Têtes de pipe

Elisabeth Carré de Malberg a envoyé à son cousin François une carte la montrant entourée de l’équipe médicale de son ambulance (voir: « variations discrètes de place », 11 décembre 1914). Le 15 janvier 1915, il lui envoie ces « têtes de pipe » accompagnées d’une longue lettre qui nous semble assez remarquable. Il y a quelques années, nous l’avons piochée au hasard dans la valise contenant tous ces courriers et c’est elle qui, alors, nous a donné envie d’entreprendre cette publication. On y voit toute les qualités littéraires et humaines de François. C’est un jeune homme (il n’a que 23 ans…) encore enfant quand il pense à Noël  et pourtant déjà soldat pris sous le feu des canons. Quelques jours plus tard Elisabeth lui répond…

Lettre de François Carré de Malberg à Elisabeth accompagnée d’une carte postale. 16 janvier 1915

J’ai vu en imagination scintiller tous les « Christkindel » de notre enfance et tous les souvenirs qui s’y trouvaient attachés brillaient de 1000 facettes. (…) Nous occupions le rez-de-chaussée, les Allemands la cave et personne ne voulait ni céder, ni se rendre, il a fallu tout massacrer, des enfants de 17 et 18 ans.

Tranbach-Bas 16 Janvier 1915

Ma chère Elisabeth,

Fort étonnée, tu as du être, de ne point recevoir, en particulier, mes vœux d’année nouvelle. Mais si tu as compris les raisons que j’exposais dans la trop brève lettre que j’adressais à tes parents, savoir l’état d’extrême tension nerveuse où nous vivions, avec la canonnade qui grondait partout, tu sauras trouver des excuses à ce manquement. A une tradition déjà ancienne, j’ai failli, cela n’a pas été sans des remords, que je tiens à t’exprimer maintenant.

Et pourtant j’ai diablement songé à ces fêtes de Noël et du Nouvel An de naguère ! J’ai vu en imagination scintiller tous les « Christkindel » de notre enfance et tous les souvenirs qui s’y trouvaient attachés brillaient de 1000 facettes.. Durant ces veillées dont les minutes étaient marquées à grands coups de 155mm longs, qui faisaient trembler les vitres des pauvres chaumières d’Alsace, je revoyais les « arbres » de la rue de la Ravinelle où tous nous nous retrouvions… Fouiller sa mémoire pour essayer de reconstituer cette exquise atmosphère de paix et de joie familiales, que nous ne savions pas assez apprécier à l’époque ; c’était là un âpre et triste plaisir qui me faisait venir les larmes aux yeux. Dans le même temps, d’énormes et brèves lueurs jaunes embrasaient l’horizon, suivis de détonations formidables qui rebondissaient sur la plaine givrée. C’étaient nos monstres de canons qui hurlaient leur rage aux Allemands.

Et comme un fait exprès les hostilités n’avaient pas eu depuis longtemps une telle violence, surtout de notre côté. On avait souhaité une trêve de 24 heures pour Noël, la lutte ne fut jamais plus farouche. Vous avez pu le constater dans les communiqués : l’affaire de Steinbach a été effroyable ; les maisons étaient autant de réduits de la défense très belle fournie par les jeunes troupes allemandes. Nous occupions le rez-de-chaussée, les Allemands la cave et personne ne voulait ni céder, ni se rendre, il a fallu tout massacrer, des enfants de 17 et 18 ans.

Actuellement le calme est un peu revenu : il est forcé par la température dont nous jouissons, la pluie et le vent font rage et demeurer dans une tranchée prend des allures d’héroïsme, même sans les balles et les obus. En effet, il s’agit de rester 24 heures les jambes implantées dans 20 à 60 centimètres de boue, sans abri et à peu près immobile. Heureusement que cela n’arrive pas trop souvent et qu’il y a des dérivatifs et des distractions. Ainsi, l’autre jour vers 2 heures de l’après-midi l’artillerie lourde allemande (du 150mm SVP) nous a envoyé une centaine de souvenirs de fort mauvaise qualité d’ailleurs (du « schlecht sind billig[1] ») qui sont néanmoins parvenus à incendier 8 granges bourrées de foin de paille.

Comme autre distraction, de meilleur goût, je plaide[2] souvent au Conseil de Guerre et j’ai même obtenu des acquittements.

Vu avant hier le Colonel, pardon ! le brigadier J. We..er[3] dans un costume de haut-goût et de haute fantaisie. Causé longuement et avec un très grand plaisir avec lui. J’ai appris que Paul-Louis allait devenir adjudant « interpreter » d’ici peu.

Milles affectueuses pensées à vous tous. Mais je n’ai toujours pas reçu votre envoi annoncé depuis longtemps et j’en suis profondément navré !!!

Frantz

[1] « De mauvaise qualité mais peu cher »
[2] François est bachelier en droit de la faculté de Lille (1912)
[3] Jean Wenger engagé dans l’armée française sous le nom de Jean Valentin.

 

François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg,  carte postale jointe à l’envoi du 16 Janvier 1915

Debout à droite, bras croisés: François Carré de Malberg Debout à droite, bras croisés: François Carré de Malberg

Je me crois obligé de te remercier de ta carte par cette « contre-horreur ». Les têtes de pipe du verso[1] valent bien celles qui t’environnent !!!

