Le temps des retrouvailles épistolaires

En ce début de mois de mai 1917, Elisabeth et André se sont retrouvés, la conversation se renoue. André évoque « un malentendu »… Elisabeth se réjouit qu’André se tourne vers la religion… Dans les lettres de Raymond Carré de Malberg et Caroline Jacquelin les questions matérielles reprennent le dessus… (Publié le 21 janvier 2018)

La Motte-en-Santerre Camp 63. (Somme 1916) La Motte-en-Santerre Camp 63. (Somme 1916, voir courrier du 4 mai 1917)

Lettre d’Elsabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 27 avril 1917.

Mais où êtes-vous exactement ? N’y aurait-il pas moyen de le savoir ?

À
Monsieur A. Jacquelin
Médecin aide-major
63ème rég. d’inf. 2ème bataillon secteur 65

Paris – 27 avril 1917

J’ai reçu aujourd’hui votre bonne petite carte, mais c’est bien ennuyeux vos lettres m’arrivent à présent toujours le matin au 1er courrier et moi qui aime tant les lettres le soir ! J’espère que vous avez maintenant reçu la mienne et qu’elle vous aura fait plaisir un peu… mais, j’ai peur que vous ne l’ayez attendue bien longtemps, malgré que je vous l’aie écrite aussi vite que j’ai pu.

Mon Dieu, que je vous envie d’être dans ce pays où vous êtes[1]… Songez que bientôt il va y avoir 3 ans que je l’ai quitté et, par moment, j’ai de vrais désespoirs, il me semble que jamais plus je ne retournerai là-bas ! Mais où êtes-vous exactement ? N’y aurait-il pas moyen de le savoir ? Je pense à vous de tout mon cœur.

ECM

[1] André est dans le sud de l’Alsace dans le secteur Eglingen puis vers Montreux-Château dans le territoire de Belfort à partir du 18 avril 1917.

 

 

 

 

 

 

Lettre de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 27 avril 1917

Ce faisant j’aurai – je l’espère – contribué, comme disent les communiqués, à consolider les positions acquises.

Nancy 27 avril 1917

Ma bien chère Lili

Depuis mon départ de Paris j’ai spécialement pensé à toi, après que je t’avais vue si troublée durant ces très mélancoliques vacances de Pâques. Je veux te le témoigner en t’écrivant aujourd’hui quoique tu ne puisses supposer que nous demeurions étrangers à tes soucis, même dans ce temps d’épreuves où l’on est déjà tourmenté par tant d’autres misères. Mais fort heureusement j’ai eu la satisfaction de te voir te rasséréner avant que je ne m’éloigne de vous, et cela m’a rendu moins pénible le retour à Nancy. D’après ce que me dit Maman, j’espère que tu as continué depuis lors à envisager l’avenir avec plus de confiance. La lettre que tu as reçue de mr J. et dont Maman m’a dit le contenu t’y aura certainement encouragée. J’ai tenu de mon côté à lui donner du Sauvoy une réponse à ce qu’il m’avait écrit, ne voulant pas laisser tomber sans les souligner certaines des bonnes choses qu’il avait su me dire. Ce faisant j’aurai – je l’espère – contribué, comme disent les communiqués, à consolider les positions acquises. Je conçois en effet que ce n’est pas seulement de ton côté qu’il fallait faire naître un encouragement, dans les circonstances actuelles surtout que la guerre rend de part et d’autre si ingrates et pénibles. – Et maintenant tu voudras bien convenir que je ne suis pas toujours le pessimiste qu’on veut prétendre. Car, dans cette affaire, ce n’est ni Maman, ni toi, qui voyiez les choses bien en beau. Tout au contraire. Il a fallu que ce soit moi qui vous dise que rien ne me paraissait compromis sérieusement. Et l’événement a montré que je ne m’étais pas trompé. Si j’en fais la remarque, ce n’est certes point pour en tirer vanité : mais je désire seulement tirer de là argument pour t’inspirer confiance à toi-même. En outre la leçon à tirer de tout ceci, c’est que tu aurais été bien avisée, en nous mettant plus tôt au courant de ce qui te préoccupait. Tu te serais sans doute épargné bien des mauvais jours. Quoiqu’il arrive, il faut que tu te dises que tu as auprès de nous un appui assuré. Ai-je besoin de te dire ici toutes les raisons de cœur et de tendresse qui font que tu pourras toujours compter sur cet appui, toutes les fois qu’il sera en notre pouvoir de te le donner ? Allons, je veux penser que tu vas maintenant te laisser vivre plus en paix, et je souhaite que tes prochaines lettres m’en apportent l’assurance.

