Ton cousin Bob Fabars

23 Mars 1915 Paul Louis Wenger annonce à  Elisabeth qu’elle a désormais un cousin qui s’appelle Robert Fabars. Fini pour lui de lire les courriers des prisonniers allemands de Caen: il part pour le front mais alsacien et déserteur de l’armée allemande il prend ce nom étonnant: Bob Fabars… La vie à Caen s’en trouve bouleversée et le morale de tout le monde chute.

Paul Louis Wenger alias Bob Fabars Paul Louis Wenger alias Bob Fabars

Lettre de Raymond Carré de Malberg à sa fille Elisabeth Carré de Malberg, 12 Mars 1915

La végétation reste morte, les têtes d’asperge des pivoines n’ont pas encore percé hors de terre dans notre jardinet. Quelle différence avec les précoces printemps des années passées ! Je m’en soucie peu pour mon compte, mais je pense aux soldats…

Nancy 12 mars 1915

Ma chère Elisabeth

C’est encore à toi que je m’adresse aujourd’hui, d’abord pour suivre dans mes réponses, l’ordre chronologique de vos lettres, et puis aussi parce que je voudrais te demander d’user de ta bonne influence à l’intérieur de votre logis pour remonter votre moral général qui, d’après la lettre de Maman reçue hier, me paraît fort déprimé. Par deux fois dans cette lettre Maman me fait entendre des doléances sur la tristesse de votre éloignement, elle parle du Heimweh qui vous fait prendre mauvaise mine, etc…. Est-ce son fâcheux rhume qui contribue à l’affecter ? Je croirais plutôt que le vide laissé par Paul Louis se fait bien sentir, et c’était prévu d’ailleurs. Mais précisément je voudrais te dire, à toi qui a le ressort de la jeunesse et qui a supporté avec patience jusqu’ici vos lointaines épreuves- que je compte sur tes efforts pour remplacer un peu Paul Louis et pour remplir dans la maison un rôle réconfortant. Ne vous laissez pas engourdir par l’ennui, ni démoraliser par l’isolement sur la longueur de l’attente. Quand nous y réfléchissons, nous devons bien reconnaître que nos misères de guerre sont bien minimes, comparées aux anxiété que tant d’autres ressentent pour leurs enfants ou leur mari exposés à la mort à chaque instant. Notre séparation n’est rien à côté de celle-là. Et enfin cette séparation n’est pas bien longue actuellement, puisqu’il n’y a pas encore trois semaines que vous avez repris le chemin de Caen et que dans 15 jours j’espère m’y retrouver avec vous. Enfin j’ose dire que dans mes lettres depuis le 1er janvier je ne me plains pas, quoiqu’en un sens ma solitude familiale soit plus grande que la vôtre. Il est vrai que je vis dans votre cadre habituel et parmi des chers souvenirs qui m’entourent sans cesse en notre maison. Mais ce n’est en tout cas point l’air de Nancy qui me soutient. Depuis que cette ville ne m’offre plus la proximité des communications avec l’Alsace, j’y découvre combien je suis ici un étranger, tout au moins vis à vis des habitants, et sous ce rapport je suis peut-être aussi dépaysé à Nancy que vous à Caen. J’essaie de me maintenir en me répétant chaque jour à moi-même que tout ceci n’aura qu’un temps, l’irréparable seul est menaçant ou affligeant. Dîtes-vous bien que si nous pouvions atteindre à la fin de la guerre sans avoir perdu autre chose qu’un certain temps de vie commune dans notre milieu habituel, nous devrions nous estimer très favorisés. Cela ne veut pas dire que nous n’ayons pas présentement de pénibles moments à passer, mais il faut s’efforcer de les franchir sans s’en décourager ni s’en exaspérer. Voilà le sermon que je me fais souvent en mon for intérieur ; en vous le faisant à vous-même, je pense ne rien dire de déraisonnable. Et encore une fois je fais appel à toi pour que tu contribues de ton mieux à détourner de votre vie ingrate l’envahissement de la torpeur.