 [1] Bizarrement cette photographie semble dater de la convalescence de François après sa blessure au début de la bataille de la Marne en septembre 1914 (voir : pourquoi écrire ? 19 octobre 1914)

Réponse d’Elisabeth à François Carré de Malberg, 7 février 1915

J’imagine les Vosges dans leur splendeur de l’hiver (…) et j’imagine aussi les combats atroces qui se livrent au milieu de ces paysages impassibles. Pauvres soldats martyrs qui nous défendez si bien, je me demande comment nous pourrons jamais nous acquitter envers vous !

Mon cher François,

 Je me reproche de ne pas t’écrire plus fréquemment. Les heures doivent sembler si longues dans les tranchées et, c’est bien le moins que nous, les gens de l’arrière et de l’extrême arrière, nous cherchions à vous soutenir et à vous aider dans votre tâche si rude, en vous disant que nous sommes toujours par la pensée avec vous. Mais il se produit un fait invraisemblable ce ne sont pas ceux des tranchées qui manquent d’entrain et de patience, mais bien les non combattants de l’arrière qui, sans cesse gémissent et trouvent la guerre interminable… ! Ha ! est-ce possible de se plaindre ainsi alors que l’on est en sécurité soi-même et que tant d’autres souffrent vraiment et atrocement !-

                  Ta dernière lettre du 16 janvier m’a fait bien plaisir – quelle joie cela est de recevoir une lettre du front apportant de bonnes nouvelles et sentant un peu la bataille.Je t’ai trouvé fort bien sur la photo, mais je déplore que tu sois entouré de compagnons si vénérables…. Ils ont certainement fait les campagnes de Crimée et d’Italie tous ces vieux sergents !

Par exemple, je n’admets absolument pas que tu traites de « têtes de pipes » les majors de mon ambulance. J’en suis indignée !-

Sais-tu que Tatane[1] est en ce moment auprès de nous, tandis que Maman a regagné Nancy pour quelques jours. Nous sommes très heureux Bubi et moi de cette bonne visite et, tu te doutes, qu’avec Tatane, nous parlons souvent de toi.- tu sais, ces derniers jours les communiqués ont trop de fois annoncé des attaques du côté d’Altkirch et d’Ammerzwiller pour que nous soyons tout à fait rassurés sur ton compte… Et qu’elles ont dû être pénibles à supporter, pour ceux qui n’ont d’abri ni le jour, ni la nuit, les tempêtes de neige terribles et les gelées de la semaine dernière !

J’imagine les Vosges dans leur splendeur de l’hiver – telles que nous les avons vues il y a quelques années dans notre promenade au Ballon d’Alsace – et j’imagine aussi les combats atroces qui se livrent au milieu de ces paysages impassibles. Pauvres soldats martyrs qui nous défendez si bien, je me demande comment nous pourrons jamais nous acquitter envers vous !

Et voilà Paul-Louis qui a enfin réussi à s’engager. Il est au 4ème d’artillerie lourde à Versailles. Il n’y tenait plus … et malgré son travail à St Joseph, malgré la perspective d’être nommé interprète militaire, nous n’avons pu le retenir ! il voulait autre chose que les services de l’arrière et je le comprends si bien … Mais, nous sommes bien tristes de l’avoir perdu et pourvu qu’avec sa santé si précaire, il supporte la vie de régiment.

Pour le moment, mon ambulance est transformée en dépôt de convalescents et je suis passée masseuse…- ce n’est pas précisément le métier de mon rêve, mais il n’y a pas à choisir et je frictionne consciencieusement bras et jambes. On fait ce qu’on peut, mais que d’infirmes il y aura, c’est déjà un lamentable cortège d’éclopés qui défile chaque jour devant moi. – Mais pardon, je ne devrais pas parler de ces choses tristes, à toi qui a besoin de tout ton courage !

Nous allons aller retrouver mes parents à Paris à la fin de la semaine et ns. réunir ainsi pendant une huitaine de jours. J’espère bien voir Odile. Quant à Pierre je ne sais plus que penser de lui… je ne sais même pas si je désire le revoir. Ce séjour à Paris n’aura rien de bien gai.

Ah ! oui, les souvenirs du temps de paix, souvenirs de Christkindel et autres.- Avec quelle émotion et quelle mélancolie on se plait à les faire revivre à l’heure actuelle – nous étions très heureux alors et nous ne nous en sommes pas assez douté ! Mais plus tard après la guerre – il faut avoir confiance – nous vivrons encore de belles heures et nous ne serons plus difficiles ; notre bonheur sera modeste, des joies très simples, mais que l’on saura mieux apprécier, suffiront à nous rendre heureux. – Pourvu que le Canal soit sauvé et que l’Alsace nous soit rendue… le temps me semble bien long, il y a des horizons qui me manquent bien ; tu as de la chance de te battre.

[écrit au verso et au recto de la lettre de côté dans la longueur]: Là-bas. Ha ! cette plaine d’Alsace et les montagnes qui l’encadrent … quand les reverrons-ns ?

[écrit sur les1ères pages – rajout]: Au revoir, mon cher François, Tatane et Bubi se joignent à moi pour t’embrasser de tout cœur. Mon Dieu, que c’est loin déjà ton séjour ici et comme ces bons moments ont passé vite ! Dis-moi si tu n’as toujours pas reçu le fameux paquet ! Tu ne seras pas frustré, je t’en renverrai un autre. De tout cœur à toi et avec toi.
Ta cousine qui t’aime.

Lily

[1] Marie carré de Malberg, tante d’Elisabeth et François.

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