Voilà donc Maman revenue sur son cher pavé de Nancy. Sa carte lettre d’hier a déjà dû vous apprendre sa bonne arrivée, à trois heures de retard près. Cette lettre a été remportée hier soir par Mme Gavet qui est partie pour revoir pendant 24 heures son fils avant le départ de celui-ci pour le front : les pauvres gens considèrent ce départ d’un œil bien attristé et craintif. – Le P. Loiselet a fait à Maman très bon accueil. Le temps de même, car nous venons d’avoir une tiède et douce journée de soleil, la première de ce genre depuis bien longtemps. Aussi, et malgré que tous les arbres soient encore nus ici comme en hiver, Maman a trouvé le cadre et le paysage du Sauvoy tout à fait plaisant. Le fait est qu’au sortir de Paris, la belle lumière, et le grand air et l’espace dont on jouit ici, semble délicieux : tous ces jours-ci je me disait que toi et Bubi en profiteriez grandement au sortir des murs parisiens. Ce matin nous nous attendrissions Maman et moi, en contemplant dans le bois qui fait partie de la propriété du Sauvoy, les anémones et autres fleurettes précoces, qui nous rappelaient bien de vos cueillettes d’autrefois. A midi Maman a dégusté les lentilles et le hareng du jour. Ce soir elle opère dans le quartier de la cathédrale. Je l’ai laissée, depuis le Rond Point, et s’engager seule dans cette direction et suis revenu ici l’attendre – espérons-le – pour l’heure du souper. – Dimanche, malgré l’absence de Mme Gavet, nous sommes conviés par son mari qui a passé la nuit au Sauvoy, à aller déjeuner à Chaligny : nous ne le ferons que si le temps continue à se montrer favorable. Note que tos ces jours-ci, et hier encore, j’ai dû faire du feu dans ma chambre : j’espère que vous ne vous en privez pas non plus rue Gounod.

Tatane sera-t-elle bien arrivée, et sans trop de retard dans la nuit ? Je suis content de penser au plaisir que vous fait sa visite et je ne doute pas que vous ne fassiez bon ménage avec elle. Mais j’espère aussi que, tout en lui faisant les honneurs de la maison, Bubi ne se laisse pas distraire de son travail dont il sent l’importance. Tu lui en feras encore la recommandation de ma : part. Puissiez-vous dimanche avoir une belle journée et la passer agréablement dans une des parties lointaines du bois de Boulogne. Maman m’a dit qu’il n’y avait pas eu jusqu’à présent de nombreux arrivages de blessés à la rue de la Boétie. Je souhaite que cela te facilite ton excursion en Bretagne. Mais, en attendant, tatane s’est-elle assurée une chambre à Courcelles-Palace pour le moment du retour de Maman ? – J’ai été content de savoir l’Oncle Paul hors de danger. Plus content encore de savoir avec quelle délicatesse de touche le P. Véry avait parlé de notre cher François. J’en ai été touché de loin – tout en regrettant vivement de n’avoir pu m’associer de près à l’émotion de ses paroles – mais je n’en ai pas été surpris : son insistance à vouloir rendre hommage à la mémoire de François m’avait inspiré dès l’abord la conviction qu’il avait su discerner les belles qualités de cet enfant et qu’il en avait gardé un souvenir très spécial. Cet hommage d’un prêtre si éclairé sera pour les pauvres parents une douce et puissante consolation. Je sais pour moi-même combien il est propre à émouvoir leur cœur.

