Sans nouvelles de François…

Que faire quand on n’a plus de nouvelles d’un fils au front? Attendre et chercher des raisons d’espérer. (Mise en ligne le 3 janvier 2016)

François Carré de Malberg en Chasseur Alpin François Carré de Malberg en Chasseur Alpin

Lettre d’Hélène Carré de Malberg à sa fille Odile, 21 août 1916.

Depuis la carte postale de François du 14 août, nous n’avons aucune nouvelle de lui !

Envoyée le 21 août 1916 par Hélène Carré de Malberg à Odile à St Gervais[1].

Depuis la carte postale de François du 14 août, nous n’avons aucune nouvelle de lui ! La voici : « Je suis dans mon trou de terre glaise creusée au petit bonheur d’une ancienne tranchée allemande conquise dite des « Cloportes ». L’odeur est pestilentielle pour des raisons horribles. Notre artillerie fait rage en ce moment et nous venons de dîner sous une voûte d’acier. Les Anglais de leur côté font à notre gauche une canonnade effroyable. Je ne sais ce que tout cela va donner. La journée d’hier a été affreusement chaude, au propre et au figuré. Vu sauter les gargousses[2] d’une batterie de 220. C’est un beau spectacle, surtout quand on se trouve à 150 mètres de l’endroit. Mille bons baisers à vous tous et mille souhaits en cette veille de 15 août ».

Chère Odile, je t’envoie ce papier oublié d’être mis dans l’enveloppe de ma lettre à toi aujourd’hui. Je t’embrasse de tout cœur. Dis à Charlotte mille choses aimables de ma part, je en crois pas qu’on puisse trouver par ici l’oiseau rare qu’elle cherche.

H

[1] Écrit par Claude Jacquelin sur la lettre.
[2] Gargousse : lorsque la charge est séparée du projectile, récipient contenant la poudre prête pour un obus.

Carte postale d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 24 août 1916.

Une longue lettre me ferait bien plaisir et il y a si longtemps que j’en suis privée…

Chamonix, les Aiguilles. Carte postale envoyée le 24 août 1916 par Elisabeth carré de Malberg à André Jacquelin Chamonix, les Aiguilles. Carte postale envoyée le 24 août 1916 par Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin

Monsieur André Jacquelin
Médecin auxiliaire
107ème règ d’in 1er baton
Secteur 90

St Gervais – 24 Août 1916

Le beau temps est revenu et nous en avons profité pour aller hier à Chamonix. Nous sommes montés au Montenvers et de là au Plan des Aiguilles ; vous verrez ci-contre, dans le coin de la carte, le petit chemin que nous avons suivi, jugez si cela fut beau ! Le ciel était absolument bleu, le soleil se jouait dans les roches et faisait les glaciers étincelants, à nos pieds la vallée de Chamonix s’estompait de brume. Cette promenade est une merveille… Mais peut-être la connaissez-vous ? Je le souhaite. Merci de votre bonne lettre qui m’a été une douce surprise et qui ne fut pas censurée…

Mes parents vont aller à Paris du 2 au 9 septembre pour nous chercher un logis puisque, c’est décidé, nous nous installerons à Paris en octobre. Voulez-vous profiter de ce moment-là pour m’écrire ?… Une longue lettre me ferait bien plaisir et il y a si longtemps que j’en suis privée et il me semble que vous devez avoir beaucoup de choses à me dire… Très avec vous toujours.

ECM

Lettre d’Hélène Carré de Malberg et Félix carré de Malberg  à leur fille Odile, 24 août 1916.

Il ne faut rien imaginer avant de connaître la vérité vraie. J’ai peine à croire que si François était blessé ou pire encore !

24 août 1916

Ma chère Odile

Je veux te tenir au courant des événements : Nous n’avons toujours rien reçu de François depuis sa carte du 14 août. Nous ne sommes pas sans inquiétude certainement. Cependant nous vivons depuis cette guerre au milieu des hasards des éternelles attentes qu’il ne faut rien imaginer avant de connaître la vérité vraie. J’ai peine à croire que si François était blessé ou pire encore ! Nous n’aurions pas été prévenus par Pichot Duclos de ce qui se passe. Je crois que tout est difficile dans la Somme, le ravitaillement et par cela même la poste se fait mal aussi. Papa vient de rencontrer un monsieur de la Préfecture qui a sa mère à Doullens et dont les lettres mettent 8 jours à lui parvenir, et cette dame n’est pas sur le front. Il faut encore prendre patience et espérer que le Bon Dieu a encore protégé François ! Je t’écrirai tous les jours et si nous recevons des nouvelles je t’enverrai une dépêche de suite. Il faut en attendant prier le Bon Dieu et tous ceux qui protègent François.

Je t’embrasse de tout mon cœur ma fille chérie. Je suis venue à Belfort pour faire faire un peu de balayage dans notre maison, on n’a pas encore ôté le verre cassé[1]. J’envoie à tout le monde mon souvenir affectueux

Ta Maman

Ta mère compte sur le commandant de François- c’est le seul officier du bataillon encore subsistant qui pourrait nous avertir d’un malheur- les autres sont tous tués ou blessés

Ma chère Odile, j’ajoute un mot à la lettre de Maman. Il m’est difficile de partager toutes ses illusions et la lutte me devient de plus en plus compliquée avec les réalités qui se font jour davantage à chaque minute. Jamais nous n’avons subi une telle attente ; jamais elle ne fut si douloureuse ! Ta mère compte sur le commandant de François- c’est le seul officier du bataillon encore subsistant qui pourrait nous avertir d’un malheur- les autres sont tous tués ou blessés : Brachet, De Beauvoir, Scellier, Gantillon, et tant d’autres ! Mais qui nous dit que le commandant existe encore lui-même ! Je termine comme ta mère en disant « à la grâce de Dieu ! » Je télégraphierai certes dès que j’apprendrai quelque chose. Je t’embrasse de tout mon coeur, ma chérie, ainsi que tous autour de toi.

FCM

[1] Résultats des bombardements sur Belfort par l’aviation ou par le canon de Zillisheim (380mm).

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