Sainte Elisabeth

La guerre continue. Pierre Chenest, blessé, est pour quelques temps à l’abri. Le sergent François Carré de Malberg, reparti au front, sur les hauteurs des Vosges, a au moins le plaisir d’admirer la plaine d’Alsace. Le 17 novembre, c’est la Sainte Elisabeth.

Carte postale de François Carré de Malberg à Madame Chenest

Quel dommage que nous soyons en guerre !!!

12 Novembre 1914
Reparti sur un front nouveau, infiniment moins meurtrier que celui d’où je viens, j’ai la joie d’étudier, tout à loisir, le dégradé des teintes automnales sur les bois d’Alsace.
Dans mes promenades, je rencontre parfois des individus vêtus de drap gris-vert du plus déplaisant effet : ils ont du reste la déplorable habitude de se signaler à distance en lançant des essaims d’abeilles !
Quel dommage que nous soyons en guerre !!!
Mille affections
François

Carte postale collective pour la sainte Elisabeth. Tampon de la poste du 19 novembre 1914

On ne passe pas ! On ne passe pas !

Ecrivez-moi donc ; cela me forcera à vous répondre

Bonne fête ma cousine, je t’embrasse
Odile
Ecrivez-moi donc ; cela me forcera à vous répondre : j’ai fait beaucoup de progrès pour les célérités de la correspondance ! Affectueusement
Mad[1]
Heureusement que mes mains sont en meilleur état que mes oreilles. Cela me permet de vous offrir mes meilleurs souhaits de fête

P. C.[2]
J’aurais préféré t’envoyer mes souhaits à Nancy, que tu réintégreras bientôt, je l’espère.

Géo[3]
Sincères condoléances à Bernard pour la cathédrale de Reims[4]
J. Chenest[5]

 


[1] Madeleine Chenest
2] Pierre Chenest
[3]
Georges Chenest

[4]La destruction de la cathédrale de Reims est  vite perçue comme un symbole de la barbarie de la Grande Guerre. Le bombardement dont elle a été la cible, dès 1914, est révélateur de la stratégie militaire allemande. Prétextant que la terrasse des tours pouvait servir de poste d’observation, l’armée allemande canonne les combles, la charpente prend feu. Au total, ce sont 350 obus qui furent tirés sur l’édifice, crevant les voûtes de la nef et mutilant 70 statues, dont l’Ange au sourire.
[5] Jean Chenest

Cartes postales montrant les destructions de la cathédrale de Reims.  (Cartes conservées par Elisabeth Carré de Malberg) Cartes postales montrant les destructions de la cathédrale de Reims. (Cartes conservées par Elisabeth Carré de Malberg)

13 Novembre 1914 Lettre de Raymond Carré de Malberg à sa fille Elisabeth

En fait de souhait je voudrais pouvoir te dire que j’espère pour toi qu’après cette abominable guerre tu auras la douceur de pouvoir te créer un foyer en Alsace et d’y passer une existence plus heureuse que celle réservée à ma génération qui a grandi et vécu dans les douleurs de l’annexion sans se sentir nulle part chez soi.

N°12 Nancy 13 novembre 1914
Ma chère Elisabeth
Dans sa lettre du 10 qui m’est déjà arrivée hier soir et qui faisait suite à celle du 6 arrivée ici mardi, maman me dit qu’en ce moment les courriers venant de Nancy mettent de nouveau bien du temps pour vous parvenir à Caen. Il faut donc que je m’y prenne d’avance si je veux que ma réponse à ta lettre du commencement de novembre t’arrive à temps pour t’apporter mes souhaits de fête. Les fêtes ne sont pas gaies en ce moment, spécialement pour moi : cependant tu peux être sûre que je penserai spécialement à toi le 19 novembre, en priant la « chère Ste Elisabeth » de te protéger maintenant et toujours. En fait de souhait je voudrais pouvoir te dire que j’espère pour toi qu’après cette abominable guerre tu auras la douceur de pouvoir te créer un foyer en Alsace et d’y passer une existence plus heureuse que celle réservée à ma génération qui a grandi et vécu dans les douleurs de l’annexion sans se sentir nulle part chez soi. Mais puis-je bien t’exprimer un souhait pareil à une heure où les événements sont si incertains et où les dépêches nous apportent des nouvelles menaçantes de la fureur allemande dans les batailles atroces de Flandres. Voilà Ypres détruit : nous ne reverrons plus la halle aux draps. Furnes et sa jolie place y sont sans doute passés aussi. C’est hélas la guerre d’extermination que nous avions prévue de longue date. Quel avenir Dieu nous réserve-t-il au sortir de ce bouleversement du monde ? on n’ose se le demander. Où l’oncle Félix a-t-il rêvé que le St Blaise est pris ? Il a la confiance facile. Les Allemands sont toujours près de Pont à Mousson : je ne le vois que trop car ces jours-ci – hier notamment dans l’après-midi et la nuit – on était obsédé par la canonnade, au bruit de laquelle je me suis encore éveillé ce matin. Et quels coups de canon ! ce sont plutôt des grondements, comme ceux du tonnerre, qui durent plusieurs secondes et qui doivent être l’oeuvre de fortes pièces. Tout cela n’est pas gai en vérité. Il faut en ce moment regarder du côté de la Russie pour reprendre quelque motif de satisfaction et pour oublier que la puissante flotte anglaise se laisse passivement poser des mines et détruire ses unités jusque  sur la côte d’Angleterre et près de Douvres. Comment pourrais-je dans ces conditions faire pour vous des plans de retour ? si les Allemands gardent leur ténacité, c’est moi qui devrai pour Noël retourner à Caen, et en ce cas je le ferais entre le 15 et le 20 décembre. Mais je ne veux pas essayer de prévoir l’avenir, et il faut vivre au jour le jour. Je me réjouis du moins de penser que François reste dans les parages de Belfort où la campagne est actuellement moins terrible et la nomination de l’oncle Maurice a été aussi pour Tatane et pour moi une grande satisfaction que vous avez sûrement partagée, c’est le 1er profit que l’un des nôtres ait retiré de cette guerre, et cela sera pour les pauvres Jacques un baume sur leurs tristesses. Il est heureux que l’oncle Maurice n’ait pas donné sa démission cet hiver : puisse-t-il, lui et aussi François, sortir vivants de la guerre et jouir plus tard des galons que leur vaillance leur a fait conquérir. Dans cette lettre qui aurait voulu être une lettre de fête, il faut que je vous donne une autre triste nouvelle. On vient de m’annoncer que Juliette Gavet est morte ce matin. Depuis quelques jours je sentais qu’elle avait encore très fortement baissé. Tatane l’avait vue samedi et l’avait trouvée dans un état bien inquiétant. Quel long martyre a été sa maladie, dont la conclusion a peut-être été hâtée par la guerre. Je vais aller tout à l’heure chez ses infortunés parents.
La lettre de Maman m’a rassuré à ton sujet en m’apprenant que tu as enfin pu retourner au lycée. Je m’en réjouis, mais à la condition que tu prendras bien des précautions dans ce stage fatigant et que tu n’hésiteras pas, avec tes mains vulnérables, à porter des gants de caoutchouc, si désagréable que cela puisse te paraître. Tu pourras certes par ton amabilité pour les blessés leur montrer que ce n’est point par dégoût d’eux que tu prends cette précaution nécessaire. Je suis content aussi d’apprendre que vous avez encore de beaux jours. Ici nous sentons déjà les vents âpres et les rudes souffles de l’hiver lorrain. Je les sens surtout dans mes promenades, au cours desquelles il est toujours impressionnant, quand j’aperçois les horizons du côté de la Seille, de penser qu’on est en train de se battre là-bas. La vision de batailles que j’ai eue tant de fois au cours de mes promenades dans ce pays, est maintenant une réalité. Nous venons d’avoir durant 2 jours une très forte tempête, qui ne semble pas finir encore : j’ai pensé que vous deviez à Caen être bien secoués par le vent : y avez-vous échappé ? Jusqu’à présent je me chauffe très bien dans mon bureau grâce à mon poêle et le soir je trouve aussi la salle à manger de Tatane bien chauffée. Maman me dit que grâce à la salamandre[1] vous chauffez bien aussi votre salle à manger, j’en suis surpris, mais content : seulement cela suffira-t-il quand viendra pour vous le vrai hiver ?