Au moins, ma chère fille, et encore une fois je souhaite que les jours présents te fassent oublier les mauvais moments qui les ont précédés. Ici on est relativement au calme, tandis que tout le mouvement de la guerre se trouve concentré entre Arras et la Champagne. Nous nous unissons, Maman et moi, pour t’embrasser ainsi que Bubi de tout cœur, et je te charge d’embrasser aussi Tatane pour moi.

Ton Père bien affectionné

RCM

Samedi matin

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 27 avril 1917.

j’ai reçu aujourd’hui une bonne lettre de Melle Élisabeth qui me dit son bonheur de savoir que notre malentendu est dissipé.

Le 27 avril 1917

Ma chère petite mère,

Je t’envoie ce petit mot pour te dire que j’ai reçu aujourd’hui une bonne lettre de Melle Élisabeth qui me dit son bonheur de savoir que notre malentendu est dissipé.

Elle a eu vraiment une peine très grande et je suis bien heureux de savoir que sa quiétude et sa confiance sont revenues. Maintenant qu’aucune ombre ne ternira plus notre accord, j’espère qu’il sera ainsi plus parfait et plus doux.

J’ai reçu également aujourd’hui une longue lettre d’Henri qui se montre lui-même très satisfait de cette tournure qu’ont pris les événements sentimentaux. Il fait depuis 3 jours un temps exquis ici et l’on est on ne peut mieux pour jouir de ce début de printemps dans le village qui nous abrite ; je suis allé faire une promenade à cheval encore aujourd’hui pour profiter du beau temps ; ma santé est excellente et je mange avec beaucoup d’appétit. Je lis en ce moment « St Augustin »[1].

Je te quitte, ma chère Maman, en t’embrassant de tout cœur

André

[1] « Saint Augustin » de Louis Bertrand, voir note  ci-dessous lettre d’Elisabeth Carré de Malberg du 3 mai 1917.

Lettre d’Eugénie Gürling à Elisabeth Carré de Malberg, 3 mai 1917.
(Orthographe originale)

Je vous demanderez de vouloir bien penser à moi, si toutefois il vous manquait une personne dant votre service de bien vouloir penser a moi si vou le jugez Capable de faire votre affaire.

Foug le 3.5.1917

Ma Bien Chère demoiselle

Je vous fait savoir que nous somme rentrée a bons ports.

Mais notre trains avez 3h de retard. Jai été tres heureuses d’avoir été vous voire. Car ya longtemps que j’en avais le désire. Je vous remercie de votre bonne recéption que vous m’avez faite. et jai quittée Paris avec un bons souvenir de vous Mademoiselle ce que je regrette c’est de n’avoir put Correspondre plus longtemps avec vous vue le manque de temps.

Mademoiselle une chose que depuis bien longtemps je n’ait encore aussez vous le demandez. je vous demanderez de vouloir bien penser à moi, si toutefois il vous manquait une personne dant votre service de bien vouloir penser a moi si vou le jugez Capable de faire votre affaire. Je vous serai mille fois reconnaissante mademoiselle parce que Je ne veux pas rester sur les Bateaux se net plus une vie de jeune fille. Je pascienterai jusqua ce que je recevrai un mot de votre part qui m’annoncera avec plaisir la nouvelle de venir vers vous et près de vous. Je suis a votre disposition quand vous le voudrai.

Mademoiselle je vous envoiez ma photographie au Mois de Décembre en Costume dattelier. Maintenant je ne suis plut photographie autrements Je vous l’envoie de nouveau mon portrait qui sera mieux que les deux autres en Costumes. Nous avont de bonne nouvelles de mon frère. Je vous promet que tout les 15 jours vous reserverai une lettre de mois vous me ferait réponse quand le temps vous le permettra. Je termine ma lettre en vous anbrasent bien affectueusements votre toute dévoués.

Eugénie Gürling

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 3 mai 1917.

Mais, voilà que je vous fais une lettre qui ressemble à un sermon et je sais bien vous ennuyer !

