Tentative d’entraînement à l’indiscipline…

C’est dans le contexte tendu des mutineries de 17 qu’André Jacquelin a un échange très vif avec le Lieutenant Liard qui l’accuse de protéger systématiquement ses hommes et de les encourager à l’indiscipline… Accusation grave que André prend très au sérieux, mais à laquelle il répond avec une ironie mordante. (publié le 20 juin 2018)

En 1917, après 3 années de guerre  et l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames au printemps a donné l’espoir d’une fin rapide des hostilités. Son échec, au coût humain très élevé[1] face aux solides défenses allemandes qui tiennent les crêtes, est vécu dans des conditions terribles de froid, de boue et de bombardements incessants. Il provoque, en mai, lorsque la reprise de l’offensive est annoncée une montée de la protestation parmi les soldats.
Face à l’entêtement de l’état-major qui souhaite poursuivre cette offensive à outrance, des mutineries éclatent et gagnent progressivement toutes les armées le long du front pendant huit semaines. À leur paroxysme, elles touchent 68 divisions sur les 110 qui composent l’Armée française[2].
L’augmentation des contacts et des transits par Paris[3] montre aux rares permissionnaires, des « embusqués[4] » et une population parisienne se souciant que peu de leur sort. Ils élargissent cette impression de dédain à l’ensemble de la classe politique ainsi qu’au haut commandement. L’offensive Nivelle, la concentration des troupes qu’elle nécessite, favorise la propagation rapide entre régiments du sentiment légitime d’exaspération. (publié le 8 septembre 2018)

[1] 187 000 morts ou blessés côté français et 163 000 morts ou blessés côté allemand.
[2] Des mutineries ont éclatées dès le début de la guerre. Pour preuve cette note abominable du Général Mitry  du 27 octobre 1914 : « Des défaillances se sont produites récemment dans certains corps territoriaux, aucun fait de cette nature ne devra se produire à l’avenir. Je suis décidé à les réprimer avec la dernière énergie. Tout chef qui verra un de ses hommes reculer devra immédiatement lui brûler la cervelle. De plus un régiment de cavalerie sera mis sous vos ordres pour arrêter tout mouvement de repli au combat et assurer la police du champ de bataille ; il emploiera la force pour ramener les hommes à leur devoir ; s’ils n’ont la mort par-devant, ils l’auront par derrière. Vous voudrez bien aviser les troupes sous vos ordres de ces dispositions et en assurer la rigoureuse exécution.»
Sur l’ensemble du conflit, l’armée française recense, près de 3 700 condamnations prononcées par les conseils de guerre pour des cas de désobéissance. On dénombre 1381 condamnations aux travaux forcés ou à de longues peines de prison. 2 400 soldats français sont condamnés à la peine de mort. 550 d’entre eux furent fusillés.
[3] Ce qui conduira à l’interdiction pour les soldats permissionnaires de passer pas Paris. André et Caroline s’en inquiètent, mais cette mesure ne touche pas les officiers.
[4] Personnes pourvues d’emplois les mettant à l’abri du service sur le front.

Chien sanitaire et... Patriote. Carte postale. Chien sanitaire et… Patriote. Carte postale.

Lettre du Lieutenant Liard commandant la 7ème Compagnie à André Jacquelin 19 juin 1917

Je vous informe que j’ai adressé ce jour au chef de Bon pour être transmis au commandement, s’il le juge utile, un rapport sur les deux cas de tentative d’entrainement à l’indiscipline sur des hommes de ma Cie dont vous êtes l’auteur.

Le Lt Liard cmt la 7° Cie au médecin aux major de 2° cl du Bon

 J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre mot[1]. Je tiens à vous faire remarquer que Delplanque a reçu mes ordres avant les vôtres. Cet homme était à la tranchée et comme tel chargé par moi d’un travail – dont il ne s’est pas acquitté –

Je conçois parfaitement l’ordre que vous avez donné ! Jamais je ne suis intervenu et n’interviendrai dans des commandements adressés à des soldats.

D’autre part, je vous informe que j’ai adressé ce jour au chef de Bon pour être transmis au commandement, s’il le juge utile, un rapport sur les deux cas de tentative d’entrainement à l’indiscipline sur des hommes de ma Cie dont vous êtes l’auteur.

