Verdun…

Le train a conduit André de la Somme en Lorraine. C’est la veillée d’arme avant de monter en première ligne à Verdun. Les lettres sont de plus en plus courtes, l’écriture d’André est plus désordonnée et la tension devient palpable. Même s’il voudrait envoyer des messages d’espoir à Elisabeth, il ne peut s’empêcher de penser à sa possible disparition, à l’impossibilité de tenir face « aux plus formidables agents de destruction que l’homme ait jamais imaginés ». (Mise en ligne 6 septembre 2015)

Soldat sortant de la tranchée. Photographie conservée par André Jacquelin (lieu et date inconnus) Soldat sortant de la tranchée. Photographie conservée par André Jacquelin (lieu et date inconnus)

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 2 avril 1916

On a distribué ces jours-ci des tampons d’ouate à appliquer sur les oreilles pour protéger un peu contre les éclatements des grosses marmites. Que deviendra ma finesse d’auscultation au milieu de tout ce chambard ?

Mademoiselle E. Carré de Malberg
7, rue de l’Aigle Noir
Vesoul (Haute Saône)

2 avril 1916

Mademoiselle,
Vous avez, je l’espère, reçu la petite carte que je vous ai envoyée au passage d’une gare, pendant le trajet en chemin de fer qui nous a transportés de la Somme en Lorraine.

Nous avons embarqué le soir à 10h environ ; pendant la nuit le train est resté longtemps arrêté dans plusieurs gares, ce que je constatai avec plaisir dans l’espoir de passer près de Paris seulement au petit jour et d’apercevoir dans le lointain les maisons. Malheureusement la brume du matin n’était pas encore levée et je n’ai rien pu voir.

Nous avons pris ensemble la direction de la Champagne en passant par Coulommiers. Vitry Le François, Bar-le-Duc défilèrent tour à tour devant mes yeux, et je pensais avec émotion que vous êtes sans doute passée bien souvent sur cette ligne, en allant de Nancy à Paris.

Comme elles sont tristes, les petites tombe serrées dans les champs à partir de la Terre Champennoise ! En ce moment les blés verdissent tout autour ; n’est-ce pas qu’elles sont plus émouvantes d’avoir été creusées au lieu même où tombèrent les soldats ? Elles retracent avec plus de force l’image des combats qui se livrèrent dans ces campagnes silencieuses maintenant, et où le canon a cessé de retentir.

Nous nous sommes arrêtés à Ligny où nous sommes arrivés vers 6h du soir, c’est-à-dire après un voyage d’environ 20 heures – nous continuons en ce moment à Baudricourt, petit village situé à 4 km au nord de Ligny, et comme nous nous trouvons en cantonnement d’alerte, nous nous attendons à partir d’un jour à l’autre.

Le canon de Verdun tonne au loin ; le village est entouré de collines assez élevées d’où la vue s’étend sur un très large horizon ; d’un petit tertre on aperçoit tout à fait dans le lointain, au-dessus d’une ligne boisée, la masse blanche du plateau où est construit le fort du camp des Romains.

Ce n’est pas sans une grande émotion et soyez persuadée, une grande joie que je me suis rapprochée de cette Lorraine où vous vous trouviez il y a si peu de temps encore ; j’aurais préféré aller voir l’Alsace dont nous avions tant parlé autrefois à Caen et que je ne connais pas encore ; mais il faut prendre patience…

Je suis logé chez de vieilles personnes dont j’ai tout de suite apprécié le chaleureux accueil ; malgré tous les dérangements que leur ont déjà causés les passages de troupes, ces braves gens continuent à aimer le soldat errant qui n’est pas habitué à tant de convivialité là où il passe… Combien de fois n’ai-je pas senti dans le nord un accueil différent de celui-là ?

4 avril – J’attendais pour mettre ma lettre à la poste d’avoir reçu de vos nouvelles ; elles me sont arrivées hier au soir. C’est encore une lettre que je vous envoie, mais il y est seulement question de chemin de fer, marches et déplacements ; j’espère donc qu’elle sera acceptée et ne vous attirera aucune rigueur. Je vous assure que je ne comprends rien du tout à l’histoire de Mme Letellier…  Je crois avoir écrit à Mme Letellier soit pendant nos marches d’Artois, soit pendant les premiers jours de notre cantonnement sous la Somme ; je ne me souviens pas lui avoir dit à ce moment que nous pensions être dirigés vers la Lorraine. En tous les cas ce n’était qu’une hypothèse et vous savez très bien à quel point lorsque l’on se trouve au front, on ignore les lieux sur lesquels on est dirigé.

Je vous ai annoncé mon déplacement dès qu’il a été certain par cette carte que je vous ai écrite en chemin de fer et vous êtes ainsi la première personne que j’en ai informée. Vous n’êtes pas jalouse de Mme Letellier, n’est-ce pas ? Ce serait un peu excessif…

Si vous voulez que je vous forme les hypothèses qui circulent au bataillon sur notre destination actuelle, on parle de Douaumont ou de Vaux, les endroits où les corps d’armée ne séjournent que peu de temps ; on a distribué ces jours-ci des tampons d’ouate à appliquer sur les oreilles pour protéger un peu contre les éclatements des grosses marmites. Que deviendra ma finesse d’auscultation au milieu de tout ce chambard ?

J’espère bientôt recevoir quelques livres puisque l’expédition de colis est de nouveau autorisée.

Je les attends avec impatience…

Je vais faire partir cette lettre pour qu’elle ne soit pas retardée. Respectueusement, toujours.
A. Jacquelin

Carte postale d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 2 avril 1916

Et vous, où êtes-vous ?

Monsieur A Jacquelin
Médecin auxiliaire
107ème Rég d’inf
1er bataillon
Secteur 90

Je suis à Nancy pour trois jours, quelle aubaine d’avoir pu m’échapper de Vesoul même pour si peu de temps ! Mais ce pauvre Nancy est bien lamentable… On ne voit que des volets clos, des magasins fermés, et notre quartier est tout à fait désert. Plus de bombardements depuis un mois mais les menaces subsistent ! Et vous, où êtes-vous ?
E.C. de Malberg

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 11 avril 1916

Les noms que vous m’avez écrits me font frémir et le communiqué de ce matin annonce que la lutte est redevenue plus chaude que jamais là où vous êtes…

Vesoul – 11 avril 1916
J’ai reçu avant-hier votre lettre du 4 avril, tout à l’heure et bien vite par conséquent le petit mot que vous m’avez écrit le 7, à cet endroit terrible où « les obus tombent… » Pourquoi faut-il que ma joie de vous savoir en Lorraine et plus près de moi soit maintenant mêlée de tant d’inquiétudes ? Les noms que vous m’avez écrits me font frémir et le communiqué de ce matin annonce que la lutte est redevenue plus chaude que jamais là où vous êtes… Mais là aussi plus que partout ailleurs, vous savez que vous êtes utile : si les allemands ne passent pas à Verdun nous sommes sauvés – moralement surtout cet échec peut avoir chez eux de bien grandes conséquences – et, comme les soldats de Napoléon parlant d’Austerlitz, vous pourrez aussi dire : Verdun ! j’y étais…

Les courriers vont me sembler bien longs à venir tous ces jours-ci, je sais pourtant que vous ne tarderez pas à me donner de vos nouvelles et soyez certain que je pense beaucoup à vous. ECM

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 11 avril 1916

Nous sommes en réserve, sous les bombardements en attendant de monter en 1ère ligne où 2 régiments sont déjà – Cette 1ère ligne est sur une cote très épicée…   

Merci infiniment de m’avoir annoncé votre retour à Vesoul. Je préfère vous savoir là-bas, que dans Nancy toujours sous la menace d’un bombardement possible. Avez-vous reçu mes deux cartes militaires ? Je vous y annonçais mon nouveau déplacement qui m’enlevait tout espoir de vous voir, -du moins pour quelque temps.

Nous sommes en réserve, sous les bombardements en attendant de monter en 1ère ligne où 2 régiments sont déjà – Cette 1ère ligne est sur une cote très épicée…                       Nous avons eu de la chance jusqu’ici, au bataillon : les Boches bombardent tout autour, mais ne nous ont pas repérés exactement ; cependant un obus vient de tuer deux hommes et d’en blesser vingt. Pour un seul coup, ce n’est pas mal.

Je viens de me rencontrer avec un de mes cousins placé dans l’artillerie lourde et qui a pris part à la bataille de Verdun depuis les 1ers jours – Il m’a donné des renseignements très intéressants mais combien tristes !

Ne vous inquiétez pas surtout, si vous restez quelques jours sans nouvelles de moi ; cela serait contre mon plus cher désir.

A. Jacquelin

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à François Carré de Malberg, 11 avril 1916

Depuis que la bataille de Verdun a repris avec rage, plus que jamais nos pensées sont là-bas avec ceux qui se battent et les heures semblent de nouveau bien longues…

Vesoul 11 avril 1916

Mon cher François,

Ton colis est enfin parti ; en l’absence de Tatane je viens de m’en assurer et j’ai poussé un soupir de soulagement en apprenant cette bonne nouvelle. Tu auras assez tiré la langue après ces pauvres desserts ! J’espère que les petits gâteaux ne t’arriveront pas en mille miettes et que malgré le temps qu’ils mettent à te parvenir, leur fraîcheur ne sera pas trop compromise. Pour ce qui est au règlement de comptes c’est à Tatane qu’il faut t’adresser, elle a toutes les factures et a avancé les fonds. Malheureusement, tu sais déjà que ta commande a dû être fortement tronquée… D’abord, le digne commerçant chargé de faire l’expédition s’est absolument refusé à envoyer à un « militaire au front » les liquides demandés ; ensuite, il nous a encore fallu réduire l’envoi pour ne pas dépasser les 10kgs réglementaires des paquets pour le front. Tu vas sans doute être déçu et trouver bien maigre ce que nous t’envoyons, mais que faire ?… sinon recommencer d’ici peu de temps une expédition de ce genre !

Tes cartes nous ont fait bien plaisir, puisqu’elles nous apportaient de tes bonnes nouvelles et un peu de l’atmosphère de l’avant… C’est tout à fait comme cela qu’il faut nous écrire : un petit mot de temps en temps, nous n’en demandons pas plus et nous sommes très heureux d’avoir quelques lignes de ton écriture… toujours en progrès, cela est constaté chaque fois !

Quant aux Débats[1], j’ai été moi-même m’informer à la poste, Maman l’avait déjà fait et il m’a été répondu, comme à elle, que l’on n’a pas droit à la franchise postale pour les journaux envoyés régulièrement aux militaires. Mais rassure-toi, malgré la dureté des temps, la famille à l’unanimité et dans un beau mouvement de générosité a voté les fonds nécessaires à l’envoi que l’on te fait tous les 5 jours de 5 numéros de ces précieux Débats = O fr. 10 cent. Chaque fois ! Nous sommes trop heureux de pouvoir te procurer cette bien petite distraction.

Que te dire de notre existence ? Elle continue à être aussi plate et aussi morne que possible… Heureusement qu’il y a la lecture et que par les beaux jours nous pouvons faire quelques bonnes promenades. Depuis que la bataille de Verdun a repris avec rage, plus que jamais nos pensées sont là-bas avec ceux qui se battent et les heures semblent de nouveau bien longues en attendant les communiqués. Mais, c’est admirable cette résistance ; quel échec,   moralement, pour les Allemands pour nous quel sujet de réconfort !…

Il n’y a pas à dire nous tenons tête aux plus redoutables attaques et les Allemands s’épuisent à vouloir vaincre notre ténacité. Malgré les démonstrations pessimistes qui, trop souvent encore, remplissent mes oreilles je ne puis plus qu’avoir confiance, grande confiance en l’avenir.

La semaine dernière nous avons été faire une petite fugue de 4 jours à Nancy, Maman, Tatane et moi (et Tatane n’est pas encore revenue). Pauvre Nancy bien désert et bien lamentable ; dans notre quartier surtout on ne voit que volets clos et magasins fermés. Pendant tout notre séjour il a fait un temps superbe, aussi la « racaille » aérienne s’en donnait-elle à cœur joie ! Il y avait en moyenne 3 Taubes par jour avec l’accompagnement d’usage : canonnade, tocsin etc. mais je ne me suis pas vue obligée de descendre à a cave chaque fois ; c’était vraiment un peu trop dérangeant ! Au retour nous avons dû passer la nuit à Epinal et à 5h du matin il y a eu un réveil en musique… Un Taube survolant la ville a lâché une bombe qui est tombée à 20 mètres de notre hôtel, écorniflant la toiture, cassant les vitres. J’avoue que cette fois j’ai eu quelques battements de cœur et que je suis sortie assez rapidement de mon lit !

Une lette de ton père arrive à l’instant, il nous dit que tu as sans doute pris part au récent combat de l’Hilsenfirst[2] ; nous nous en étions doutés aussi en espérant que ce combat n’avait pas été aussi sérieux que les Allemands le prétendent dans leur communiqué… Qu’en a-t-il été ? on ne sait jamais que croire ! En tous cas, je t’assure qu’il ne se passe pas de jour sans que je ne me réjouisse de penser que tu n’es pas de la petite fête (comme tu dis) qui se déroule à Verdun… c’est peut-être très mal de penser cela mais tant pis ! Chacun son tour et le tien est déjà venu bien souvent !… Au revoir, mon cher François, tu me feras plaisir en m’envoyant un mot pour me dire si le colis t’est bien arrivé. Je suis chargée de mille affections pour toi de la part de ceux qui m’entourent et je t’embrasse moi-même très affectueusement.

Élisabeth

[1] Le journal des Débats est un journal d’opinion qui a existé de 1789 à 1944.

[2] Le Hilsenfirst est un sommet du massif des Vosges, surplombant les vallées de Munster et de Guebwiller. Il culmine à 1 274 mètres. C’est le plus élevé des champs de bataille français de la Première Guerre mondiale.

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg,13 avril 1916

Le régiment que nous allons remplacer a beaucoup souffert, et les camarades qui m’entourent sont occupés à écrire des lettres qui m’ont tout l’air de ressembler à des adieux…

Permettez-moi, Mademoiselle, de vous écrire ces quelques lignes au moment où le régiment va se porter en avant : peut-être que pendant plusieurs jours, il me sera très difficile de vous écrire : on dit même que le service des lettres est impossible ; nous emportons avec nous les vivres de réserve pour toute la durée de notre séjour en première ligne.

Le régiment que nous allons remplacer a beaucoup souffert, et les camarades qui m’entourent sont occupés à écrire des lettres qui m’ont tout l’air de ressembler à des adieux – mais, sans être certain de rien, je sens obscurément que j’ai confiance dans mon sort, – peut-être parce qu’il me semble que ma vie que je voudrais faire laborieuse et belle a un sens…

C’est sans doute cette pensée qui me rend très calme au milieu de la morosité qui se manifeste autour de moi ; mais je ne me dissimule pas l’étendue des dangers à courir.

Cependant avant l’imminence des heures tragiques qui se préparent pour moi, je sens ma pensée s’élever et devenir plus claire : je me trouve ici par ma propre volonté et parce que je veux toujours conformer ma vie aux ordres de ma conscience, et je comprends mieux que jamais la beauté de notre rôle : tenir, malgré les plus formidables agents de destruction que l’homme ait jamais imaginés.

Et, mon Dieu ! si ces moyens contre lesquels aucune énergie humaine ne peut rien, avaient raison de moi, ce qui m’effraye seulement, c’est de penser à ce que je laisserais… Ce n’est pas un triste sort, de mourir jeune, dans la gloire de ses rêves et dans la douceur de ses illusions, n’ayant jamais connu que les premières et toutes petites souffrances de la vie, ignorant encore la maladie incurable et les grandes déceptions – mais tristes sont les sanglots de Celles qui restent, et je voudrais de tout mon cœur qu’Elles ne souffrent pas et que bien vite le temps verse le doux oubli sur leur douleur….

Mais ce n’était pas pour vous dire cela que j’ai pris ma plume au moment de partir ; c’était pour vous donner confiance et vous dire que j’espère en un avenir meilleur après la longue et dure épreuve, – et qu’aux heures les plus pénibles, si je sens l’espoir m’abandonner, je tournerai vers vous ma pensée tout entière.

A Jacquelin

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