3 mai 1917

Merci pour votre longue lettre que j’ai reçue hier ; elle m’a fait plaisir infiniment parce que vous m’y parlez beaucoup de vous et jamais je ne suis si heureuse que lorsque vous me montrez ainsi tout votre cœur, toute votre âme… J’ai été surtout très émue en lisant le passage où vous me dîtes vos aspirations religieuses et votre désir de Dieu. J’étais certes loin de me douter que la crise que nous venons de traverser, et qui fut si douloureuse à nos cœurs, pourrait avoir cet effet de vous ramener à une vie plus religieuse, je craignais bien plutôt le contraire et c’était un sujet de désolation de plus pour moi. Mon Dieu, quel changement, quand je songe à ce que vous me disiez à Caen et à ce que vous m’écrivez maintenant… quel merveilleux travail s’est opéré entre temps en vous et qui ne peut être que l’œuvre de la Grâce de Dieu, n’est-ce pas ?

Mais, je puis dire, que jamais je n’ai désespéré de vous voir revenir à la Foi, même à Caen alors que vous étiez si septique ; il y avait une telle bonne volonté en vous, un tel désir – peut-être malgré vous – de savoir… J’ai toujours pensé qu’un jour vous chercheriez et que très vite, peut-être, vous trouveriez…
Il y a quelques temps, j’ai, dans une revue que j’aime bien et que j’achète quelquefois, la Revue des femmes, un article de L. Bertrand[1] intitulé : « Comment je suis revenu au catholicisme ». En le lisant j’ai tout de suite pensé à vous, puisque vous m’aviez dit avoir apprécié « Saint Augustin » et, si cela pouvait vous intéresser je me ferais un plaisir de vous envoyer les deux revues qui contiennent l’histoire de la conversion de Louis Bertrand, et, peut-être encore, un autre numéro de cette même Revue des femmes dans lequel j’ai trouvé de belles pages sur le mariage. Il me semble que vous les aimeriez aussi et que vous en apprécieriez le sérieux.

Mais, voilà que je vous fais une lettre qui ressemble à un sermon et je sais bien vous ennuyer ! Je voudrais bien essayer de vous parler de moi mais je me sens terriblement inintéressante… En tous cas tranquillisez-vous, je ne me « surmène » pas à mon ambulance ; nous avons du travail, mais sans excès, car tous les blessés que nous venons de recevoir de Champagne sont peu grièvement atteints et ils sont déjà tous en bonne voie de guérison.

Il me reste bien des après-midi libres et j’en profite autant que je le puis pour aller me promener : il fait tellement beau ces jours-ci et c’est si bon d’aller un peu respirer hors de Paris… Aujourd’hui nous avons été à Versailles et jamais je n’avais vu le parc aussi joli, jamais je n’avais tant joui de l’ensemble merveilleux qu’il y a là.

La semaine dernière nous avons été à Marly et à St Cloud ; bientôt je voudrais aller jusqu’à St Germain, mais me le permettez-vous ou bien voulez-vous que je vous attende ?…

Peut-être aussi vais-je partir la semaine prochaine pour passer une quinzaine de jours chez l’une de mes amies, en Bretagne, mais ce n’est encore qu’un projet et il faut que je trouve à me faire remplacer à l’ambulance pour pouvoir partir… Et puis, ce qui m’ennuie, c’est que là-bas vos lettres mettront bien longtemps à venir… Je rêve plutôt d’un voyage vers le pays où vous êtes… mon pays où je serais avec vous, mon Aimé…

Élisabeth

[1] Louis Bertrand, (1866-1941) est un romancier et essayiste français. Son œuvre est aujourd’hui tombée dans l’oubli. Enseignant, agrégé de lettres classiques, il fut ardemment dreyfusard, évolua par la suite à droite et se convertit au catholicisme. Il fut élu à l’Académie française en 1925 au fauteuil de Maurice Barrès, dont il prononça un éloge qu’une partie de la presse jugea trop tiède, déclenchant une polémique. En 1936, encore, la parution de son essai biographique Hitler suscite la polémique, l’écrivain dressant un portrait louangeur du maître du IIIe Reich, reprenant à son compte la vision raciale du nazisme, ce passionné de l’Orient islamique versant, comme tant d’autres, dans l’antisémitisme au nom de la lutte contre le bolchevisme.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 3 mai 1917.

