Lettre aux lecteurs de cette Conversation des absents

Raymond et Marguerite Carré de Malberg avec Elisabeth leur fille, vers 1012 (autochrome) Raymond et Marguerite Carré de Malberg avec Elisabeth leur fille, vers 1912 (autochrome)

« La grande facilité d’écrire des lettres doit avoir introduit dans le monde, 
un terrible désordre des âmes :
c’est un commerce avec des fantômes,
non seulement avec celui du destinataire,
mais encore avec le sien propre ».

Franz Kafka

Il faut du temps[1] pour pouvoir, sans trop de malaise, ouvrir et lire des lettres intimes car c’est le propre des courriers que de nous permettre en tant que lecteur de nous substituer au destinataire et de les recevoir à notre tour. C’est après la mort de Suzanne et Claude Jacquelin en 2010, que nous avons retrouvé et regroupé un grand nombre d’archives qui retracent, pour l’essentiel, l’histoire de notre famille à partir de 1870. En 1914, Elisabeth Carré de Malberg n’a que 22 ans. Nous avons décidé de rendre publique,  une partie de ses correspondances pendant la première guerre mondiale: ces lettres, tout en construisant une chronique personnelle et familiale, permettent de mieux comprendre la grande histoire.

Pendant plus de quatre ans ce n’est pas un soldat, mais une jeune femme qui est au centre des échanges entre une quinzaine de personnes (et sans doute plus, car certaines de ces lettres étaient écrites pour être transmises ou lues à haute voix). On découvre peu à peu la diversité des points de vue, la variété des liens et  la complexité des relations entre d’abord les membres d’une même famille : au début, elle échange  avec ses parents Raymond et Marguerite Carré de Malberg, son oncle Félix Carré de Malberg et les enfants de celui-ci, ses cousins,  François et Odile. Puis, au fil des évènements et des rencontres, d’autres personnalités vont se révéler et le cercle s’élargir.

Par rebonds et ricochets, de lettre en lettre, se dessine une chronique des relations familiales, amicales ou, même amoureuses… En croisant les documents, on voit comment  les uns et les autres s’épargnent au prix parfois de mensonges, on voit comment les papiers, les encres, les plumes ou les crayons utilisés, trahissent, dans la chair même de l’écriture, les sentiments ou les peurs.

La coexistence, dans un même espace temps,  d’expériences de la guerre très différentes est étrange. Les lettres ne cessent d’osciller entre ouverture vers les autres et recentrage sur soi. C’est la globalité de ces échanges qui fait  sentir les écarts entre ceux de l’arrière (où la vie  continue malgré tout dans l’angoisse permanente de la défaite et de la mort) et ceux du front qui sont dans l’impossibilité de communiquer vraiment ce qu’ils subissent : la lassitude, le sentiment d’abandon, la peur, les paysages désespérants et la routine de l’horreur … Mais on est frappé de voir chez ces combattants, la volonté de laisser une trace, de formuler (avec souvent beaucoup de soin) une façon de concevoir leur relation au monde, avant une mort sentie comme probable et parfois imminente. En plein chaos, ils écrivent chaque jour, un peu de leur testament, et construisent avec les mots  leur monument funéraire.

Enfin, ce qui aussi rend particuliers ces documents, ce sont les liens qu’entretient la famille Carré de Malberg avec l’Alsace et en particulier « Le Canal », un hameau proche de Wolxheim à une vingtaine de kilomètres de Strasbourg. Pendant le conflit, leurs amis et eux-mêmes ont presque tous fui en France. Au-delà de la peur collective de la défaite et de la mort, pendant quatre ans, la crainte de la destruction des maisons qui leur sont chères et l’incertitude de pouvoir y revenir un jour accaparent leurs pensées.

Nous avons entrepris de trier et de classer ces milliers de lettres et de scanner certaines d’entre elles. Nous avons décidé de les publier, pendant un an, dans l’ordre chronologique. Ces courriers reproduits en fac-similé étant parfois difficilement lisibles ils sont transcrits, accompagnés des notes nécessaires. L’ensemble est accompagné de reproductions  d’objets, « souvenirs » de la guerre (balle, galons, tenues…) de peintures et de dessins faits dans les tranchées, de papiers officiels (rapports de décès et instructions militaires) ainsi que de photographies. Tous ces documents sont inédits et proviennent des archives familiales.

MJ


[1] Au moins deux générations nous semble-t-il…

Vos commentaires

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  1. Guérin Von Eickern

    Voilà une passionnante, au sens propre, initiative. C’est une chance d’avoir les documents pour un tel recensement, c’est aussi une chance de pouvoir les lire.

  2. Hw

    Un billet de grande qualité, à faire suivre sans plus tarder !

  3. J.B.

    Bonsoir,
    N’ayant découvert votre site qu’aujourd’hui, c’est avec une grande joie que je vois apparaître des personnages évoquant une histoire familiale partagée à travers les récits de l’Alsace, du Canal et de la famille Carré de Malberg ! Fort de mes propres recherches (familiales ou militaires durant la Grande Guerre), de ma passion pour l’Histoire et de mes fréquents déplacements en Alsace dans un village proche, je serais donc très heureux de poursuivre avec vous cette « conversation des absents » en évoquant en particulier S. et C. Jacquelin (rencontrés pendant de nombreux été au Dompeter !) et les familles Chastelain, Carré de Mallberg, Faes, Joessel, Adam, Lescot, etc., avec lesquelles je suis parent.
    J.B.

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