Résignée? Vous une révoltée…

Elisabeth Carré de Malberg s’installe à Paris avec sa mère et son frère Bernard. Raymond reste à Nancy où il enseigne toujours à la faculté de droit. Madeleine Chenest écrit coup sur coup deux lettres à Elisabeth Carré de Malberg pour l’encourager à venir la rejoindre à l’ambulance de la rue de la Boétie dans le 8ème arrondissement de Paris. C’est aussi pour elle l’occasion, de parler de la mort de François, de celle de ses frères, de ce qu’elle ressent et de ce qu’elle montre en public. Au même moment, les lettres d’Elisabeth et d’Odile se croisent et se répondent, étrangement proches dans l’évolution de leur deuil. (Publié le 5 mars 2017)

Lettre de Madeleine Chenest à Elisabeth Carré de Malberg, 10 octobre 1916.

…car on a très besoin de recrues… et elles se font de plus en plus rares. La durée de la guerre lasse bien des bonnes volontés ou bien des santés.

Mardi soir 10 octobre

Je vous suppose à Paris : si cette pauvre Odile était ici, elle vous dirait peut être que je suis étonnée de ne rien encore savoir de vous… el elle aurait presque raison ! Etonnée ? non, mais tout au moins inquiète, car en vérité, je n’ai guère la conscience tranquille à votre sujet.

Vous rappelez-vous que la dernière fois même je vous ai quittée en juin, devant la porte de l’hôpital, je vous ai dit « Ecrivez-moi, je vous répondrai sûrement ».

Et vous m’avez écrit, ma chère Elisabeth, non pas simplement une lettre quelconque ; vous avez songé avec une délicatesse de pensée qui m’a été très au cœur, au retour d’un anniversaire bien émouvant pour moi. Et cette fois-ci de nouveau, comme déjà l’année précédente à semblable époque, j’ai semblé laisser tomber votre sympathie sans y répondre…

Ne m’accusez pas de négligence ou de mollesse : ce serait trop me charger car en certains cas la négligence s’appelle sécheresse de cœur.

Mon seul tort est de ne pas vous avoir répondu immédiatement et de ne pas m’être contentée de quelques lignes très brèves : je voulais pour vous, une longue lettre ; c’est ce qui m’a perdue ! – Les évènements se sont précipités : à partir du 15 juillet, l’hôpital s’est rempli et j’ai été débordée. Tout cela même n’a fait qu’augmenter, septembre a été particulièrement dur ; au moment même où j’avais une raison tout indiquée de répondre à votre affection et de venir partager un peu votre peine !

Je devine ce que avez dû souffrir ma pauvre Elisabeth en apprenant la mort de François : plus qu’un cousin, beaucoup plus, il était pour vous un frère, un compagnon de toutes vos années d’enfance. Lui-même en avait tellement le sentiment que c’est à vous qu’il adressait ses dernières lignes : avec lui, c’est beaucoup du passé, un grand morceau de votre jeunesse, qui s’en va !… Si loin que je remonte dans mes souvenirs, la première fois où je vous aperçois c’est toute petite fille de 3 ans, brune aux longs cheveux à côté d’un gros garçon paisible, sur votre terrasse du Canal.

Elisabeth et François Carré de Malberg à 3 ans, novembre 1895. Elisabeth et François Carré de Malberg à 3 ans, novembre 1895.

Et selon moi, c’était resté comme le symbole de ce que furent pour vous deux, les années suivantes… – J’ai donc pensé à vous beaucoup, Elisabeth, en apprenant la terrible chose, et non sans anxiété je me suis demandée, en me rappelant certain passage de votre lettre de Juillet, comment vous aviez soutenu le choc ?

« Vous vous étonniez de ma résignation et vous disiez, vous, une « révoltée » … Moi aussi, j’en suis une, devant les bassesses les mesquineries, les médiocrités de tant de mentalités, mais non pas contre la douleur et le sacrifice qui justement compris font la vraie grandeur de l’humanité ! Le souvenir de mes frères, avant tout autre sentiment, me laisse une immense et légitime fierté.

Beaucoup sont à la guerre, beaucoup s’y font tuer, mais il y a la manière d’y être et la manière de mourir ! Les croix de guerre qui nous restent ne sont pas seulement la fiche de consolation si banalisée, accordée par pitié aux familles, mais elles sont à mes yeux la consécration du geste héroïque et voulu dont « ils » ont été victimes.

Je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis : vous voyez que vous vous méprenez singulièrement sur ma soi-disant résignation ; elle n’est en réalité qu’une interprétation à ma manière, du sens de l’existence, assez consolante je l’avoue, et par cela même, peut-être un peu inférieure. – La demi de onze heures qui vient de sonner me rappelle aux réalités plus utiles du moment : je me perds dans des divagations philosophiques et en oublie le but pressant de ma lettre… C’est une « lettre d’affaires ».

Vous ne vous en êtes certainement pas doutée jusqu’ici !

Si vous êtes dans les mêmes intentions que l’été dernier une place d’infirmière vous est offerte à l’hôpital 232[1] : dans le service du 1er étage, le service important de l’établissement !

Outre le moyen d’utiliser votre activité, ce serait vraiment une occasion pour vous de rendre service, car on a très besoin de recrues… et elles se font de plus en plus rares. La durée de la guerre lasse bien des bonnes volontés ou bien des santés.

Donc réfléchissez, et si vous ne craignez pas de déchoir en abdiquant la S.B.M.[2], venez me voir à l’hôpital Jeudi ou Vendredi entre 11 h et midi.

Je vous présenterai à la major du 1er Melle de Nordling, Alsacienne, qui connaît beaucoup de nos tenants et aboutissants.
C’est une « demoiselle » et très méritante et consciencieuse personne !

Je n’insiste pas sur le plaisir que j’aurai à vous avoir quotidiennement, si près de moi, car il nous sera toujours facile de voisiner.

Mais je crois que c’est une manière de vous prouver mon amitié et que cela peut me faire pardonner bien des lacunes ?
Affections.

Madeleine Ch.

[1] Hôpital militaire 232 au 49 rue de la Boétie, Paris 8ème.
[2] Secours aux Blessés Militaires (SBM).

 

 

 

 

 

 

Lettre de Madeleine Chenest à Elisabeth Carré de Malberg, 11 octobre 1916.

Je vous en prie lâchez tout pour venir ; cela presse.

Papier en tête :
Comité du Secours National
13, rue Suger (VI°)

Mercredi matin 101

Ma chère Elisabeth, je vous ai écrit hier soir une longue lettre que j’ai mise ce matin à la poste avant 8h mais qui certainement ne vous est pas arrivée. Je vous proposais une place d’infirmière à l’hôpital au 1er étage.
Or il se fait qu’il y a 2 autres candidates sous roche le temps presse et il faut saisir la balle au bond.

Venez d’urgence cet après-midi vers 4h1/2 5 h

Passez d’abord à la maison me voir si vous voulez ; d’ailleurs de toutes façons je veux vous présenter moi-même à la major Mlle de Nordling.
Avancez un peu votre âge.
En hâte et je vous en prie lâchez tout pour venir ; cela presse.
Affectueusement

Madeleine Ch

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Odile Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 19 octobre 1916.

Au début, je pouvais songer à François, je pouvais regarder sa photographie, lire ses lettres sans ressentir l’émotion poignante qui m’étreint à cette heure.

Ma chérie,

Eh bien tu dois être contente d’être entrée dans le joli hôpital 232 ; l’administrateur va être charmé de ta présence et tu pourras papoter agréablement avec Madeleine aux heures de loisirs. Je t’envie car tu vas faire des choses intéressantes. Pour moi, je demeure toujours profondément navrée ; je dirais même que ma tristesse va en augmentant car je commence à comprendre lentement l’effondrement qui s’est produit dans notre foyer ; au début, je pouvais songer à François, je pouvais regarder sa photographie, lire ses lettres sans ressentir l’émotion poignante qui m’étreint à cette heure, lorsque je fais ces choses, car c’est à présent seulement que je me rends compte du vide causé par sa disparition. Autrefois, je ne pouvais pas y croire et maintenant la réalité affreuse se fait de plus en plus évidente. Je sens, je vois si bien que Papa et Maman avaient réunis toutes leurs espérances sur la tête de François, qu’ils faisaient beaucoup de choses dans l’idée qu’il en profiterait, qu’il en jouirait plus tard, qu’il continuerait enfin ce que mes Parents avaient commencé, et voici que tout cela est réduit à néant. Je reste unique héritière de ces choses et si je dois fonder une famille, je ne perpétuerai même pas le nom, que François a couvert de gloire en se donnant si héroïquement pour la France. Ces réflexions me font une peine inexprimable et je souffre de voir mes Parents se heurter contre le vide, eux qui pouvaient espérer dans trois fils[1] !…

La présence de Tante Cécile a été une excellente diversion pour nous ; elle est si bonne. Nous avons fait quelques promenades ensemble et le début de son séjour a été marqué par divers bombardements par avions et un obus qui nous ont donné pas mal d’émotion, quelques dégâts et 5 victimes et une centaine de projectiles de tous calibres dans l’espace de 4 jours. C’est d’ailleurs grâce à la lune que nous avons eu cet agrément, mais nous avons répondu, paraît-il, d’une manière effroyable du côté de Mulhouse. Tante Cécile part demain ou après-demain et emportera cette lettre que Mad[2], j’espère, voudra bien te remettre. Le temps est désagréable et froid et ces jours -là, la vie est encore plus triste.

A midi nous avons eu Suzanne et Geneviève Jobin à déjeuner et tout à l’heure les Feltin sont venus nous voir depuis Delle.

A propos, je te remercie vivement de ta carte de St Gervais avec la photo de la villa qui est très réussie. On juge beaucoup mieux de son aspect que sur l’autre photographie. Je suis très contente de l’avoir, car elle complète ma collection de ce joli pays des Alpes.

Quand tes occupations te laisseront un peu de temps libre, écris-moi, chérie, tu feras une bonne œuvre ; raconte-moi comment vous êtes installés rue Gounod. J’espère que vous y êtes bien : peut-être après la mauvaise saison aurai-je le plaisir de vous y voir. Mais jusqu’à présent, il est décidé que nous passerons l’hiver ici ; moi personnellement, je ne voudrais à aucun prix quitter Papa car il est capable de mettre à exécution un projet insensé qui m’a fait pleurer, je t’assure. Tu devines que c’est celui d’aller sur le front pour venger François !… Nous vois-tu Maman et moi restant seules… j’ai cru que je deviendrais folle de désespoir à cette idée, mais chut, ne raconte rien de cela.

Ton Père a dû te dire qu’il devait en revenant de Suisse passer par Belfort ; nous l’avons attendu 4 jours de suite vainement. Papa allait faire des séances dans cette gare sinistre près de laquelle un obus de 380 a démoli 2 maisons et tué 5 personnes dernièrement.

Bref, nous avons été très désolés de n’avoir pas vu ton Papa mais j’espère bien que c’est partie remise. Tante Cécile rapportera le 2ème volume de Little Dorrit[3] que j’avais emporté et que j’ai fini de lire. Je lui donnerai également deux photographies de ma gracieuse personne pour vous.

Je t’embrasse ma chérie, bien tendrement sans oublier tes Parents et Bernard.

Odile

[1] Les deux autres fils de Félix et Hélène Carré de Malberg sont morts en bas âge : Georges à quelques mois (1893) et Tony mort autour de 4-5 ans (1899)…
[2] Madeleine Chenest.
[3] Roman de Dickens. C’est le plus politique des romans de Dickens et aussi celui dont la structure est la plus symbolique : il est en effet divisé en deux livres, le premier intitulé « Pauvreté » et le second « Richesse ».

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à Odile Carré de Malberg, 20 octobre 1916

Ma chérie
Je t’avais promis de t’écrire une longue lettre dès mon arrivée à Paris et si je ne l’ai pas fait, tu devines que ce n’est pas par manque de ferme volonté, mais plutôt par manque de temps.
En effet, à peine étais-je débarquée – 4 ou 5 jours après mon arrivée à Paris et alors que nous étions encore en pleine organisation de notre nouveau home – j’ai reçu un petit mot de Mad Chenest me disant de venir au plus vite me présenter à l’ambulance de la rue de la Boëtie parce qu’il y avait une place d’infirmière à saisir au vol ! Je m’y suis précipitée le jour même et j’ai été agrée… Dès le lendemain j’entrais en fonction et depuis mes moments de liberté ont été forts rares surtout ils ont été gâtés complétement par l’abrutissement total dont je souffre au sortir de l’hôpital et qui est causé par la fatigue, le lever matinal et la tension d’esprit nécessaire les premiers jours pour se remettre au courant d’un service. Mais je suis heureuse d’avoir repris cette vie, une vraie vie de guerre la seule qui reste sans remords lorsque l’on songe à ceux qui se battent ou qui sont morts…
Je vois Madeleine très peu malheureusement ; elle est au second étage et moi au premier dans des services très différents et nous ne pouvons nous rencontrer qu’aux heures de sortie. J’en suis désolée.
Nous avons été tous bien émus et bien fiers à la lecture de la citation de François. Quel plus bel éloge peut-on faire d’un jeune officier de 24 ans que de dire qu’il avait un haut ascendant moral sur ses hommes ? Une telle appréciation vaut infiniment plus que la mention d’un geste héroïque dont beaucoup aurait seraient capables, elle implique tout un ensemble de qualités brillantes et profondes que seuls les êtres d’élite possèdent. Je suis certaine que si il avait pu la connaître, cette citation aurait rendu François profondément heureux… J’ai beaucoup aimé aussi la lettre du Lt Perrin si touchante parce que si naturelle et parce que l’on y sent toute l’affection et l’admiration que ce jeune homme avait pour François.
Tous ces témoignages sont une source de douceur et de consolation pour nous, mais ils sont aussi comme la marque irrévocable du destin qui nous a frappés.
Pour moi, il me semble devenir chaque jour plus consciente de la perte que j’ai faite en François ; l’amitié qui nous unissait était unique et je sens dans ma vie un vide que rien ne saura combler…
J’espère que tu m’écriras bientôt, ma chère Odile ; tu as du être heureuse de la visite que vous a faite ta tante Cécile ; j’attends son retour avec impatience pour avoir de vos nouvelles mais écris-moi toi même ce que tu deviens, tu sais combien je suis désireuse de le savoir. La même peine nous unit que ne sommes nous l’une près de l’autre ?
Je t’embrasse de tout mon cœur, ma chérie, et te charge d’embrasser pour moi tes parents auxquels je pense avec grande tristesse et grande tendresse.

Ta cousine qui t’aime
Lily

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