J’ai passé une semaine extrêmement agréable, me nourrissant d’une manière presque exclusive de fraises des bois, de crème et de lait caillé.

Le 3 mai 1917

Ma chère petite mère,

J’ai reçu hier ta bonne lettre N°20 et aujourd’hui ta carte qui reprend le N°1.
D’abord au sujet des enveloppes que tu me proposes de m’envoyer, merci bien ; je n’en ai pas besoin ; je ne les utilise guère que pour Melle Elisabeth.

Je suis navré de ce que tu m’écris au sujet de ce pauvre Georges Bellande et je comprends le désespoir de sa famille. Si les Allemands avaient attaqué on pourrait croire que disparu veut dire prisonnier, mais ce n’est pas le cas dans cette offensive. Aussi sa mort est-elle presque certaine hélas ! Mais vois-tu ma chère Maman, on apprend tant de deuils autour de soi que la souffrance humaine paraît de plus en plus une loi du monde et le plus sage, le plus beau aussi, est de s’y résigner, chrétiennement, avec l’espérance, la grande espérance d’une vie meilleure après la mort. Ce matin dans le petit pays où je me trouve fut célébré l’enterrement d’un soldat décédé à l’ambulance voisine. L’église où je suis allé entendre le service mortuaire était emplie de soldats qui priaient avec ferveur ; je me suis étonné de leur nombre et aussi de leur piété et à les voir ainsi prosternés et comme réfugiés en ce sanctuaire, j’ai mieux compris la raison d’être de l’Eglise et combien elle est salutaire et douce à ceux qui souffrent ou qui, en danger, appréhendent la mort en pensant à elle. Ceux qui auraient assez intimement incorporée à leur pensée la foi chrétienne, ceux-là ne craindraient ni leur mort à eux, ni celle de ceux qui leur sont chers. D’ailleurs « foi » vient du latin « fides » qui veut dire essentiellement confiance.

Tu me dis que tu es contente de savoir que je fais du cheval. En effet je prends de plus en plus goût au cheval et je serais très heureux d’en faire plus tard avec Pierre qui pourrait me servir d’excellent professeur. A condition de ne pas avoir un cheval méchant ou vicieux, on s’attache à une bête que l’on monte souvent ; c’est un véritable ami, et je sais bien que je serais bien ennuyé le jour où il me faudrait me séparer de ma jument. Je suis allé me promener aujourd’hui encore avec elle. Elle ne craint aucune voiture ni aucune automobile, mais elle a peur du rouleau à vapeur qui sert à empierrer les routes ; d’ailleurs je crois que presque tous les chevaux ont ce défaut ; ils doivent se figurer être en présence de quelque animal fantastique ; aujourd’hui j’ai rencontré un de ces rouleaux et jamais ma jument n’a voulu passer ; j’ai dû, après lui avoir administré en vain de grands coups d’éperon, descendre et la prendre par la bride pour la faire passer, mais, pour l’aguerrir, je suis allé lui faire frôler et flairer l’objet de sa frayeur ; elle s’est cabrée mais j’espère que la prochaine fois elle sera plus brave ; d’ailleurs j’ai vu la plupart des cavaliers être obligés de faire comme moi ou bien passer à travers champs, pour ne pas trop se rapprocher du rouleau.

Je me suis acheté, pour le prix modique de 1fr 2 c, un petit caleçon de bain (modèle réduit) blanc avec une raie bleue à la taille, et suis allé avec mon ami le lieutenant Hubert prendre un bain au canal proche, canal dont l’eau me paraît très propre ; ce premier bain ne m’a causé aucune impression de fraîcheur désagréable ; d’ailleurs la température se maintient depuis plusieurs jours à un degré élevé.

Hubert nage très bien ; dans le nord, son pays d’origine, – me disait-il – les petits enfants s’habituent de bonne heure à plonger dans les canaux ; il a vu lui-même le jour en un village très voisin d’Ayres-sur-la-Lys et connaît le nom de Pauchet très répandu dans le pays. J’aime beaucoup la société de ce jeune homme dont le niveau moral tranche singulièrement avec celui plus rudimentaire des autres officiers.
Très heureux aussi qu’Henri ait apprécié la lettre de Mr de M. J’espère que tu recevras sans retard la lettre de ce Mr, que je t’ai envoyée il y a 2 jours (Je ne t’ai pas écrit hier).

Je vois que Roger est parti pour le Front. Je désire pour lui qu’il reste quelques temps à St Dizier ; tu vois que moi-même je me suis trouvé au repos à Villers-en-Lieu, village situé à 4 km de cette ville, et où, descendant de Verdun, j’ai passé une semaine extrêmement agréable, me nourrissant d’une manière presque exclusive de fraises des bois, de crème et de lait caillé.
Quant à l’affectation de Marcel, elle ne me surprend pas, car je soupçonne ce cher cousin d’avoir des relations que je désapprouve ; je ne crois pas que moi, j’aurai beaucoup de relations avec lui après la guerre, surtout si je me marie…

Enfin les nouvelles que tu me donnes de Tante Elise me surprennent énormément mais comme j’en suis heureux ! J’en viens à croire que son état de cachexie dépendait surtout des douleurs intolérables qui ne lui laissaient aucun répit, et empêchaient à la fois son alimentation et son sommeil.

Je tâcherai de lui porter quelques ampoules à ma prochaine permission. Celle-ci je crois approche, et doit survenir vers la fin du mois. (peut-être avant, peut-être après)

Je te quitte, chère bonne Maman, en t’embrassant bien fort

André

 

Fleurs séchées dans la lettre de Caroline Jacquelin à André jacquelin, 4 mai 1917 Fleurs séchées dans la lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 4 mai 1917

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 4 Mai 1917.

Je me suis trompée d’encre pour mon stylo, j’ai fini à l’ordinaire.

Vendredi soir 4 Mai

Mon cher petit

Je t’envoie la carte et la lettre d’Esther, la carte est bien jolie avec son premier plan d’oliviers, malgré tout elle s’y ennuie. Cela se comprend un peu. Elle a oublié de me parler de Pierre, c’est qu’il va bien. Te rappelles-tu Nice ? Nous y avons passé très peu de temps et nous n’avons pas vu le plus intéressant, la vieille ville. Comme toutes ces villes italiennes, ces quartiers sont les plus curieux. Avec Jeanne, nous ne manquions jamais cette visite. Ne trouves-tu pas que sur la carte cet immense Palace déshonore le paysage, le petit port a l’air si abrité et si joli !

La bonne de Céline est venue me voir ce soir me disant qu’elle a reçu 3 cartes de René, il a réservé sa lettre pour Mme Grodel ; il dit n’être plus aux colis sans dire à quoi il est employé maintenant. Roger a écrit aussi une lettre très gaie, disant qu’il est en Argonne dans un beau pays à Fleury mais abimé par l’ennemi. Il n’a pas beaucoup d’ouvrage, a trouvé des camarades très gentils, enfin il est enchanté. Le bal était trop monotone. Il écrira plus de détails bientôt. As-tu trouvé un caleçon de bain ? Veux-tu que je t’en envoie un ?
Dimanche soir. Je n’ai pas fini ma lettre bien comme je le voulais et aujourd’hui j’ai eu à déjeuner Henri, Jeanne Berthion ( ?) et Ninie. Le 1er est parti à 3h1/2 pour Paris. Il devait prendre le train ce soir. Il faut s’attendre à être très longtemps en route. Jeanne Berthion doit partir à Talmay dans une quinzaine, elle ne va pas trop mal.

J’ai reçu ta lettre du 3 ce matin. Le temps est bien rafraîchi, il a dû faire de l’orage. Pour Georges Bellandes tu sais qu’il était dans les crapouillots, par conséquent en première ligne, mais ce qui m’étonne c’est qu’ils sont toujours… (illisible) ensembles. Tu sais qu’il y a eu des prisonniers à nous pas mal c’est le seul espoir qui reste. Tu me parles de ta permission et je vois sur mon carnet que ta dernière était le 13 février, reparti le 23. Je n’aurais jamais cru qu’il y avait déjà 3 mois de cela. Comme le temps passe !

