère, juillet 1917 Jacqueline Jacques (debout) Elisabeth Carré de Malberg (assise) Col de Flégère, juillet 1917.

 

 

 

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