Verdun: ce sont des exilés les soldats de l’avant

Au front comme à l’arrière le même sentiment d’anxiété domine. On se compte, on compte les morts, les proches disparus ou blessés… La bataille de Verdun, par l’isolement qu’elle impose pendant de longues semaines aux troupes engagées, par la violence des bombardements, accentue  le sentiment de solitude et la détresse  des uns et des autres. Elisabeth, Odile, André, François partagent la même angoisse;  dans quel état physique et mental survivront-ils à la guerre? s’ils survivent… (Mise en ligne le 17 octobre 2015)

François Carré de Malberg  Photographie de l’état major du 11ème Bataillon de chasseurs alpins (photographie de Juillet 1915).

Officiers du bataillon de François Carré de Malberg (les numéros ont été portés par F CM) Officiers du bataillon de François Carré de Malberg, juillet 1915 (les numéros ont été portés ultérieurement par F CM).

Les noms des Officiers du bataillon de François Carré de Malberg. Mai 1916 Les noms des Officiers du bataillon de François Carré de Malberg. Mai 1916

Dans ce document, François Carré de Malberg dresse la liste des officiers de l’état major de son bataillon de chasseurs alpins (il est au 11ème bataillon depuis le 1er juillet 1915). La photo a donc été prise après cette date (François Carré de Malberg est le N°20).  En mai 1916, sur les 36 hommes présents sur la photo, 10 sont morts (+) et 9 blessés (B): Soit plus d’un officier ou sous officier sur deux hors de combat et près d’un tiers de tués…

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 3 mai 1916

Les dangers sans cesse affrontés ensemble avaient contribué beaucoup à cette amitié. Il faudra donc poursuivre dans une solitude plus grande la dure vie du Front…

Mademoiselle E. Carré de Malberg
14 Rue Marguerite
Paris

3 mai 1916

Je voulais vous écrire hier, mais la relève m’en a empêché ; nous avons quitté, – enfin -, les premières lignes et sommes de retour à V. Seulement j’ai bien peur que notre pauvre régiment n’ait encore une période à faire aux tranchées avant la relève du corps. – période sans doute courte et, il faut espérer, plus calme que celle que nous venons de terminer. Encore un médecin auxiliaire de blessé, mais pas très grièvement ; je sors seul indemne de cette affaire.

J’y ai également perdu un de mes bons amis, mon brancardier Rivaud qui a été attrapé par un fusant au moment de la relève et évacué hier au soir.

J’aimais infiniment son érudition extrêmement variée et surtout sa moralité forte et saine. Les dangers sans cesse affrontés ensemble avaient contribué beaucoup à cette amitié. Il faudra donc poursuivre dans une solitude plus grande la dure vie du Front – voici bientôt un mois que nous sommes isolés, et coupés de toute communication avec le monde civil,- et pris de nostalgie, j’évoque la douceur de la petite ville de Ligny ; seul le courrier, fidèlement apporté par les braves vaguemestres au péril de leur vie et avec quelle impatience attendu, apportait un peu des affections lointaines ; mais revenir vers les lieux où l’on ne voit pas que les uniformes bleus souillés de boue ou de poussière, vers les lieux où le canon ne tonne pas, et où l’on peut respirer l’air étrange du printemps, o le beau Rêve ! Ce sont des exilés, les soldats de l’avant. – Quand donc cessera cet exil ? Il faut espérer toujours, espérer malgré tout.
A Jacquelin

Côte du Poivre vue sur Douaumont attaque allemande 5 mai 1916. Photographie conservée par André Jacquelin Côte du Poivre vue sur Douaumont attaque allemande 5 mai 1916. Photographie conservée par André Jacquelin.

Lettre d’Odile Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 6 Mai 1916

Pour nous, nous vivons comme l’oiseau sur la branche écoutant haletant le canon qui tonne d’une façon effroyable mais sans résultat sans doute puisque la situation demeure la même.

Paris
6 mai 1916
Ma chère Élisabeth,

Je sais que vous venez de passer par de terribles angoisses à cause de Madame Valentin[1] qui a subit une crise très grave je crois ; j’espère qu’elle est hors de danger à présent et que vos craintes à son sujet se sont dissipées tout à fait. Ce sont de bien tristes vacances de Pâques que tu as dû passer là chérie, il semble dans les temps où nos vivons que Dieu exige une grande épreuve pour chacun, même pour ceux que la guerre n’atteint tout directement ! Écris-moi un peu et bientôt, voilà des mois que je ne sais plus rien de toi chère cousine. Ton projet d’aller voir Gaud Ropartz [2] est-il toujours en train ? Ah si nous pouvions prévoir ou organiser une jonction entre nous j’en serais si heureuse, il y a des moments où je suis en mal de toi, j’aurai tant de choses à te dire ! Pour nous, nous vivons comme l’oiseau sur la branche écoutant haletant le canon qui tonne d’une façon effroyable mais sans résultat sans doute puisque la situation demeure la même. Quelle philosophie et quelle patience il faut, et moi qui vais atteindre ma 21ème année, quels seront mes souvenirs de jeunesse !! Je suis bien dégoûtée parfois mais je me console en pensant qu’il y en a de plus malheureuse que moi ! A l’instant Papa revient de Vesoul où il a passé la journée pour voir l’oncle Maurice et ton Père, lequel est un peu souffrant. Il me dit que les nouvelles de Madame Valentin ne sont pas meilleures c’est bien pénible pour ta pauvre Maman. Il paraît que tu habites chez les Chastelain avec Tatane, cela doit être une distraction pour toi.
De mon côté comme divertissement j’ai assisté dimanche il y a 8 jours à une fête militaire ravissante qui s’est déroulée dans la propriété des Jobin à Bellerive, donnée par leur régiment de chasseurs d’Afrique. On avait dressé une tribune en toiles de tente au bord d’une prairie qui devait faire la piste sur laquelle a cavalcadé, jouté, galopé des officiers à cheval, c’étaient des courses, des sauts, des jeux de toutes sortes exécutés par les meilleurs cavaliers du régiment et pour terminer cette 1ère partie des chasseurs déguisés en Arabes ont exécuté un enlèvement puis une fantasia avec cris et coups de fusils ; tu n’as pas idée de ce que la vision de ces burnous blancs et rouges qui, agités par le vent, s’éloignaient à cheval dans le lointain de verdure printanière était jolie et pittoresque, on se croyait dans un autre pays ! Après cela il y a eu un buffet avec champagne thé gâteaux et pour finir une revue jouée en plein air par quelques officiers du régiment qui l’avaient composée eux-mêmes, c’était charmant et plein d’esprit et nous en avons conclu que le moral était excellent encore dans l’armée puisqu’au milieu de tant d’horreur ils ont encore le cœur à se distraire et de distraire les autres d’une façon aussi agréable et aussi plaisante. Maintenant je te quitte chérie en t’embrassant très tendrement ainsi que Tatane. Pardonne cette lettre décousue mais on parle autour de moi et mes idées se brouillent quand j’écris.
Ta cousine

Odile

[1] Il s’agit de la grand-mère d’Elisabeth Carré de Malberg, la mère de Marguerite Carré de Malberg (née Valentin).
[2] Gaud Ropartz est la fille de Guy Ropartz compositeur et directeur du conservatoire de Nancy de 1894 à 1919 puis de celui de Strasbourg de 1919 à 1929.

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 14 mai 1916

C’est si bon d’être deux toujours…

Dimanche soir[1]

Merci infiniment pour votre lettre que j’ai trouvé tout à l’heure rue de Bellechasse et qui est si bien venue pour m’aider et me remonter…
Un mot de ma mère hier soir m’a annoncé que l’état de mon père s’aggravait et que ses oreillons se compliquaient d’erysipèle. Cela m’avait déjà rendu bien inquiète, mais ce soir un télégramme me demandant de venir me met dans une atroce anxiété…
Je pars demain matin pour Vesoul, que vais-je y trouver ?… J’ai les plus terribles appréhensions !
Pensez un peu à moi et merci encore de me dire que vous saurez partager toutes mes souffrances… C’est si bon d’être deux toujours…

ECM

[1] 15.5.1916 ajout d’André Jacquelin; une erreur. Il s’agit du dimanche 14 mai 1916

Lettre de Marie Lavallée à Elisabeth Carré de Malberg, 15 mai 1916

Vous avez sans doute su que François Cabouals a été tué sous Verdun ? Ses parents ont appris que son corps était resté dans les lignes allemandes ; ils en sont encore plus malheureux.

15 Mai 1916

Chère Mademoiselle

C’est à vous que j’adresse cette figurine en simili collègue ; non pas que j’approuve que l’on fasse joujou avec ce qui rappelle de si graves tristesses, mais à ce cadeau d’une parente, femme de major, ma belle fille a répliqué par la photo du costume ; et ce portrait étant le plus fidèle comme physionomie de la gamine, j’en ai fait reproduire quelques épreuves pour les amies lointaines.

Et que je vous sens loin, loin de cette paisible Normandie[1] où n’arrive que l’écho adouci des horreurs qui vous avoisinent ! On se tue, on s’égorge sauvagement et rien n’avance encore ; le féroce entêtement d’un côté se heurtant à la ténacité résolue de l’autre. Votre exil se prolonge, les menaces restant les mêmes et les ruines s’ajoutant aux ruines, semaine par semaine sur nos belles villes de France. Mon fils ne veut pas croire que tant d’héroïsme ne soit pas enfin récompensé et il attend dans l’angoisse pour les camarades dans l’action, avec sa belle foi toujours en un avenir qui recule mais qu’il ne cesse de fixer avec son espérance. Son secteur de Champagne est relativement calme, Reims continue de servir de cible à l’ennemi qui ne tente de ce côté que des sorties sans résultat ; Le coin où Paul se trouve est protégé géographiquement contre une attaque de masse. Il es venu en permission récemment, et tout le monde lui a trouvé bien meilleur mine. Tant qu’il aura des nuits passables, sa santé se maintiendra. Mais son séjour ici a été attristé par les inquiétudes vives que nous a données Mr Danjon. Une attaque d’appendicite avait fait croire à la nécessité d’une opération quand la crise aigüe aurait été conjurée. On a prié le chirurgien de ‘Alençon, dont nous avons hélas, apprécié le savoir et le virtuosité, de venir examiner Mr Danjon. Il a fait espérer que l’opération serait évitable, et huit jours après, notre malade se levait et maintenant, à part le choix de aliments, il reprend toutes ses habitudes et refait ses cours à la Faculté pour les trois élèves qu’il veut mener à bien. De ce fait le séjour à Caen c’est prolongé et j’en profite pour jouir de ma chère mignonne quia passé vraiment un excellent hiver et dont la gaité est notre seule joie.

Les Danjon et moi nous nous sommes partagé comme filleuls de guerre, quatre frères du Nord envahi, tous les quatre au front, braves cœurs, simples et droits.

L’arrivée de mon filleul ici, fut plutôt égayante, nous n’avions encore échangé que des lettres, mais je l’avais invité à passer chez nous sa permission promise. Un soir à neuf heure, on sonne ; la cuisinière était en permission, j’attend en peu saisie car c’était pendant la crise inquiétante de Mr Danjon ; enfin on monte et ma lampe n’éclairant que le cercle restreint de ma patience, je ne distingue rien, mais voilà que je me sens saisie à plein bras, embrassée à pleine lèvres, avec un sonore « Ma chère Marraine, c’est moi ! ». Comme premier contact c’était plutôt vif ! Après cette effusion du début, les choses se calmèrent comme il convient, et j’ai conscience que ce brave garçon de 34 ans qui jouait comme un gamin avec Marcelle, pense désormais à nos deux maisons comme un refuge naturel où il trouvera sûrement affection et sollicitude. Je voudrais savoir qui a cette touchante invention des marraines de guerre ; outre le bien qui en résulte actuellement, il me semble qu’elle fera plus pour le rapprochement des classes que tous les livres et les discours.

Mr de Villey est venu hier nous donner de meilleures nouvelles de son fils aîné, Achille, hospitalisé à Amiens ; une grippe infectieuse qui s’est attaquée au rein, a nécessité une opération peu grave faite par le très habile chirurgien, spécialiste, parai-il, et qui est de Nancy. Mme de Villey a passé la semaine au près de son fils que Mr de Villey a laissé aussi bien que possible ; elle revient aujourd’hui ou demain. Son  ex –nièce se remarie demain ; elle a ici une mauvaise presse, ce qui n’est que justice.

Vous avez sans doute su que François Cabouals a été tué sous Verdun ? Ses parents ont appris que son corps était resté dans les lignes allemandes ; ils en sont encore plus malheureux.

J’espère chère Mademoiselle que vos parents sont en bonne santé et que mon petit ami Bernard[2] en a fini avec les misères qui ont gâté ses vacances.

Embrassez pour moi votre chère maman, rappelez-nous au bon souvenir de Mr Carré de Malberg et croyez-moi de tout cœur votre vieille amie.

Marie Lavallée

Avez-vous des nouvelles de tous vos braves ?
Et que devient votre pauvre tante de Strasbourg ?

[1] On ne sait rien de Marie Lavallée. Elle a  sans doute rencontré Elisabeth Carré de Malberg à Caen au début de la guerre.
[2] Bernard dit Bubi, petit frère d’Elisabeth Carré de Malberg

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