Mme Papillon me recommande toujours de t’envoyer ses amitiés ainsi que Jean et Ninie, des fleurs d’un joli arbuste de son jardin.

Je me suis trompée d’encre pour mon stylo, j’ai fini à l’ordinaire.
Je t’embrasse mille fois
CJ

(au dos au crayon) :
adresse de Roger
Pharmacien auxiliaire
Equipe sanitaire 21
139è Inf. Territoriale 9ème Cie
secteur 20

 

La Motte-en-Santerre Camp 63. (Somme 1916) La Motte-en-Santerre Camp 63. (Somme 1916)

Lettre d’André jacquelin à Caroline Jacquelin, 4 Mai 1917.

4 mai 1917

Ma chère petite Mère,

Je t’envoie dans cette lettre un nouveau groupe photographique pris à la Motte en Santerre dans la Somme, et où se trouvent réunis de nombreux sympathiques officiers de notre 1er et 2ème Bataillon. Au milieu se remarque notre excellent commandant D que la nature a fait beaucoup moins rébarbatif que son apparence semblerait l’indiquer sur cette photographie. Immédiatement à ma droite, se trouve, tenant sa pipe à la main le non moins excellent capitaine Chabote ; c’est lui qui a exercé au Soudan et vers la Côte d’Ivoire ces fonctions de vice-roi que je te contai un jour ; il promène à travers la vie un épicurisme souriant et possède un grand talent de déchiffreur de rébus.

Tu remarqueras aussi, 3ème personnage en partant de la gauche de la photographie, mon ancien médecin-auxiliaire Issard reconnaissable à sa pipe, son ample manteau de cavalier, ses sabots. Il fait maintenant fonction d’aide-major à notre 1er Bataillon.

On vient de nous communiquer encore une note au sujet des revaccinations antityphoïdiques. Quelle barbe ! Je serais heureux de posséder un médecin-auxiliaire pour me décharger sur lui d’une partie de cette ennuyeuse corvée. Il est vrai que je possède mon précieux caporal infirmier, ex-étudiant en médecine, et qui me secondera précieusement pour ce travail.

J’ai reçu aujourd’hui ta petite carte ; outre la délégation de 120 frs, je vais t’envoyer un mandat carte de 180 frs ce qui fera un total de 300 frs pour le mois précédent. Ces économies sont liées à ce que je n’ai presque aucune dépense en dehors de ma popote, de mon ordonnance – je ne vais jamais au café boire et d’autre part j’ai cessé de fumer afin de revenir à la vie tout à fait saine et exempte d’intoxication que je menais avant la guerre – Je suis heureux que Roger soit attaché à un groupe de désinfection, car ce doit être un assez bon filon. J’espère qu’il m’enverra de ses bonnes nouvelles dès que son installation terminée lui permettra d’écrire – J’ai reçu de Jean une petite carte où il me dit que sa permission est retardée parce qu’il change de régiment. S’il ne venait à St Germain que vers la fin du mois, nous aurions peut-être des chances de nous rencontrer.

Nous nous trouvons toujours au même endroit. J’ai pris ce soir mon 4ème bain et suis monté à cheval ce matin : je suis allé voir avec le lieutenant Hubert un de ses amis qui possède une fort jolie voix de baryton. Il nous a chanté quelques-uns des airs que j’aime et que ma Tante Jeanne nous avait fait entendre dans son phonographe, – entre autre le grand air triste de Benvenuto Cellini : « de l’art splendeur immortelle ». mais me voici au bout de mon papier et je te quitte en t’embrassant de tout cœur.

 

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 13 Mai 1917.

