Une nouvelle séparation

Le 1er novembre André reçoit sa nouvelle affectation dans un régiment d’artillerie. Elisabeth est soulagée de le voir quitter l’infanterie, et la fin de la guerre semble de plus en plus proche… Mais la séparation après 4 mois de vie commune est dure. (Publié le 14 novembre 2018)

 

Poste de Secours à Saint Quentin, novembre 1918, recto. Poste de Secours à Fonsomme (près de Saint Quentin), recto.

Poste de Secours à Saint Quentin, novembre 1918, verso. « Le service médical du 1er groupe du 177 ème R.A.T. Infirmerie de Fonsomme (près de Saint Quentin), novembre 1918, André jacquelin. PS: à ma gauche et à ma droite se trouvent les 2 brigadiers infirmiers et brancardiers, mon ordonnance Montel est celui qui se trouve tout à la gauche du 1er range (la tête nue). »

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 1er novembre 1918.

La paix apparaît maintenant non comme une question de semaine mais bien comme une question de jours. Il y a vraiment de quoi se réjouir.

Ma chère maman,

Je suis rentré hier à Paris avec mon affectation que l’on venait de me remettre à Creil et vers laquelle il me va falloir me diriger sans plus tarder. Mais je n’ai pas à me plaindre, car c’est pour un régiment d’artillerie qui est en ce moment au repos aux environs de Gisors (à Sérifontaine). Elisabeth est bien contente que je n’aie pas été expédié de nouveau à l’Infanterie, car le métier de médecin d’artillerie n’est en rien comparable au point de vue danger ou confort à celui de médecin de bataillon.

Enfin pour comble de joie, j’apprends aujourd’hui par les journaux que la Turquie nous cède tous les ports du Bosphore, ainsi que la révolution en Autriche-Hongrie, de sorte que la paix apparaît maintenant non comme une question de semaine mais bien comme une question de jours. Il y a vraiment de quoi se réjouir.

Je te donnerai mon adresse exacte dès que je la connaîtrai. Nous avons bien reçu ta lettre contenant celle du Crédit Lyonnais d’Annecy, merci mille fois, je te répondrai plus longuement et t’embrasse, avec Elisabeth, bien, bien tendrement.                                             Ton grand
André

 

 

 

 

 

Oh ! je suis bien, bien malheureux, tu sais, de t’avoir quittée et je ne peux pas croire que je ne te verrai ni ce soir, ni demain…

.Ma chère petite femme,

Cette première carte, je te l’écris sur ma table de nuit dans la chambre que l’on vient de me trouver à Sérifontaine[1], et j’espère que le train qui va bientôt passer pourra déjà emporter vers toi ces quelques mots… Je viens d’aller voir le commandant du régiment qui m’a reçu très aimablement et sans remarquer mon léger retard ; il me fera partir après demain matin avec un autre groupe qui doit rejoindre le mien ou tout au moins se placer non loin de lui, de telle sorte que je pourrai facilement aller de l’un à l’autre.

J’ai pu enfin, après plusieurs démarches vaines trouver une chambre et, quoiqu’elle ne soit pas tout à fait aussi somptueuse que celles qui m’ont abrité pendant ces quatre mois d’arrière,       je me résignerais bien facilement à y dormir si tu pouvais, ma petite chérie, la partager avec moi…

Oh ! je suis bien, bien malheureux, tu sais, de t’avoir quittée et je ne peux pas croire que je ne te verrai ni ce soir, ni demain… Et je désespèrerais si je ne croyais pas que cette affreuse guerre approche de son terme et que bientôt nous nous retrouverons l’un près de l’autre et cette fois – n’est-ce pas – pour toujours.
Plus longuement je t’écrirai demain.
Je t’aime, ma petite femme
Ton André

[1] Commune du département de l’Oise.

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 3 novembre 1918.

Mais si tu savais, depuis que je t’ai quittée, combien je n’ai pas cessé de souffrir ; c’est, depuis le moment où nous nous sommes séparés, où j’ai vu disparaître au loin toute ta pauvre forme douloureuse, comme une faim, comme une soif profondes qui sont en moi et que je ne peux plus satisfaire

Ma bien aimée petite chérie,
Je t’ai écrit hier soir une courte carte pour te donner tout de suite de mes nouvelles et je me demande maintenant avec angoisse si on ne va pas l’arrêter, car j’ai commis l’étourderie de marquer mon adresse complète, ce qui – je viens seulement de m’en souvenir à l’instant – est interdit ; je veux pourtant espérer que la censure se bornera à effacer le numéro de mon secteur postal et qu’au moins tu recevras dès aujourd’hui ces quelques lignes par lesquelles je voulais déjà t’envoyer une première pensée.

Ce matin, avant d’aller à la messe je commence cette lettre, parce que j’éprouve de toute la force de mon cœur, le besoin de me rapprocher de toi….. Mais si tu savais, depuis que je t’ai quittée, combien je n’ai pas cessé de souffrir ; c’est, depuis le moment où nous nous sommes séparés, où j’ai vu disparaître au loin toute ta pauvre forme douloureuse, comme une faim, comme une soif profondes qui sont en moi et que je ne peux plus satisfaire, parce que tu n’es plus là près de moi, parce que je n’ai plus la douceur de te parler, de te regarder, de te comprendre à chaque instant, cette douceur qui n’avait pour ainsi dire pas cessé de nous être accordée depuis 4 mois… non vraiment je ne pouvais pas croire, ces jours derniers encore, que je ressentirais un pareil supplice, c’est plus cruel que tout ce que je pouvais pressentir, et ce qui met le comble à ma douleur c’est quand je songe que, tout ce que j’éprouve, tu l’éprouves toi-même aussi ; et dès que je me suis éveillé ce matin, au moment où le petit jour éclairait à peine ma chambre, triste et brumeux, ce fut ma première pensée de songer que peut-être tu dormais encore après une de ces insomnies que la peine provoque chez toi, mais que bientôt tu allais retrouver comme moi ta détresse oubliée dans le sommeil, et cela a été terrible, cette sensation tellement précise de ta sensation à toi… oh ! je t’aime ma femme chérie et qu’au moins cela te sois un peu doux de te le dire sans cesse ! Songe que je suis tien, et qu’aussi longtemps que la vie ne m’aura pas quitté, ton amour demeurera en moi comme la source des meilleures joies ; je sens bien maintenant que s’est réalisé le rêve que je te confiais dans l’une de nos toutes premières lettres l’unité sentimentale de toute ma vie à partir du moment où je t’ai connue, un seul sentiment laborieusement édifié, « comme un monument, pierre à pierre’ et indestructible, jusqu’à notre fin…

Après-midi – Comme je t’écrivais, Elisabeth, j’ai été appelé vers l’église par le carillon qui annonçait l’heure de l’unique messe, et je l’ai entendue, je crois, dans un bon état de recueillement et en tendant de toute ma force mon âme vers Dieu pour toi ; cette heure fervente m’a été bonne et presque tout de suite après les journaux apportés par le train de Paris, ce train dont nous espérions qu’il pourrait te faire venir à la ville voisine où nous aurions eu la faculté de nous voir – les journaux m’ont appris que de tous côtés, sur le front autrichien et sur le nôtre, les événements militaires poursuivent leur évolution heureuse ; vois-tu, chérie, il me semble bien que la situation présente nous autorise à penser que nous ne resterons pas longtemps sans nous revoir.

Je vais donc, comme l’a décidé le colonel hier, partir demain avec le 2ème groupe de mon unité, pour rejoindre le 1er groupe qui a effectué son mouvement à la fin de la semaine dernière et je crois savoir qu’ainsi nous allons gagner non la B.[1] comme je l’aurais tant désiré, mais une région du front située plus au sud, probablement celle de St Q[2].

La journée qui vient sera donc absorbée par ce long voyage et je crains de ne pouvoir t’y écrire ; j’essayerai pourtant de griffonner quelques mots sur un petit bout de carte que je m’efforcerai de confier à l’une des gares que nous traverserons. Il paraît d’ailleurs que ce pays où nous nous rendons est terriblement dévasté et n’offre plus que de bien maigres ressources au point de vue cantonnements et ravitaillement, mais si tu savais combien cela m’inquiète peu et comme cet inconfort me laissera indifférent ! Qu’est-ce à côté de la souffrance d’être éloigné de toi ? Puisque tu ne dois pas vivre avec moi dans ces lieux que m’importe qu’ils soient tels ou tels : de toutes manières je n’y pourrai pas être heureux.
– J’allais oublier de te dire que mon voyage d’hier a eu lieu sans incident, bien triste cependant sous une pluie navrante que l’on entendait frapper le wagon lors des stations interminables où le train s’immobilisait dans les gares ; aucune halte, même de la plus minime importance ne nous a été épargnée et je suis parvenu ici avec près d’une heure de retard ; le long de la voie, presque partout, le même paysage : des feuillages jaunes lavés par la pluie, des champs inondés d’eau, et ça et là les humbles maisons des campagnes où il ferait tout de même bien bon en ce moment être nous deux…

J’ai avalé – pourtant sans beaucoup d’appétit – l’excellent déjeuner que tu m’avais préparé et j’ai essayé de lire un peu, mais constamment ma pensée revenait vers toi. Quant à l’après-midi, elle a été occupée par la nécessité de parcourir à plusieurs reprises le village, en vue de me présenter aux autorités militaires dont je dépends maintenant, en vue aussi de chercher la chambre où je passerais la nuit ; je l’ai finalement trouvée, cette chambre, chez une pauvre vieille femme (elle est bien réellement très vieille) et je suis descendu justement t’écrire auprès d’elle, car un bon feu y brûle, et elle m’a invité à en profiter.
Je veux espérer que tu n’as pas trop froid, ma petite chérie, et que le calorifère commence à élever un peu la température ; surtout tiens-moi bien toujours au courant de ton état de santé et prends les plus grandes précautions pour éviter la contagion de la redoutable grippe[3] – et en particulier tâche de ne pas aller faire visite tout de suite à l’appartement de ta grand-mère que je crois maintenant terriblement infecté.

As-tu songé à la lettre que je t’avais chargée de mettre à la Poste en la recommandant ? Naturellement ouvre toutes les lettres qui pourraient arriver à mon nom et renvoie les moi dans les tiennes, ce qui sera sans doute plus simple que de les faire expédier par le facteur.

Je n’écrirai probablement que rarement à nos Parents, dans la pensée que tu leur liras de mes lignes ce qui les pourrait intéresser, et parce que, si je veux travailler un peu sérieusement pour moi en dehors de mes occupations du Front, il ne me restera plus beaucoup de temps ; mais donne leur bien toute ma pensée affectueuse ; c’est beaucoup sur eux que je compte, ma pauvre petite chérie, sur la profonde affection qu’ils te portent pour t’adoucir la souffrance de mon départ, autant que cela est possible… Moi, je n’aurai pas ici ce milieu de la famille, dont le réconfort est si puissant, mais j’espère y trouver de bons camarades ; cependant je sens de moins en moins le besoin de vivre en les autres et je préfère toujours davantage concentrer toute ma vie en toi et en moi ; c’est là, vois-tu, que je découvre le plus de bonnes joies, le plus de soutien, et la force même de mon âme, son mobile le plus élevé. Et toi aussi, n’est-ce pas, c’est dans cette voie qu’il faut chercher, et je suis certain que tu y marches avec moi…

– Voici venu le moment de mettre en ordre et de faire porter à la voiture mes bagages pour demain ; je te serre passionnément contre mon cœur, ma petite femme bien-aimée.

Aies confiance ; ne sois pas trop malheureuse : je t’aime

André

Voici mon adresse, si ma carte a été arrêtée hier : Aide-major au 177ème Régt d’artillerie – 1er groupe S.P. 164

[1] Belgique
[2] Saint Quentin
[3] La grippe espagnole

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 4 novembre 1918.

Soigne-toi bien toi-même sagement et régulièrement, ma petite femme chérie, puisque je ne suis plus près de toi pour le faire ; et surtout calme le plus qu’il te sera possible ton impatience et ta douleur…

Ma petite chérie,

Je commence cette carte avant le départ du train ; on dit que nous n’arriverons pas avant minuit ; je ne pourrai donc peut-être rejoindre mon 1er groupe que tard dans la journée de demain et j’ai hâte de voir terminé ce voyage si long et probablement peu agréable. Un moment j’avais espéré pouvoir passer par Paris t’embrasser mais la décision parue hier au régiment a mentionné que je devais assurer le service médical des deux batteries avec lesquelles je vais voyager ; devant cette précision des ordres reçus je ne peux pas faire autrement que les exécuter… mais, ma chérie, j’espère fermement que nous ne resterons pas longtemps maintenant sans nous revoir ; mon cœur me le dit, et j’ai confiance en la clémence de Dieu.

Mon après-midi d’hier je l’ai passée à t’écrire et à envoyer un assez grand nombre de cartes pour donner ma nouvelle adresse à ceux qui peuvent s’intéresser à ce que je deviens ; je voudrais déjà savoir si ma première carte (celle de samedi) t’est bien parvenue et j’aurais tant voulu aussi que tu la reçoives dès hier soir pour ne pas demeurer tout ce long et triste Dimanche sans nouvelles ! J’attendrai de mon côté avec la plus vive impatience quelque chose de toi dès que j’aurai rejoint mon groupe, car je tremble à la pensée que le coup de notre séparation a pu provoquer le retour de tes troubles ; soigne-toi bien toi-même sagement et régulièrement, ma petite femme chérie, puisque je ne suis plus près de toi pour le faire ; et surtout calme le plus qu’il te sera possible ton impatience et ta douleur – qui te seraient si nuisibles – en songeant que notre revoir est probablement tout proche ; mes excellentes pensées à nos Parents, et à toi tout mon cœur

André

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 5 novembre 1918.

Le soir je m’endors tard, dans une impression de solitude affreuse. J’ai essayé de relire tes lettres d’autrefois, quand nous étions fiancés, mais ce n’est plus cela… et par moment pourtant, je me demande si bien vraiment je suis mariée, si nous ne sommes pas encore à l’année dernière, ayant rêvé seulement que pendant 4 mois nous avons été unis !

Mon petit Chéri,

Hier soir enfin j’ai reçu, au dernier courrier, ta petite carte de samedi. Le temps m’a paru bien long sans rien savoir de toi et maintenant encore je sais si peu !

Il fait une triste pluie aujourd’hui et je songe que peut-être tu patauges dans l’affreuse boue des tranchées pour rejoindre le 1er Groupe et que ce soir une triste chambre, froide et inconfortable, t’abritera encore… – où il n’y aura rien pour réchauffer ni ton corps, ni ton cœur. Oui, que ne puis-je au moins y venir pour te serrer dans mes bras et t’embrasser, mon André !

Je ne suis pas encore habituée, moi non plus, je t’assure, à notre séparation. Il me semble toujours que tu vas revenir, et que la porte de ta chambre va s’ouvrir, quand je suis dans la mienne, que tu entreras pour me dire où tu as été pendant tout ce temps…

Mais c’est toujours le même silence de l’autre côté de la cloison ! Le soir je m’endors tard, dans une impression de solitude affreuse. J’ai essayé de relire tes lettres d’autrefois, quand nous étions fiancés, mais ce n’est plus cela… et par moment pourtant, je me demande si bien vraiment je suis mariée, si nous ne sommes pas encore à l’année dernière, ayant rêvé seulement que pendant 4 mois nous avons été unis !

Oh ! Qu’il faut de courage pour accepter, pour patienter, pour trouver encore un intérêt à une vie terne d’où tout ce que l’on aime est absent. Mais, si au moins, toi, tu n’avais pas à souffrir, mon Chéri, si je pouvais être seule à sentir la douleur de notre séparation, pour t’en préserver toi, il me semble que je souffrirais avec douceur…

J’ai été ce matin chez le dentiste et tout à l’heure je sortirai pour faire quelques petites courses dans le quartier et aller régler Mme Mast. Voilà toutes mes occupations de la journée… Hier mon oncle Jacques est revenu avec Monda et j’ai passé la soirée chez ma Grand-Mère dont c’était la fête. Charlotte va mieux, mais je ne l’ai pas encore revue et le médecin considère qu’elle a été très sérieusement prise et presque en danger[1].

J’ai reçu hier votre délégation de solde, mon Chéri, 164frs90 et ci-joint je vous envoie le petit reçu, ne comprenant pas très bien la question posée au dos et à laquelle vous répondrez plus facilement que moi, il me semble.

Dites-moi bien, n’est-ce pas, Chéri, tout ce qu’il pourrait être utile que je vous envoie, ne craignez pas de me fatiguer par quelques courses, ce sera mon bonheur au contraire de faire quelque chose pour toi et d’adoucir un peu ta pauvre vie de soldat, mon petit Chéri. Promets-moi de me faire ce plaisir. Au revoir pour aujourd’hui, j’espère une lettre de toi ce soir. Je t’embrasse et je t’aime, mon mari chéri

Elisabeth

[1] Nouvelle allusion à la grippe espagnole.

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 5 novembre 1918 (matin).

Je crois d’ailleurs, rassure-toi – rassurez-vous – pour ne pas vous dire toujours « tu » que je ne serai pas bien malheureux à ce groupe en dehors du manque que j’aurai de toi ; ne t’inquiète pas de moi.

Je vous écris ce petit mot en wagon. En effet nous venons de subir un retard considérable provoqué par un tamponnement qui, obstruant la ligne principale, nous a obligés à emprunter des voies secondaires ; maintenant le jour qui s’est levé nous montre la désolation de toute cette contrée ; le train s’avance lentement, lentement, sur des rails nouvellement reconstruits et sur les ponts de fortune qui remplacent momentanément ceux que les Allemands ont détruits pendant leur retraite.

Nous ne parviendrons pas au terme de notre voyage avant plusieurs heures et je me demande si je trouverai encore le temps de rejoindre mon groupe aujourd’hui. Pardonne-moi donc, ma chérie, si je t’écris bien mal tous ces jours-ci ; patiente un peu car j’espère pouvoir m’installer demain au plus tard et si de nouveaux déplacements ne viennent pas me gêner, je te ferai de longues lettres et je tâcherai d’y mettre le moins possible de la tristesse de ces lieux…

Je crois d’ailleurs, rassure-toi – rassurez-vous – pour ne pas vous dire toujours « tu » que je ne serai pas bien malheureux à ce groupe en dehors du manque que j’aurai de toi ; ne t’inquiète pas de moi ; bien fort et bien tendrement je t’embrasse

André

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 6 novembre 1918.

  Maman ne m’a-t-elle pas dit d’ailleurs, il y a deux jours : « Je pense qu’André ira passer toutes ses permissions à St Germain. » C’est une indication, mais il est bien certain que dans ces conditions, je ne me sentirai plus jamais chez moi ici

Mon petit Chéri,

Hier soir j’ai reçu ta longue lettre, écrite dimanche aux heures où je t’écrivais moi-même, et qui m’a serré le cœur par toute la tristesse qu’elle contient… Je te sens, mon André, aussi malheureux, aussi désemparé que je le suis moi-même et je ne puis rien faire pour t’aider !…

J’espérais, pourtant que le voyage, le changement de milieu te distrairait un peu et adoucirait pour toi la douleur de notre séparation, l’endormirait… Moi je souffre tant d’être restée dans le même cadre, de continuer la même vie, les mêmes occupations, amis sans que tu sois là, près de moi !

Ce matin, j’ai dû accomplir ce qui devait me coûter le plus au monde, après nos minutes d’adieux, l’autre jour à St Lazare. Ma tante[1] arrivera sans doute samedi et j’ai dû enlever de ce qui reste pour moi ta chambre, tout ce que tu avais laissé… Dans une malle, j’ai dû ranger tes livres, tes papiers, ton linge, tout ce que, il y a quelques semaines, j’avais installé avec tant de joie pour toi, et, tu ne peux savoir, mon Chéri aimé, ce que chacun de ces gestes m’a été douloureux à faire. C’est une cruauté de plus ajoutée à notre séparation et à laquelle je ne m’habituerai pas que de penser qu’il n’y a plus de place ici pour toi… Maman ne m’a-t-elle pas dit d’ailleurs, il y a deux jours : « Je pense qu’André ira passer toutes ses permissions à St Germain. » C’est une indication, mais il est bien certain que dans ces conditions, je ne me sentirai plus jamais chez moi ici et que de plus en plus j’ai bien hâte d’arriver au jour où nous pourrons avoir un intérieur à nous – enfin – si simple et si petit qu’il soit, mais bien à nous.

Esther m’a écrit pour me donner rendez-vous pour vendredi ; j’espère que cette fois aucun incident ne nous empêchera de nous joindre et je voudrais absolument pouvoir prendre une décision au sujet du lit qu’il nous faut. Je compte d’ailleurs retourner aussi au Printemps ces jours-ci, m’informer encore et revoir le lit qui me plaisait il y a quelques temps.

Il faut, hélas, déjà que je te quitte, mon petit Chéri, l’heure du courrier approche et Monda[2] qui repart ce soir pour Vesoul ne va pas tarder à arriver à la maison, comme elle l’a annoncé. Au revoir, je te sers bien bien fort contre moi, mon Chéri, et je suis à toi toute.

Elisabeth

[1] Marie Carré de Malberg (Tatane).
[2] Monda cousine d’Elisabeth et fille de Gabrielle Jacques.

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 8 novembre 1918.

S.234

Ma chère petite mère,

Je t’envoie aujourd’hui la petite carte que tu seras bien gentille de faire joindre aux fleurs que tu commanderas pour Elisabeth (fais-les envoyer si possible pour la veille au soir du jour de sa fête, c’est-à-dire pour le 18 novembre).

Je n’ai encore rien reçu ni d’elle ni de toi, mais je n’en suis pas surpris puisque nous nous sommes déplacés. Je me suis rendu hier dans le village où j’ai enfin trouvé le groupe où j’ai été affecté. Il ne se trouve pas engagé et les Allemands qui ont reculé sont éloignés de nous de plus de 30km. Etant donné leur retraite, je ne crois pas que mon régiment puisse utilement être engagé (car il n’y a guère que l’artillerie de campagne qui puisse donner la poursuite aux Boches).

Le village où je me trouve n’est pas trop démoli ; mais alentour quelle dévastation ! J’ai traversé en automobile la ville de St Q. qui n’est plus qu’un amas de ruines.

Enfin heureusement que la paix va venir et qu’on ne va pas tarder à pouvoir commencer à relever toutes ces ruines ! Mais si j’étais à la place des pauvres habitants de cette région, à moins d’y être strictement obligé, je n’aurais pas le courage de revenir dans ce pays désolé et qui le restera, malgré tous les efforts, pendant bien des années encore.

A bientôt, je l’espère, ma chère Maman ; je t’embrasse de tout mon cœur

André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 8 novembre 1918.

mais presque aussitôt le soldat posté à la T.S.F. est venu nous apporter les derniers communiqués et la nouvelle officieuse que les parlementaires allemands avaient traversé nos lignes ; immédiatement les bruits les plus divers se sont répandus et certains allaient jusqu’à prétendre que les généraux allemands venaient de partir en automobile !…

Ma petite chérie,

J’ai donc reçu hier votre première lettre, et avec quel bonheur ! J’avais trop l’impression hier après-midi d’être séparé de toi par une distance infranchissable et je ne peux pas te dire, Elisabeth, tout le découragement qui s’était emparé de moi tout d’un coup ; j’avais essayé de sortir un peu après le déjeuner, dans ces tristes champs incultes qui entourent les pauvres maisons en partie en ruines du village, et malgré le brouillard qui se résolvait en pluie fine ; je n’ai pas pu continuer cette promenade, en proie à un vide intérieur affreux ; je me suis assis au bord d’un tertre solitaire sur lequel un petit cimetière a été érigé, et ensuite je suis rentré pour t’écrire ; mais je crains d’avoir trop laissé passer de ma tristesse dans cette lettre : n’as-tu pas déjà bien assez de la tienne à supporter ?…

Plus tard dans la soirée le calme est revenu en moi et quand j’ai lu ce que tu m’as écrit, quoique j’aie bien senti à ton écriture, à ce que tu m’as dit et aussi à ce que tu ne m’as pas dit combien ton cœur a souffert, il m’a semblé que cette dernière épreuve ne durerait plus longtemps, et jusqu’à ce qu’elle prenne fin quel réconfort pour la subir n’aurons-nous pas à nous dire que le grand avenir sera à nous, pour nous dédommager de tout ce que nous aurons éprouvé !

Assez tardivement, au moment où nous nous étonnions de n’avoir pas reçu les journaux, on nous a appris que le camion journalier qui les transporte avait versé près de St Q. et que nous en serions privés ; mais presque aussitôt le soldat posté à la T.S.F. est venu nous apporter les derniers communiqués et la nouvelle officieuse que les parlementaires allemands avaient traversé nos lignes ; immédiatement les bruits les plus divers se sont répandus et certains allaient jusqu’à prétendre que les généraux allemands venaient de partir en automobile !…

Est-ce réellement la fin de toutes ces horreurs ? On hésite à l’espérer, on ne peut pas croire que se produise si vite l’avènement des temps nouveaux. N’est-ce pas aussi trop tôt la fin ? Cela, je crois on ne doit guère le craindre parce que, si habiles et si retors que puissent être les Allemands, je serais bien étonné que les Anglais soient hommes à se laisser duper par eux. Si donc l’armistice était bien réellement conclu on pourrait, il me semble, s’en réjouir sans réserves, et, mon aimée, ma petite femme, ne serait-ce pas sinon notre rencontre immédiate, du moins la possibilité pour moi de revenir te voir souvent en attendant mon rappel à Paris ?

Je suis heureux que vous ayez bien reçu ma délégation ; quant à la question qui était posée sur le mandat-carte, ne vous en inquiétez pas : j’y répondrai – le brave capitaine-trésorier du 36ème me croit peut-être déjà nommé à mon 2ème galon mais il compte sans les lenteurs des bureaux du service de santé ; enfin cette nomination ne saurait, je pense, tarder longtemps ; seulement je ne sais pas si j’en serai prévenu immédiatement, car le journal officiel n’arrive pas au 1er groupe.

Je ne laisse pas d’être un peu étonné du silence de mon confrère du Fort de Montrouge ; il me semble qu’il aurait dû répondre à la carte que je lui avais envoyée pour lui dire de toucher mes visites avec les siennes et d’en remettre le produit à l’infirmier qui est déjà venu une fois avenue Hoche et pourrait facilement l’apporter. Enfin il n’y a pas de temps de perdu encore, puisque cet argent se touche normalement dans la deuxième partie du mois.
Songerez-vous, ma petite chérie, à vous faire rembourser notre Bon de la Défense qui échoit le 12 novembre ? Et la lettre recommandée à destination d’Annecy, l’avez-vous expédiée ?

Soir. Le courrier vient de m’apporter deux lettres de vous, mon aimée ! celle que vous m’aviez envoyée par le B.M.C. et que vous m’aviez écrite avant celle d’hier que je croyais être la première et celle du 6 qui contenait les pages de mon ex médecin auxiliaire.

Oui, hélas ! Je prévoyais bien que vous m’attendriez le premier soir de mon départ et puis pendant toute cette longue journée de Dimanche qui a dû vous être si triste ; oui également j’ai pensé que vous iriez ce matin là à l’Eglise où nous avions coutume de nous rendre et je vous avais vue assise à cette place où nous nous sommes assis plusieurs fois côte à côte ; oui, tout ce que tu as songé que je ressentais, je l’ai ressenti, et de ton côté tes lettres ne m’ont pour ainsi dire que précisé ce que mon cœur, mon amour m’avaient fait entrevoir à chaque instant, car si souvent ils s’en vont vers toi, ils t’évoquent… Oh ! ma chérie, dis-toi bien que je t’aime au-delà de tous les mots que je pourrais prononcer ; avant d’en être arrivé là, vois-tu, je n’aurais jamais cru que ce fût possible, mais maintenant notre amour est pour moi tout mon horizon, et je sens bien que je ne vis plus que pour lui seul au monde ; et je ne sais pas comment remercier Dieu de la grâce et du bonheur qu’il m’a donnés d’aimer ainsi ; et ce que je voudrais, vois-tu, ce serait consacrer toute ma vie, tous mes efforts, à ton bonheur à toi…

Mon Dieu ! y parviendrai-je, y suis-je parvenu déjà ? C’est pour moi une angoisse de me demander si j’ai su te rendre heureuse pendant ces mois que nous avons vécus l’un près de l’autre ; je voudrais pourtant t’avoir donné davantage encore, mon aimée, et j’espère que plus tard je te donnerai réellement davantage parce que je te connaîtrai mieux et parce que tu me connaîtras mieux toi-même, et nous comprendrons sans cesse plus intimement et plus profondément toute cette tendresse infinie. Quant à mes pauvres affaires qu’il te fût si douloureux de ranger, va, ma chérie, console-toi : bientôt tu les déballeras dans la joie de mon retour, et certainement…

Mais sais-tu ce que je viens d’apprendre aujourd’hui ? c’est que ma permission arrivera probablement dans les premiers jours de Décembre ; dans 22 à 25 jours j’espère donc être près de toi et nous partirons alors où tu voudras, à Caen, si tu le désires, pour faire ce pèlerinage vers le lieu même où nous nous sommes connus et où le grand amour de nos vies est entré en nous…

Et nous pourrions passer les 2 ou 3 derniers jours de cette étape de bonheur à St Germain ; mais que cela ne t’empêche pas d’essayer de trouver ce lit qui, vois-tu, pourrait nous être bien utile pour le commencement de ma permission (je pourrais ainsi gagner un jour) avant notre départ pour Caen ou ailleurs.

Et aussi il faut que je te confie l’espoir que j’ai de venir souvent te surprendre, car il paraît qu’ici la plus grande facilité règne… Mon prédécesseur allait à Paris deux fois par mois alors que le groupe se trouvait en secteur ! que sera-ce donc quand l’armistice sera signé !

L’ennui, c’est que les lignes, au point où je me trouve, sont plus éloignées qu’autrefois, et surtout que les moyens de transport entre cette région et l’arrière offrent en ce moment de sérieuses difficultés : le ravitaillement nous parvient à peine : nous allons être obligés d’utiliser les vivres de réserve si cet état continue ; et même c’est ce qui m’empêche de vous demander quoi que ce soit, de ces petites douceurs que vous voudriez m’envoyer.

D’ailleurs je n’ai actuellement besoin de rien ; ce qui me manquait le plus, c’était une lampe à pétrole, mais mon brigadier infirmier vient de m’en procurer une splendide et qui marche très bien.

Voici l’heure d’aller dîner ; j’aurais cependant encore tant de choses à te dire, mon aimée, mais je continuerai demain… Laisse moi te prendre dans mes bras, ma petite femme chérie, et te serrer contre mon cœur. Je suis tien et t’aime

André

Surtout interrompez la série de vos gouttes pour ne les reprendre que dans une quinzaine de jours. Ont-elles eu une action heureuse ?

 

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 10 novembre 1918.

Je me revois vous écrivant et je sens encore l’émotion qui faisait battre mon cœur au commencement de notre correspondance.

Ma petite chérie,

Reconnaissez-vous ce papier ? C’est celui de mes toutes premières lettres, quand vous m’aviez quitté à Caen pour regagner Nancy… Je me revois vous écrivant et je sens encore l’émotion qui faisait battre mon cœur au commencement de notre correspondance ; mais cependant comme ce passé est déjà loin de nous ! En avons-nous supporté, des épreuves, depuis cette première séparation ! Mais voici que la dernière séparation qui nous aura été imposée va toucher à sa fin et que nous resterons, je l’espère, pour toujours l’un près de l’autre…

Oh ! Cette douceur de t’avoir près de moi bientôt et de me dire que cela ne finira plus jamais, que nos deux vies se poursuivront côte à côte à travers l’avenir, c’est avec cette vision que j’endors ma peine présente de ces jours d’éloignement…

Tu me disais hier, mon aimée, que tu ne pouvais pas me suivre à travers mon existence nouvelle et que c’était ce qui redoublait ta peine ; je vais donc essayer de la diminuer en te montrant bien ce que peuvent être mes journées, maintenant que, jusqu’à de nouveaux changements, j’ai pu les organiser à peu près. D’abord j’habite un petit village blotti au creux d’une vallée entre deux croupes arrondies et nues, sauf une certaine surface qui est couverte par les tentes bleues et blanches d’un camp d’aviation, perché là comme un nid d’oiseaux. Le village lui-même est rempli de camions automobiles qui restent en réserve, et les deux rues principales sont constamment encombrées d’une circulation intense de convois de toutes sortes qui partent vers les lignes et en redescendent, tous ces véhicules projettent de la boue sur les murs des maisons qui sont construites en briques rouges et couvertes d’ardoises, comme presque partout dans ces tristes villages du nord.

La chambre que j’occupe dans une maison qui par une chance appréciable possède au dessus de ses murs un toit n’est plus munie d’aucun meuble ; j’y ai dressé ma couchette de bois, une table, et j’ai pu trouver deux chaises rudimentaires dans les habitations voisines ; ce logis serait ainsi assez confortable sans l’absence de lumière, car la fenêtre est remplacée par une toile de tente de couleur brune qui n’offre pas précisément la transparence désirable aux rayons solaires. Dans le jour je suis donc obligé d’aller écrire à l’infirmerie du cantonnement qui est mieux éclairée et un peu chauffée, mais le soir à la clarté de la lampe à pétrole que l’on vient de me procurer et qui, tous ces jours ci constituait l’objet de mes plus fervents désirs, le travail est parfaitement possible.

Voici maintenant la manière dont j’utilise mon temps : l’ordonnance vient m’apporter à 7h1/2 un grand bol de café noir (je vais essayer de me trouver du lait condensé) que j’avale pendant qu’il procède au nettoyage de mes vêtements. Après plusieurs tentatives vaines je réussis enfin l’effort de volonté qui m’extrait de mon lit ou plutôt de ma couchette ; quelques soins particuliers sur lesquels je n’insiste pas et en principe la révision d’une de mes questions (quoique je ne sois pas arrivé à réaliser ni ce matin ni hier le temps de mon programme) et 9 heures sonnent, heure de ma visite. Elle m’a pris environ une heure ces deux jours-ci ; une quinzaine de malades à voir sur les 800 hommes que comprend mon groupe, assez forte unité, vous le voyez.

De 10h à 11h1/2 je vous écris ou je travaille à mon infirmerie. Puis je me rends à la Popotte où je trouve un Etat-major que je ne vous ai pas encore présenté. Le capitaine, vieil officier d’active, ne possède pourtant guère le physique de l’emploi ; à part une prédilection qui lui a fait attribuer le surnom significatif de « Pinardon » et avec laquelle malheureusement vous savez que je ne sympathise pas, c’est un excellent homme et j’espère que nous nous entendrons assez pour que, dans quelques temps quand je le connaîtrai mieux, il me laisse m’enfuir vers vous… Les quatre officiers (2 adjoints et deux de la 1ère batterie qui ont fusionné leur popotte avec la nôtre) ne paraissent devoir m’être ni sympathiques ni antipathiques. Ils aiment aussi beaucoup le vin, les cartes et le tabac ; l’essentiel donc pour moi est d’entretenir avec eux des rapports agréables, mais de m’isoler le plus possible en dehors des repas qui sont pris en commun, et je compte y parvenir grâce à cette infirmerie où je suis chez moi et à ma chambre, où, si peu confortable qu’elle soit, je peux travailler le soir.

L’après-midi, je compte me donner un peu d’exercice ; malheureusement les promenades à cheval me paraissent aussi dénuées d’intérêt que possible le long de ces routes boueuses ou dans les champs semés de barbelés et d’obus non éclatés. J’irai donc un peu à pied, jusqu’à la tombée de la nuit, où je reviendrai près de vous, près de toi, mon aimée, à cette heure où, quand nous nous trouvions seuls tu préparait le thé, et où je te lisais quelques pages du livre que nous aimions ; souvent je me rappelle, plus particulièrement encore, dans ces fins d’après-midi quelle douceur nous réservait notre solitude, et c’est d’elle surtout que j’ai envie pour les jours où nous nous retrouverons…

Au dîner du soir je ne puis faire autrement que de rester de 18h, heure du dîner jusqu’à 20h1/2 avec mes camarades, quoique j’aimerais infiniment mieux me retrouver seul beaucoup plus tôt ; jusqu’à 22h1/2 (si je peux avoir l’éclairage suffisant) je tâcherai de poursuivre mon travail.

Telle sera ma vie, aussi longtemps que je ne serai pas revenu auprès de toi, Elisabeth : constamment c’est à toi que je donne ma pensée, et quand je travaille même, je sens bien maintenant que c’est pour toi et pour toi seule que je voudrais arriver à quelque chose. Tu es dans tous mes efforts, dans toute ma vie, tu es ma Femme, celle qui, dans l’éloignement comme dans la présence, m’accompagne…

Soir. On annonce que ni le courrier ni les journaux n’arrivent ; je me résigne donc à clore cette lettre, ma petite chérie ; mais pendant que j’y songe il faut que je te recommande de te trouver un peu d’exercice et de sortir régulièrement en profitant surtout des belles journées ; tes engelures ont-elles recommencé de te faire souffrir par ce temps pluvieux ? Je pense souvent à ta santé et je voudrais bien savoir ce qu’elle est exactement ; tranquillise-moi en m’écrivant bientôt que tu te soignes bien… Je voudrais tant être près de toi, ce soir ! Mais je ne peux que t’envoyer toute ma tendresse, ma Femme bien aimée, et je t’embrasse et je t’aime

Ton André

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 10 novembre 1918.

Mais savez-vous aussi comment je célèbre ces événements historiques ? Ce matin, impossible de me lever… Mal de cœur, mal d’estomac et de tête complets et cela après avoir passé la moitié de la nuit sans dormir, parce que j’étais tenaillée par d’atroces crampes. J’enrage plus que jamais, je vous assure, mais cela ne sert, hélas, de rien !

Quelle journée ! Ce matin l’annonce de l’abdication du Kaiser et à chaque instant l’attente de la nouvelle de l’armistice que tout Paris doit apprendre par la sonnerie des cloches, le canon, les sirènes… Mais savez-vous aussi comment je célèbre ces événements historiques ? Ce matin, impossible de me lever… Mal de cœur, mal d’estomac et de tête complets et cela après avoir passé la moitié de la nuit sans dormir, parce que j’étais tenaillée par d’atroces crampes. J’enrage plus que jamais, je vous assure, mais cela ne sert, hélas, de rien !

Ce soir, me sentant un peu mieux, j’en ai profité pour me lever et je vous écris ces quelques lignes pour que vous ayez plus vite de mes nouvelles. J’ai reçu en effet ce matin votre petite carte du 6 m’annonçant enfin votre arrivée au 1er Groupe et me donnant une nouvelle adresse que j’ai hâte d’utiliser, si elle peut un peu améliorer la rapidité de nos correspondances. J’espère que vous recevrez néanmoins aussi mes autres lettres adressées au secteur 164 et le petit paquet expédié hier.

On comprend d’ailleurs que les communications soient difficiles en ce moment entre l’arrière et l’avant, depuis cette magistrale avance à la poursuite des allemands, mais êtes-vous tout de même un peu ravitaillé encore et dans ces pays dévastés la vie n’est-elle pas par trop dure pour nos pauvres troupes ? Il est vrai que la joie de voir le Boche décamper doit soutenir fameusement le moral ! Que ne donnerais-je pas, moi, pour voir la tête que font en ce moment certains Allemands de ma connaissance, devant leur désastre si peu prévu ! Et je brûle d’envie aussi – cela m’en fait oublier presque l’odieux mal de cœur – de connaître enfin les conditions de l’armistice si dures, dit-on. Pourvu que l’on écrase bien la tête du monstre qui nous a si longtemps martyrisés.

Les lettres de ma Tante Mjn, sont presque quotidiennes en ce moment et l’on dirait que la censure a absolument disparu à la frontière allemande : ma Tante parle tranquillement de l’Alsace qui va devenir française, de la gloire de la France, etc. Elle dit aussi avoir eu la bonne surprise de trouver à la banque nos comptes et ceux de Charlotte intacts et en très bon ordre. Du coup je vais faire des folies… Ah ! Si seulement vous étiez ici, Chéri, nous pourrions maintenant essayer de décider quelque chose pour notre appartement et notre installation. Mais vous avez bien autre chose à penser, sans doute, à l’heure actuelle et vous ne devez pas comprendre l’importance que j’attache sans cesse à ces questions ! Vous partagez pourtant avec moi l’idée que nous ne serons vraiment heureux que quand nous aurons un « chez nous » bien à nous et que dans un cadre unique nos pourrons organiser notre vie. Si seulement cela pouvait être bientôt ! Quelle joie et quelle douceur, mon petit Chéri, nous connaîtrons alors et comme ce sera bon d’être des heures entières tous les deux seuls réunis et l’un à l’autre ; dire qu’à Caen déjà je rêvais ainsi…

Mais, en attendant, réjouissons-nous déjà, c’est si beau de penser que la guerre va finir et comment ! Je ne puis pas y croire encore, mais j’espère de toutes mes forces que maintenant notre séparation ne pourra plus être de longue durée… Je t’attends, mon Chéri aimé, et j’ai confiance en tout le bonheur qui nous sera donné et je me réjouis…

Au revoir, je t’embrasse avec une tendresse immense et je suis Ton Elisabeth

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