Je vous ai envoyé avant-hier des Revues hebdomadaires et par un second envoi vous recevrez les quelques Mode pratique que je possède, ainsi que les gants demandés par toi : je n’ai pas pris tes plus beaux gants, car je n’ai qu’une demi-confiance dans le sort de ces expéditions par le temps qui court. Dis donc à Paul-Louis de s’informer auprès de ses Berlinois de l’impression qu’a pu leur causer la vue du matériel de Caen à la mer dont ils ont la vue surprenante de leurs fenêtres. Heureusement pour nous, ils doivent surtout, quoique que fils de bourgeois, s’attendrir sur la nourriture qu’ils trouvent en France. Je me suis beaucoup intéressé à tout ce que maman et toi m’avez raconté d’eux, mais je vous signale que de St Joseph ils ont d’étranges facilités pour s’échapper quand ils redeviendront alertes : on devrait bien y veiller. Tatane dont vous me demandez des nouvelles ne va plus du tout à l’hôpital : cela n’en vaut plus la peine, puisque les Lazarets de Nancy sont à peu près vides.

 Au revoir, ma chère fille, je t’embrasse de tout mon cœur en te souhaitant malgré tout une bonne fête et en te disant que je penserai particulièrement à toi en ce jour-là. Embrasse pour moi maman et Bubi et fais mes amitiés à Paul-Louis. Et tâche de ne plus reprendre d’angine, tu sais qu’on reste sujet à des rechutes.
Ton père bien affectionné
RM

[1] Salamandre: poêle,  à combustion lente, fabriquée à partir de 1883 qui chauffe par circulation dans un corps en fonte, de l’air ambiant.

14 Novembre 1914 Lettre de Marie Carré de Malberg (Tatane) à Elisabeth Carré de Malberg

Heureusement que tout ce que nous pouvons penser ou dire n’a aucune importance finalement, et que nos braves pioupious continuent malgré tout à aller se faire casser la tête bravement pour le salut de la patrie.  Mais quelle hécatombe !

Nancy, 14 novembre 1914

Ma chère Elisabeth
Je ne sais pas combien de temps au juste les lettres de Nancy mettent maintenant à vous arriver aussi désirant que tu saches que je penserai à toi très affectueusement et très spécialement le jour de la Ste Elisabeth, je t’écris à tout hasard aujourd’hui pour te le dire. Peut-être recevras-tu ce mot après le 19 novembre, tu sauras au moins en me lisant que je n’ai pas oublié ta fête et que j’ai de la peine à la passer loin de toi ; ce sera, je crois, la 1ère fois depuis bien longtemps, que nous ne dînerons pas ensemble ce jour-là. Il est vrai que même réunis, nous n’aurions pas eu cette année grand entrain à rien fêter, les temps sont trop tristes, le passé immédiat est trop terrible et l’avenir est encore bien sombre et indécis ! La belle confiance que j’avais cet été lorsque j’étais seule et le grand espoir que je conservais malgré tout dans un succès final  m’ont à peu près abandonnée depuis que, il y a un peu plus d’un mois, ton Père est revenu. Il sait si bien me démontrer chaque soir que « nous » ne sommes pas les plus forts et que nous ne méritons pas la victoire que je commence à être ébranlée, aussi quand les dépêches que je lis le matin dans l’Eclair ne me paraissent pas suffisamment rassurantes, j’en ai la mort dans l’âme toute la journée.

Heureusement que tout ce que nous pouvons penser ou dire n’a aucune importance finalement, et que nos braves pioupious continuent malgré tout à aller se faire casser la tête bravement pour le salut de la patrie.  Mais quelle hécatombe ! tous les jours ce sont de nouvelles listes, et bien souvent on y découvre tristement plusieurs noms connus.

Voilà l’oncle Maurice qui a conquis son grade à la pointe de son épée ! Tante Bébelle qui m’écrivait ce matin n’en paraît pas autrement heureuse, car elle craint qu’il ne soit encore plus exposé maintenant. Et quant à notre pauvre François il est retourné maintenant au feu ! Je viens de recevoir à l’instant une lettre de l’oncle Félix qui bien tristement me dit qu’il est allé le voir la veille à Traubach, en avant de Dannemarie tout près des tranchées allemandes, environ 150 m. à peine. Sous prétexte d’aller distribuer les aumônes du Secours National, l’oncle Félix a été jusqu’à Traubach et a pu déjeuner (le 7 nov. dernier) avec François et son commandant. Ils étaient heureux de se revoir, mais quelle tristesse de se quitter ensuite ! Il paraît qu’on fait pas mal le coup de feu là-bas, on houspille les Allemands, on les tient en haleine, mais eux se fortifient néanmoins, et ce sera dur à enlever !

Ton Père t’a sans doute déjà annoncé la mort de cette pauvre Juliette Gavet, qui, bien qu’attendue depuis longtemps, ne nous en a pas moins bien émotionnés. Je l’avais vue il y a bien peu de jours encore, cette pauvre Juliette. Quelle mine elle avait dans son lit ! Plus blanche que ses draps, les yeux creux et cernés de noir, le nez plus pointu que jamais, une voix lointaine, j’en avais été bien impressionnée et je l’avais dit le soir à ton père. Et toujours si résignée ! Elle a bien gagné son Paradis, celle-là, mais pour ses pauvres parents, quelle douleur…

Que te raconter qui ne soit triste ? et maintenant que je ne vais plus à l’hôpital qu’en passant, j’en ai du temps pour broyer du noir ! Nous tricotons et crochetons à force, Célestine et moi pour les soldats et les réfugiés qu’on continue à entretenir à Nancy. Les sœurs de St Vincent de Paul de St Epvre ont des stocks de laine pour lesquels elles font appel à toutes les bonnes volontés. On va chercher de l’ouvrage et on le rapporte le plus vite possible, je ne sais pas combien de milliers de passe montagnes, elles ont pu déjà distribuer aux soldats, grâce à leur organisation. Et le stock de laine se renouvelle sans cesse, quoique toute la ville travaille. Espérons que cela servira à quelque chose et évitera quelques refroidissements.

Je ne vois pour ainsi dire personne, il est vrai que je n’en recherche guère les occasions, et l’on se rencontre si peu, chacun s’occupant pour le mieux de son côté. Mr Ropartz est rentré seul depuis novembre, il a repris ses cours comme un chien qu’on fouette, il a laissé tout son monde en Bretagne.

Mme Ottenheim m’a raconté que ton danseur Didierjean de passage à Besançon dernièrement y avait dîné au restaurant avec François et un autre jeune homme de Nancy dont elle ne savait plus le nom, et que Didierjean lui avait dit qu’il avait eu du plaisir à revoir ton cousin. Ton autre danseur L. Vilgrain a eu deux terribles blessures, l’une à l’épaule, l’autre au côté (balle et éclat d’obus). On a pu l’opérer ici et il est en bonne voie de guérison depuis, bien que de temps en temps, paraît-il, il sorte encore un morceau de capote de ses blessures. Que tout cela est triste, et pourtant ce n’est rien à côté de ceux qui disparaissent pour toujours.

Je ne veux pas laisser cette lettre sans vous dire à toi et à ta maman que ton Papa me paraît se bien porter pour le moment ; il avait commencé un rhume il y a quelque temps, mais s’en est bien vite remis. Son appétit est assez soutenu et je suis contente quand il reprend deux fois des plats ce qui lui arrive encore assez souvent, car par ces tristes temps, où l’on a peur de manquer du nécessaire on ne peut faire de bien longs dîners. Mon grand souci est de varier les menus et je vous serais reconnaissante de m’indiquer quelques noms des plats qu’aime spécialement ton Père, seulement il ne faut pas que cela soit des choses trop coûteuses car ici la vie a terriblement augmenté depuis quelque temps.

Tu as repris ton hôpital paraît-il je te souhaite de faire beaucoup de bon ouvrage sans repincer d’angine car je sais par expérience combien ce genre de maladie est désagréable.

Je te charge d’embrasser ta Maman et le bon Bubi qui me manque beaucoup.

Souvenirs à Paul Louis et pour toi ma chère Elisabeth un gros baiser bien affectueux.

Tatane

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