Me voici plongé dans mes corrections d’épreuves. Bar-le-Duc m’accable, et comme mes cours se sont encore multipliés en leçons sinon en étudiants, cela devrait me faire passer le temps plus vite. La perspective de l’approche de Pâques fait tout de même que je compte les jours. Mais, sauf le réveil des oiseaux chez Mr. Blondlot et la reprise de la chasse aux pissenlits dont je suis témoin dans mes promenades autour de Nancy, rien n’annonce le printemps dans l’atmosphère. Ces jours-ci il gelait à -7° à mon thermomètre et le 0° n’était guère dépassé dans la journée. Il a neigé encore plus qu’au cœur de l’hiver. La végétation reste morte, les têtes d’asperge des pivoines n’ont pas encore percé hors de terre dans notre jardinet. Quelle différence avec les précoces printemps des années passées ! Je m’en soucie peu pour mon compte, mais je pense aux soldats, craignant que ce supplément d’hiver n’apporte de nouveau déchets à l’effectif. Quant à la prochaine offensive dont on a tant parlé, je n’ose même pas y songer, non seulement à cause de mon incompétence, mais encore parce que je me demande par quel bout on pourra du côté français entamer cette nouvelle campagne meurtrière. Voilà ta pauvre amie de Langenhagen frappée à son tour. Que de désastres dans les familles ! Tatane m’a dit hier que ces dames ne veulent voir personne et que cette pauvre jeune fille demeure enfermée seule dans sa chambre se livrant à son chagrin. Quel temps pour des fiancés ! Cela me fait penser aussi à Jeanne Hergott qui jouit en ce moment d’un repos bien mérité, sa salle d’hôpital ayant été complétement vidée lors des récentes évacuations de blessés. Il paraît qu’un certain inspecteur ayant le grade de général a fait dernièrement la vie chez Mme Maury, parce qu’on y avait gardé en douceur des convalescents qui auraient dû depuis des semaines et même des mois être renvoyés. Ces pauvres diables s’étaient fait là une si douce existence que dimanche dernier jour du départ général tout le monde pleurait. C’est Mr. Houbaut qui m’a raconté cela avant-hier, et il a ajouté qu’il va avec les réformés de sa catégorie être appelé à subir un nouveau passage devant le conseil de révision ! Que va dire l’abbé Bonnot ? J’ai été avant-hier passer un bon moment chez les Gert  qui demandent bien de vos nouvelles. Et mardi j’avais eu la visite de Mr. Claude, assez guilleret en ce moment, quoiqu’il m’ait dit qu’ayant pu enfin obtenir ces jours derniers et à grand peine un permis pour aller visiter sa maison sise dans la Woëvre, non loin des tranchées, il y avait été reçu comme un chien dans un jeu de quilles par les nombreux officiers qui y sont installés et qui l’ont à peu près mis à la porte en lui défendant en tout cas de toucher à quoi que ce soit dans sa maison !!

C’est aujourd’hui vendredi (j’arrive à faire maigre au restaurant) et je me dis que ce soir Maman va de nouveau cultiver son rhume dans les courants d’air de la gare. Je ne m’en réjouis pas beaucoup, et voudrais être sûr qu’elle ne finira pas par y cueillir une fluxion de poitrine. Qu’elle veuille bien se prémunir là contre, et tâche de ton côté de ne pas te laisser enrhumer comme elle et Bubi. Je m’étonne moi-même avec toutes mes sorties aux heures de repas de demeurer indemne cette année. J’ai lu tout à l’heure dans lr Temps que les Anglais prétendent avoir déjà expédié au fond des eaux 11 sous-marins allemands : pourvu que ce soit vrai ! – Et la visite de Mr. Laugel à Caen ? Tatane va mieux : inutile d’ajouter qu’elle et mooi parlons souvent de vous et de son séjour à Caen. Pas de nouvelle récente de Belfort ou de Vesoul. Je plains les pauvres tantes de …   que je croyais échappées de là-bas.

Allons, à quinzaine maintenant, et croyez que je nourris toujours l’espoir et le désir de votre retour après Pâques. D’ici un mois bien des choses auront pu se dessiner plus nettement. Dans cette attente je vous envoie à tous trois mes tendres baisers, et je compte tout de même que vous continuerez à me donner souvent de vos nouvelles, les lettres de Caen restent toujours ma meilleure distraction. Ton père bien affectionné RCM

 

Lettre de Bob Fabars à Elisabeth Carré de Malberg23 Mars 1915 Lettre de Bob Fabars à Elisabeth Carré de Malberg
23 Mars 1915

Lettre de Bob Fabars à Elisabeth Carré de Malberg, 23 Mars 1915

Autre nouvelle à vous apprendre tu as maintenant un cousin qui est au 4ème régiment d’artillerie lourde né à Nantes et s’appelant Robert Fabars j’aime recevoir des lettres sous ce nom P.L.W. n’existe plus pour le moment.

Exp : Robert Fabars 4è R.A.L.
Versailles
à Melle E. Caré de Malberg
2 rue du XXème siècle
Caen
Versailles le 23 mars 1915

Ma chère Elisabeth
Grand merci pour ton aimable lettre. Precmysl est pris. Cette prise produit une impression très favorable. Ici atmosphère de guerre, premièrement à cause du départ de plusieurs groupes, ensuite de visite des zeppelins. La première fois j’ai très bien entendu le canon et vu les projecteurs. Hier soir, nouvelles alarmes, on sonne le garde à vous à 9h1/2 et les lumières sont éteintes. Les patrouilles circulent en ville et les projecteurs marchent toute la nuit. Tu me parles de mon linge pour le moment j’en ai suffisamment mais pour ne pas vous gêner lors de votre départ de Caen tu serais bien aimable de m’envoyer le tout à l’adresse suivante : Mr. Amélin (café du Bon Coin) rue du vieux Versailles seulement mon adresse à l’intérieur pas à l’extérieur. Autre nouvelle à vous apprendre tu as maintenant un cousin qui est au 4ème régiment d’artillerie lourde né à Nantes et s’appelant Robert Fabars j’aime recevoir des lettres sous ce nom P.L.W. n’existe plus pour le moment.

Au revoir, je vous embrasse tous bien fort. Ton cousin affect.

Bob Fabars

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