Malgré notre altercation de Bretagne pour laquelle j’ai agi en bon camarade et dont vous auriez pu vous souvenir si vous aviez une conception autre des devoirs militaires, vous semblez ne pas désarmer, me faisant un grief a moi, personnellement, par la protection dont vous entourez les hommes qui ont des rapports avec vous et moi. Or, je vous ai toujours tenu pour un homme d’une rare intelligence et il me serait pénible de constater que je me suis trompé. J’ai toujours vécu en très bonne intelligence avec vos prédécesseurs, je puis même dire en bon camarade, nous facilitant mutuellement la tache. Je ne prétends pas vous imposer mon amitié, cela m’est égal, comme à vous ; cependant je vous fais remarquer qu’au titre des circonstances actuelles nous devrions vivre en parfait accord.

Si je vous ai offensé en quoi que ce soit, je vous donne ma parole que telle n’était mon intention. Si, systématiquement vous opposez un caractère tortueux et déloyal, imbu de principes trop arrêtés, j’aurai l’honneur d’exiger de vous les réparations que je suis en droit d’obtenir. Mon intention dans ces mots n’est pas de porter atteinte à votre dignité, pourtant si vous y voyez nécessité je serais à vos ordres, pour l’arme qui vous plairait.

Delplanque a été puni par moi, de 8 j de prison pour le motif suivant : chargé d’exécuter une corvée d’eau pour les hommes de sa Cie en 1ère ligne, s’est rendu au poste de secours du Bon , provoquer des ordres contraires de la part du Min de Bon[2]. N’a pas obéi. Bon soldat.

19-6-17

Le Ct de la 7ème Cie

[1] Mot dont nous n’avons pas retrouvé de trace… dommage !
[2] Médecin de bataillon

 

 

 

 

 

Brouillon de lettre d’André Jacquelin au Lieutenant Liard commandant la 7ème Compagnie, 20 juin 1917.

Maintenant vous m’offrez deux choses ! Un duel et votre amitié ; à mon avis c’est beaucoup trop.

Je vous remercie infiniment de votre longue lettre ; je regrette seulement que le mot que je vous ai envoyé hier n’ait fait que valoir au brancardier Delplanque 4 jours de prison supplémentaires et un motif de punition différent de celui que vous vouliez d’abord lui porter. Mais cela me prouve que vous avez enfin compris que l’organisation du personnel de service sanitaire – infirmier et brancardiers – m’appartient sous le contrôle et la haute direction du chef de bataillon.
Maintenant vous m’offrez deux choses ! Un duel et votre amitié ; à mon avis c’est beaucoup trop. Le duel d’abord ; je ne crois pas qu’il soit possible, en ce moment du moins ; notre sang, le vôtre surtout est trop précieux à la France pour que nous songions à le répandre.
Quant à nos rapports mutuels je crois qu’ils peuvent très bien se résumer en le salut courtois que la discipline et même la simple politesse exigent.
Je vous le répète nous pouvons fort bien faire notre vie militaire à part et nous n’aurons aucune occasion de conflit si vous ne cherchez pas à empiéter sur mon service; cela je ne le veux pas, pas plus que je ne veux empiéter sur le vôtre ; c’est sur ce point essentiel que je désirais une dernière fois insister auprès de vous.
Je regrette que vous vous soyez étonné de l’ordre que j’ai donné à deux des brancardiers de votre Cie de descendre au Poste de secours central.
Je pensais que la disposition des brancardiers que j’ai ordonnée dans ce cas particulier ayant toujours été adopté par le service de santé à cause des avantages indiscutables qu’elle présente, vous ne devriez pas émettre un avis opposé.
Mais, en l’espèce, le brancardier Delplanque n’est descendu à mon Poste de secours que sur mon ordre formel. Reste à savoir si je pouvais ou ne pouvais pas donner cet ordre ; mon humble avis est que je le pouvais mais si vous concevez une opinion contraire, nous soumettrons la solution de ce problème à Mr le ComDewattre et à Mr le médecin chef de Régiment.

AJ

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *