Un répit, Juillet 16

Elisabeth carré de Malberg est en vacances comme tous les ans dans les Alpes à Saint Gervais. Cela fait 15 mois qu’ elle est séparée d’André Jacquelin. Ils jouent de malchance, et ne peuvent arriver à se voir pendant ses trop rares permissions  (une tous les six mois…). Mais elle est soulagée, il a quitté Verdun, il est  au repos, dans les environs de Reims.
Comme au plus fort de la bataille, le ton des lettres d’André reste très différent
selon qu’il s’adresse à  Caroline Jacquelin ou à  Elisabeth Carré de Malberg. Si une atmosphère de conte berce le récit qu’il fait à sa mère de sa visite à l’Abbaye d’Igny,  le printemps et les coquelicots ne peuvent lui faire oublier, dans sa lettre de fin juillet à sa fiancée, les dizaines de milliers de morts qui l’entourent. (Mise en ligne le 1er Janvier 2016)

Le Rozay à Saint Gervais, photographie envoyée par Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, été 1916. Le Rosay à Saint Gervais, photographie envoyée par Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, été 1916.

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 2 juillet 1916.

Songez que nous nous sommes connus pendant 5 mois et qu’il y en a maintenant près de 15 que nous sommes séparés ! Ah ! ce serait atroce, ne pas nous retrouver l’un l’autre semblables au souvenir que nous avons gardé…

2 juillet 1916

Pardonnez-moi de ne pas vous avoir écrit depuis près de 10 jours, j’attendais votre réponse à ma dernière lettre et cette réponse m’est seulement parvenue hier soir. Je vous en remercie infiniment elle n’a pas déçue mon attente, vous m’avez comprise comme j’avais si fort l’intuition que vous me comprendriez… Plus que jamais je sens nos cœurs l’un près de l’autre et je connais maintenant la douceur exquise d’être consolée par vous…
– J’ai bien reçu aussi votre lettre et plusieurs petites cartes – dont une de Saint Dizier – toutes me parlent beaucoup de votre permission qui serait toute proche et, comme vous j’ai été désespérée, car nous n’avons vraiment pas de chance ! Si souvent pendant que j’étais à Paris j’ai rêvé que vous alliez arriver tout à coup ; que nous nous reverrions enfin…
Voyez-vous, malgré les lettres et les pensées que nous échangeons, j’ai peur parfois que notre imagination travaillant et le souvenir malgré tout se perdant pendant cette longue séparation, le où nous nous retrouverons nous n’ayons une cruelle déception…
Songez que nous nous sommes connus pendant 5 mois et qu’il y en a maintenant près de 15 que nous sommes séparés ! Ah ! ce serait atroce, ne pas nous retrouver l’un l’autre semblables au souvenir que nous avons gardé… Mais cela ne se peut pas n’est-ce-pas ? C’est fou cette crainte que j’ai, vos lettres sont là pour démontrer le contraire et si nous nous revoyions, nous nous retrouverons comme si nous nous étions pas quittés ! O cette douceur de vous revoir, d’être l’un près de l’autre, de nous dire mille choses que dans les lettres toujours trop brèves et trop rares l’on ne peut pas se dire.
– Mais allez-vous l’avoir cette permission, puisque la grande offensive semble commencée, et moi-même que puis-je espérer ? Je viens d’aller deux fois de suite à Paris, ma mère est encore pour quelques jours auprès de mes grands-parents et je suis revenu ici pour que Bernard ne soit pas seul, puisque mon père, pour rattraper le temps perdu pendant sa maladie est obligé en ce moment de passer presque toute la semaine à Nancy.

Dès les vacances venues, vers le 12 probablement, nous partirons pour la Savoie comme l’année dernière. Il est question que nous retournions à St Gervais ou que nous allions aux environs de Chambéry où des amis nous attirent avec insistance ; mais je crois que c’est St Gervais qui va l’emporter, c’est tellement joli ce pays et l’on y est si tranquille !

Vous voyez qu’avec tous ces projets je suis bien loin de reprendre le chemin de Paris, hélas ! – ayez un peu de patience encore, je cous en supplie et je crois que l’hiver prochain nous ne pourrons plus nous manquer : à moins que les allemands n’aient reculé de 41 km devant Nancy ou que la paix ne soit signée (!) il est absolument décidé que nous nous installons à Paris le 1er octobre ; nous en avons tous assez de Vesoul et pour mes grands-partents pour les études de mon frère cela est nécessaire.

Mais je sais bien que si vous avez une permission maintenant vous n’en aurez pas une nouvelle avant le mois de décembre et cela fait encore six longs mois à attendre pour vous revoir !

– Pour comble de malheur j’ai encore une mauvaise nouvelle à vous donner, c’est que mon beau temps de liberté touche à sa fin… La censure va reprendre ses fonctions, sans doute plus sévère et méticuleuse que jamais, puisque pendant longtemps nous avons échappé à son contrôle ! Je vous en prie soyez très raisonnable et très sage et vous savez que je ferai tout mon possible pour vous donner des occasions de m’écrire et pour vous écrire moi-même de longues lettres où je pourrais vous dire tout mon cœur, tout mon cœur qui est à vous…

E CM

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 3 juillet 1916.

… J’ai erré le Parc, magnifique, avec de grandes allées d’ombre et 2 grands étangs endormis, où des poissons qu’on ne pêche jamais ou presque jamais viennent à la voix des moines qui les appellent et leur émiettent du pain.

L'Abbaye d'Igny. Carte postale jointe à sa lettre par André Jacquelin (recto). L’Abbaye d’Igny. Carte postale jointe à sa lettre par André Jacquelin (recto).

L'Abbaye d'Igny. Carte postale jointe à sa lettre par André Jacquelin (verso). L’Abbaye d’Igny. Carte postale jointe à sa lettre par André Jacquelin (verso).

Abbaye d’Igny – Campagne 1914-16-
Cette carte représente l’étang au bord duquel venait rêver Huysmans et dont il est tant question dans le récit de la conversion «en route ».

Note: L’Abbaye cistercienne d’Igny a été fondée en 1126. Elle subira diverses destructions et renaissances au cours de siècles. En 1914 elle est connue pour sa chocolaterie qui occupe 70 ouvriers. En 1914 la fabrique est pillée par les allemands et l’abbaye est transformée en hôpital pour les contagieux. En mai 1918, l’abbaye sera évacuée lors de la seconde bataille de la Marne. Lors de leur retraite les Allemands feront sauter l’abbaye, car l’ordre est de détruire toutes les maisons de « belle apparence ». André Jacquelin rencontre  Augustin Marre, prieur de la communauté entre 1881 et 1922.

Le 3 juillet 16

Chère petite mère,
Je n’ai pas pu t’écrire hier, comme je comptais le faire et c’est parce qu’une série d’évènements m’a absorbé toute la journée : le matin, au moment où je venais de me lever (et je confesse humblement qu’il était au moins 8h1/2) un infirmier est arrivé en courant me chercher en me disant qu’un petit enfant venait d’être blessé par une vache – je me suis rendu auprès du petit qui, effectivement avait des contusions multiples aux cuisses et aux bras (sans gravité d’ailleurs) et de plus une déchirure profonde et longue de 3 cm sur la lèvre supérieure qui apparaissait comme complètement sectionnée. Il fallait donc le recoudre en toute hâte, d’autant plus que la plaie saignait assez abondamment et béait largement.

J’allai donc à l’infirmerie chercher des aiguilles courbes et de la soie à défaut de crin de Florence et je revins faire ce petit travail qui fut relativement facile grâce à la sagesse et à la patience du petit bonhomme. Je prescrivis de l’alimenter uniquement au biberon de nourrisson ou un tube de caoutchouc avec du lait et des infusions de tilleul pour qu’il n’ait pas à mastiquer – mais, comme l’accident s’était produit sur une route, je résolus de lui faire une piqure de sérum antitétanique – qu’il me fallait aller chercher à Coulonges, petit village éloigné de 3 km environ de notre patelin et où se trouve le médecin-chef. Je mangeai donc, car la matinée avait passé rapidement, avec des fraises à la crème, ce qui constitue mon met favori en ce moment.

Ensuite j’enfourchai une bicyclette et me voilà à la recherche du médecin-chef qu’il ne fut pas facile de trouver, car il était parti avec plusieurs officiers.

Enfin en possession de ma seringue et de mon sérum, je pris le chemin du retour ; il était à ce moment 2 heures de l’après-midi et la chaleur était très grande.

J’aperçus un poteau indicateur, à une bifurcation de la route que je suivais ; à gauche c’était la voie à suivre pour rentrer au village ; à droite c’était une route inconnue et charmante que le poteau indicateur disait mener à l’abbaye d’Igny – Je pris la résolution de visiter ce lieu mystique, et je suivis pour l’atteindre un chemin ombreux qui, par des sinuosités, montait dans un bois de pin. Je m’arrêtais fréquemment pour admirer l’horizon qui devenait de plus en plus large à mesure que je m’élevais.

Ensuite, une descente se présentant, j’enfourchai ma bicyclette et en quelques coups de pédales j’arrivai en vue de l’abbaye. Un hôpital de contagieux y est installé et j’ai visité avec beaucoup d’intérêt la partie militarisée de l’établissement, et avec un plaisir immense la partie demeurée religieuse. Cette dernière est formée par une réunion de 10 trappistes seulement (avant la guerre ils étaient une vingtaine. Il y a quelques années ils avaient été 300). Ils vivent leur calme et paisible existence dans le vieux monastère de style très simple où j’ai surtout remarqué la profusion des fontaines et des vasques d’eau claire. Des murmures délicieux d’eau vive s’entendent partout et semblent si bon au mois de juillet, par un temps de chaleur.

J’ai visité toutes les salles : le « réfectorium », avec les petites cuillères de bois, la cruche et le gobelet si simples. La salle de méditations et de lectures. La salle de délibération avec les portraits des prieurs. Enfin la chapelle ronde entourée des stalles où prennent place les Pères vêtus de leur robe blanche et les Frères vêtus en brun (et où j’ai entendu chanter les vêpres, car c’était dimanche) à côté de la chapelle se trouve le petit cimetière où une tombe est toujours semi-creusée pour le premier des bons moines qui doit retourner à Dieu.

Enfin j’ai erré le Parc, magnifique, avec de grandes allées d’ombre et 2 grands étangs endormis, où des poissons qu’on ne pêche jamais ou presque jamais viennent à la voix des moines qui les appellent et leur émiettent du pain.

Mais l’intérêt de ces lieux vient surtout d’une ombre qui s’y promène : je veux parler de Huysmans. C’est là que ce caractère étrange s’est converti au cours d’un séjour qu’il fit à cette trappe. C’est le prieur actuel qui entendit sa confession – et ce sont ces hommes et ces lieux que Huysmans a décrit dans « En Route » et dans l’ « Oblat » les deux livres de sa conversion, que je compte acheter à ma prochaine permission.

Après cette pieuse visite j’ai eu la grande et rarissime joie de nager dans une claire piscine remplie d’eau courante très froide, longue de 15 mètres et large de 10 ou 12 et profonde de 2 ou 3 mètres. Le bain m’a semblé exquis ; on m’avait obligeamment prêté un caleçon de bain et des serviettes.

Je suis rentré au village vers 5 h ½ et c’est alors que j’ai fait ma piqure de sérum. Le petit va très bien. Pas de suppuration, à la place de la plaie béante on ne voit plus qu’une mince ligne qui disparaîtra dans la moustache, lorsque ce jeune enfant sera en âge de penser à l’amour.

Le courrier d’hier soir m’a apporté tes nombreuses cartes et lettres qui m’ont fait un grand plaisir. Je me conformerai à leurs instructions. Tu dois savoir maintenant que nous nous sommes déplacés et que notre déplacement a entrainé un retard de quelques jours dans les permissions. Je compte toujours apparaître à St Germain entre le 5 et le 10 ; je préfèrerais que Roger ait terminé son examen pour mon arrivée et j’espère bien que le résultat en sera excellent. Henri me demande de lui annoncer télégraphiquement mon arrivée. Je n’y manquerai pas. J’ai été excessivement heureux de connaitre le résultat de la visite médicale passée par Henri – Parfait !

Cette lettre-ci est sans doute l’avant dernière que je t’envoie avant de partir. Je t’y embrasse comme toujours de tout mon cœur.
André

Note: Charles Marie Georges, dit Joris-Karl Huysmans :

Écrivain français (Paris 1848 – id. 1907). Sa carrière de fonctionnaire au ministère de l’Intérieur se déroula sans éclat, il n’en fut pas de même du personnage apparemment contradictoire et mouvant qu’il incarna en littérature.
De son premier essai poétique (le Drageoir à épices, 1874) à son étrange À rebours (1884), bible du décadentisme, de ses coquetteries poussées avec Satan dans Là-bas (1891) à sa recherche spirituelle de Là-haut, et d’En route (1895), de son engagement naturaliste des Sœurs Vatard (1879) ou d’En ménage (1881) à son expérience mystique affirmée de la Cathédrale (1898), ou de l’Oblat (1903), il parvint à être toujours le même et toujours différent. Une note manuscrite de l’éditeur Hetzel fournit, dans son incompréhension féroce, une clef à ce qui demeure encore pour beaucoup le « mystère Huysmans » : « Le dictionnaire donne moins de mots voyants que de mots simples – la langue est plus pauvre qui ne cherche que les tons criards – le chant est plus riche, plus varié que le hurlement. Vous essayez de hurler – au bout de dix pages vous retombez dans vos mêmes cris, et vous êtes monotone pour avoir trop cherché à ne pas l’être. » Il faut retenir de cet éreintement une sorte de ligne directrice qui réapparaîtra dans la totalité de l’œuvre et qui constitue un début d’explication, à savoir la fascination que les mots exercent sur Huysmans, qui n’est écrivain que dans la mesure où il se veut artiste, essentiellement sensible aux couleurs et aux sons.

En route (1895). Le narrateur, qui, sous le nom de Durtal, apparaît déjà dans Là-bas, retrace les étapes de sa conversion, préparée de longue date et qui s’accomplit à la Trappe de Notre-Dame-de-l’Atre (dans la réalité, Igny). L’art supplée souvent les hésitations métaphysiques et, quand la foi toute neuve vient à vaciller et que les obsessions charnelles sont trop pressantes, la beauté des chants liturgiques apporte au néophyte son réconfort. L’œuvre forme avec la Cathédrale et l’Oblat une trilogie.

Extrait du Larousse « Dictionnaire mondial des littératures ».

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, Juillet 1916

Les officiers qu’on a eus en bas étaient insupportables, jamais contents, j’aime bien mieux mes poilus – ils font toutes sortes de petits ouvrages même de la broderie.

Lundi soir.   Mon cher petit

J’ai reçu ce matin ta lettre où tu me racontes ta promenade à l’abbaye et tantôt la carte-lettre du 14 me parlant de ta promenade à cheval. Cet exercice doit être passionnant à pratiquer, je me rappelle que Mme Mayer m’en parlait avec enthousiasme regrettant tellement de ne pouvoir plus monter. Pierre Pauchet  aussi adore l’équitation et aussi surtout les chevaux fougueux. L’essentiel c’est d’être prudent, il est certain que le cheval peut prendre peur et le meilleur cavalier est exposé aux chutes sur la tête ou à recevoir le pommeau de la selle dans la poitrine. Je me souviens de 2 jockeys qui avaient été gravement blessés entre les jambes. Tu devrais dire à ton cuisinier de faire les choux farcis pour déjeuner, tu sais que c’est très bon réchauffé.

J’allais justement t’écrire que Melle M devrait bien reprendre ses soins aux blessés. Je suis donc bien contente de ce que tu me dis, et en effet, comme médecin, ça te sera bien facile de pénétrer dans son hôpital ce qui n’empêchera pas une autre bonne rencontre pour pouvoir camper ( ?).

J’ai passé mon Dimanche à l’hôpital car Mme Papillon voulait rester avec son fils, elle le reconduit demain à Paris à midi, il est au repos dans la Seine Infr ( ?) ; demain matin, on ré ampute un petit blessé dont le moignon est pourtant déjà bien court c’est malheureux ; il paraît que chez Teuffier ( ?), ils ont un système de corset qui enserre le moignon, et empêche la chair de se retirer.

On avait dit que Jean avait les oreillons ; mais ce sont les glandes il est paraît-il très anémié. Cela ne m’étonne pas, car il fait encore une vie de patachon à l’hôpital même. Il a dû t’écrire dernièrement. Roger était là hier, mais je l’ai à peine vu, il va bien. Le Dr Lauter ( ?) est en convalescence dans le midi il a eu de la congestion pulmonaire mais bien moins grave qu’on me l’avait dit. Paul Chiron  est arrivé cette nuit. Il a fait un temps affreux hier de sorte que j’aimais mieux être ici avec mes blessés, pauvres petits paysans dont 3 illettrés, on ne peut guère avoir de conversation avec eux ; l’intellectualité laisse bien à désirer, enfin on est encore bien heureux de les soigner. Les officiers qu’on a eus en bas étaient insupportables, jamais contents, j’aime bien mieux mes poilus – ils font toutes sortes de petits ouvrages même de la broderie.

As-tu reçu ton livre de philo?

Je t’embrasse mille fois.

Ta maman J

Carte-lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 25 juillet 1916

… j’aperçois de l’entrée du poste la campagne toute fleurie de coquelicots. Les soldats qui sont passées ici enterraient leurs morts sur place, et beaucoup de petits tertres surmontés d’un casque sont dispersés ça et là, solitaires et à peine tristes dans l’enchantement de cette nature

Mademoiselle E Carré de Malberg
Le Rosay- Saint-Gervais-les-Bains
(Haute Savoie)

25 juillet 16

J’ai bien reçu votre dernière petite carte et j’ai été heureux d’apprendre que celle que je vous ai envoyée de permission vous est bien parvenue ; si j’avais prévu qu’il pût en être ainsi, je vous aurais écrit plus longuement et plus souvent pendant ces journées que j’ai passées chez moi.

Vous ai-je dit que j’ai trouvé à mon retour mon régiment en ligne dans un secteur de l’Aisne, secteur de repos très calme, presque sans bombardement, ce qui semble étrange et délicieux au sortir de Verdun ?

La nuit, les mitrailleuses font rage de part et d’autre, mais le jour, on ne se croirait pas au front ; mon poste de secours est placé dans un petit bois étalé à mi flanc d’un coteau ; les lignes allemandes se trouvent à 200 m, sur l’autre versant de la colline.

A travers un léger rideau de feuillages, presque éternellement mouvant dans les brises, j’aperçois de l’entrée du poste la campagne toute fleurie de coquelicots. Les soldats qui sont passées ici enterraient leurs morts sur place, et beaucoup de petits tertres surmontés d’un casque sont dispersés ça et là, solitaires et à peine tristes dans l’enchantement de cette nature ; il y a des tombes de marocains, indiqués par un croissant, la plupart anonymes… Pauvres êtres à l’âme simple, c’est votre lamentable sort qui me touche le plus ; on vous a arrachés à votre désert lointain, on vous a amenés dans cette boucherie, et presque tous, vous ne savez pas pourquoi vous êtes morts…

Grâce au calme du secteur, les hommes ajoutent aux maigres ressources du ravitaillement celles infinies du braconnage et de la pêche, surtout d’une pêche très spéciale : la pêche à la grenade. – les lieux ont beau être agréables, je préfèrerais, vous n’en doutez pas, la Haute-Savoie, surtout en ce moment…

A Jacquelin

Carte postale d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 3 août 1916.

Carte postale d'elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 3 août 1916 Carte postale d’elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 3 août 1916

Avez-vous repris votre peinture ? Que lisez-vous ? Je pense à vous beaucoup.

3 août 1916
Voici la vue que l’on du « Rosay », cette photo a été prise de la pelouse qui est devant le chalet. La photo du chalet lui-même suivra…

J’ai été heureuse infiniment de recevoir votre lettre et vos deux cartes ; je suis bien contente de vous savoir dans un secteur calme, j’espère que vous vous reposez… Avez-vous repris votre peinture ? Que lisez-vous ? Je pense à vous beaucoup.

ECM

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