Au début de ses explications j’avais cru qu’il s’agissait d’une émule de Schopenhauer, ce Boche qui préconisait le suicide universel

13 mai 1917

Ma chère petite mère,

J’aurais voulu t’écrire hier, mais j’ai eu pas mal d’ouvrage à cause du repos que j’avais pris les jours précédents ; la femme qui a été atteinte d’une déchirure du périnée m’a demandé deux visites ; je lui ai fait 3 points de suture au point de Florence avec l’aiguille de Reverdin[1], car la déchirure était très longue et très profonde intéressant non seulement la peau, mais le tissu cellulaire, et une partie des muscles et du tissu fibreux du périnée – grâce à cette aiguille de Reverdin, j’ai pu suturer non seulement les plans superficiels mais encore les tissus profonds, comme on le fait dans la perinéorraphie. C’était la seule manière d’agir efficacement.

La sage femme qui m’avait appelé et qui paraît assez propre et consciencieuse est étrange ; elle m’a dit qu’elle ne voulait pas se marier parce qu’elle ne veut pas avoir d’enfant, et cela parce qu’elle ne veut pas donner la vie à des êtres qui pourront faire leur salut, c’est-à-dire mériter le ciel ou aller en enfer. Au début de ses explications j’avais cru qu’il s’agissait d’une émule de Schopenhauer, ce Boche qui préconisait le suicide universel[2], la vie étant trop mauvaise selon lui, par l’absence d’enfants ; mais non, l’idée de cette sage femme est tout autre : elle ne songe pas à la douleur de la vie, mais bien seulement au redoutable problème de l’au-delà, et elle craint de donner le jour à des êtres qui pourront à cause d’elle ne pas triompher dans le combat qui est proposé à tous les hommes.

Quoi qu’il en soit mon accouchée va très bien ; elle a appelé son jeune enfant : Joseph et m’a dit, avec une lueur de reconnaissance dans le regard, après la suture que je lui ai faite : « ce sera un petit Français ».

J’ai terminé hier, ma chère petite mère, la lecture de « Lazarine[3] » ; quoique je n’aime pas tout dans ce livre, je n’ai pas pu m’empêcher d’en admirer certains passages. C’est l’histoire d’un homme qui, divorcé depuis quelques années, après un mariage uniquement sensuel avec une femme perverse, retrempe son énergie dans la guerre où il conquiert ses galons de capitaine, 2 citations et la légion d’honneur ; blessé, il fait la connaissance dans le midi d’une jeune fille très pieuse et catholique à qui il cache sa situation d’homme divorcé ; les jeunes gens s’éprennent l’un de l’autre, lui sans espoir d’union mais respectueusement, elle avec ferveur jusqu’au jour où elle apprend le passé de celui qu’elle aime ; cette révélation lui est faite par l’ancienne femme du capitaine qui, créature perverse et dévoyée, veut empêcher ce dernier de se créer un nouveau foyer. Elle accompagne ses médisances d’infâmes calomnies qui amène le capitaine à vouloir la faire se rétracter et, au cours d’une scène violente (et pas très vraisemblable à vrai dire) à la tuer. Le meurtre est pris pour un suicide, mais le capitaine qui, au fond, est un bon type, avoue tout à la jeune fille, et lui confesse qu’il va se faire justice, puisqu’il n’est plus même digne d’aller mourir au Front comme officier (sa conscience le lui dit). Alors Lazarine lui dit au cours d’une scène magnifiquement écrite qu’elle se considère tout de même comme sa fiancée et qu’elle veut l’aider à se racheter de son crime et à revenir à la foi chrétienne. Frappé de tant de grandeur et de beauté dans la religion, le malheureux, retourné au Front, communie et meurt dans une attaque.

Voilà, bien mal conté, ce livre assez compliqué. En somme très beau et dont on peut tirer de multiples enseignements. – La santé est très bonne, ma chère Maman, le temps beau et chaud.

Je te quitte en t’embrassant de tout cœur

André

[1] L’ Aiguille de Reverdin est une aiguille à suturer inventée en 1879 par le médecin Jacques-Louis Reverdin. Ces aiguilles ont un chas mobile s’écartant pour recevoir le fil et se refermant sur lui. Ne présentant aucune saillie, elles peuvent traverser facilement les tissus les plus résistants. Elles se font droites ou avec différentes courbures.
[2] On laisse à André Jacquelin l’entière responsabilité de ce jugement sur Schopenhauer…
[3] Lazarine : Roman de Paul Bourget

 

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *