Où Raymond monte au front et où Caroline commente…

Devant la dépression de plus en plus marquée de sa fille, Raymond Carré de Malberg prend les choses en mains et décide d’écrire à André, non sans avoir lu toutes les lettres que ce dernier a adressé à Elisabeth depuis le début de l’année 1917… André plus affecté qu’il ne le pensait par sa rupture et encouragé par sa mère Caroline, se range facilement aux arguments de Raymond et renoue avec Elisabeth. Cette échange en dit long sur l’époque, le poids sur les relations amoureuses des différences sociales et des liens filiaux ou familiaux. (Publié le 11 janvier 2018)

Le Viaduc de DannemarieImplanté dans une zone stratégique reliant l'Alsace, alors allemande, à la France, le viaduc de Dannemarie n'a pas résisté sous les bombes des belligérants. Que ce soient les Français ou les Allemands, ils l'ont tous détruit à un moment donné ! Cet ouvrage, construit entre 1855 et 1858 dans le cadre des travaux d'établissement de la ligne de Paris à Bâle de la Compagnie des chemins de fer de l'Est, a été partiellement détruit puis reconstruit en 1870, 1914, 1915 et 1944. Au cours de la Première Guerre mondiale, Dannemarie avait été reconquise dès le 7 août 1914 par les troupes françaises qui en avaient fait un centre névralgique important. Mais en suivant les aléas des offensives et contre offensives du début de la guerre, le pont est d’abord sapé par les troupes françaises le 26 août 1914 pour le rendre impraticable puis reconstruit dans la foulée ; à peine achevé le 30 mai 1915, c'est une salve d'obus allemands de gros calibre qui coupe le pont. Bien plus endommagé que par une sape « propre », il n'a été reconstruit qu'après-guerre. Le Viaduc de Dannemarie
Implanté dans une zone stratégique reliant l’Alsace, alors allemande, à la France, le viaduc de Dannemarie n’a pas résisté sous les bombes des belligérants. Que ce soient les Français ou les Allemands, ils l’ont tous détruit à un moment donné ! Cet ouvrage, construit entre 1855 et 1858 dans le cadre des travaux d’établissement de la ligne de Paris à Bâle de la Compagnie des chemins de fer de l’Est, a été partiellement détruit puis reconstruit en 1870, 1914, 1915 et 1944.
Au cours de la Première Guerre mondiale, Dannemarie avait été reconquise dès le 7 août 1914 par les troupes françaises qui en avaient fait un centre névralgique important. Mais en suivant les aléas des offensives et contre offensives du début de la guerre, le pont est d’abord sapé par les troupes françaises le 26 août 1914 pour le rendre impraticable puis reconstruit dans la foulée ; à peine achevé le 30 mai 1915, c’est une salve d’obus allemands de gros calibre qui coupe le pont. Bien plus endommagé que par une sape « propre », il n’a été reconstruit qu’après-guerre.

Lettre de Raymond Carré de Malberg à André Jacquelin, 12 avril 1917.

Mais je crains aussi que vous soyez victime d’un certain esprit d’analyse qui correspond bien plutôt à des influences littéraires qu’à une saine et objective psychologie.

Paris 12 avril 1917

Monsieur

La démarche que je viens faire auprès de vous, n’est peut-être guère conforme aux principes de l’orthodoxie mondaine. Mais, en voyant Elisabeth dans la peine, je n’hésite pas à refouler toute considération de forme, comme aussi toute pensée personnelle d’amour propre, pour ne songer qu’à travailler – dans la mesure de mon pouvoir à dissiper le trouble où l’a mise votre dernière lettre. Voilà pourquoi je lui ai demandé de me laisser le soin de vous répondre moi-même. N’est-ce point d’ailleurs le rôle des vieux d’aider les jeunes à faire leur sort ? En ce qui vous concerne cette tâche m’est facilité par les sentiments de délicatesse et de bonté foncière que nous avons appris à discerner en vous depuis le jour déjà lointain où j’ai fait votre connaissance sur les hauteurs voisines de Caen. C’est à ces sentiment que je voudrais aujourd’hui faire appel : j’y mets toute ma simplicité, croyant que je puis pareillement faire fond sur la vôtre.

Vous saurez donc que j’ai tenu à lire vos lettres écrites depuis le début 1917. Si je vous connaissais plus familièrement, je crois que ma réponse consisterait surtout à vous gronder des imaginations que vous vous forgez comme à plaisir et certes je fais la part, la grande part, de votre solitude, de vos épreuves de guerre, de l’incertitude parfois cruelle qui déroute momentanément vos projets et espoirs d’avenir. Tout cela est bien de nature à vous faire broyer du noir. Mais je crains aussi que vous soyez victime d’un certain esprit d’analyse qui correspond bien plutôt à des influences littéraires qu’à une saine et objective psychologie. Et sous cette influence maligne – vous vous grossissez, jusqu’à vous en faire des monstres, certains obstacles, qui ne sont que monnaie courante dans les choses de la vie, qui sont particulièrement fréquentes dans les question d’union entra famille, mais qui dans le cas présent n’ont rien d’insurmontable.

Parlons simplement, comme je vous le demandais tour à l’heure, et – sans nous torturer l’esprit en nous créant des fantômes – ne pesons que les réalités. Il y a une réalité qui, semble-t-il, doit à vos yeux l’emporter sur tout le reste : c’est la confiance (j’emploie un terme mesuré) que depuis deux ans et plus Elisabeth vous a témoignée. Il me semble qu’à notre tour nous nous sommes laissés gagner par cette confiance, et vous avez bien dû sentir aussi toute la bonne volonté que nous étions capables de mettre à assurer aujourd’hui et plus tard le bonheur de notre fille. Entre gens qui sont animés – de part et d’autre – d’une telle bonne volonté, est-il possible de ne pas s’entendre ?

Vous doutez cependant de cette entente, en raison de certaines différences de milieu ou d’éducation qui vous apparaissent tout d’un coup comme une barrière empêchant toute harmonie profonde, et vous en venez surtout à perdre toute espérance pour qu’Elisabeth elle-même, qui n’a comme vous que trop le temps de travailler de la tête, s’est ouverte à vous de quelque préoccupation visant son mode de vie futur. Mais comment pourriez-vous vous sentir blessé, dans votre esprit ou dans votre cœur, de confidences qui sont inspirées à notre fille par le besoin d’une sincérité que vous-même aviez précédemment sollicitée et que bien loin de pouvoir être considéré comme une menace de l’inintelligence – doivent au contraire vous prouver son absolu désir de chercher avec votre aide à) exclure par avance de la société commune tout ce qui pourrait constituer une cause de divergences ou de froissements ? Et quant aux difficultés mêmes dont vous vous épouvantez d’une façon, à mon avis – si excessive, ne croyez-vous pas que – dans la mesure où elles peuvent réellement exister – toute personne d’expérience, à commencer par Madame votre Mère en la sollicitude de qui vous avez toute confiance, vous recommanderait de savoir les regarder en face, à l’effet d’en détourner les inconvénients par d’utiles et prévoyants accommodements ? Quand encore ces accommodements devraient s’appeler de votre part des concessions, croyez-moi, ni votre fierté ni surtout le bonheur commun n’aurait à en pâtir, car elle ne ferait que rehausser aux yeux d’Elisabeth les qualités d’intelligence et de délicatesse qui l’ont dès le début attirée vers vous et qui restent si propres à vous assurer dans son estime la supériorité sans laquelle une union vraiment heureuse ne saurait se concevoir.

En vérité plus j’examine les raisons de vos craintes, plus elles me paraissent excessives et même imaginaires. Et cela, parce que sachant l’entière bonne volonté qui existe de notre côté, je ne fais pas doute non plus de la vôtre. C’est même pour cet unique motif que j’ai tenu à venir moi-même en aide à Elisabeth, en vous écrivant ces quelques mots. Oui, j’ai tenu à prononcer et à répéter devant vous ce mot de bonne volonté qui plus que tout autre me paraît capable de dissiper toutes les difficultés et tous les malentendus. En lui donnant une si large place dans cette lettre, je crois vous avoir marqué – mieux que je ne pourrais le faire par aucune formule finale – quels sont pour vous, Monsieur, mes sentiments et sympathies.

R. Carré de Malberg

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 20 avril 1917.

Et puis, après tout, « risquons le paquet » comme on dit vulgairement…

Le 20 avril 1917

Ma bien chère Maman,

J’ai reçu aujourd’hui ta bonne lettre N°14. Je vois que tu n’avais pas encore entre les mains au moment où tu me l’a écrite, la carte où je te disais ma réconciliation avec Melle de M.[1] à la suite d’une lettre extrêmement conciliante écrite par son père. J’ai encore réfléchi à cette réconciliation, à cette union possible et vraiment je suis bien convaincu que je me forgeais de toutes pièces des chimères. Tu vas lire attentivement la lettre de M. de M. et dis-moi ensuite si vraiment ce ne serait pas bien imprudent, bien mal calculé, connaissant d’une part la valeur morale de la jeune fille et étant rassuré ainsi d’autre part sur les idées de la famille qui l’entoure, de laisser échapper cette occasion peut-être unique qui se trouve à ma portée. Sans doute me diras-tu que je t’ai fourni dans une précédente lettre au moment de ma rupture, d’excellentes raisons que j’avais d’agir ainsi, mais la principale de toutes cesse d’exister du fait même que j’ai reçu l’avis formel des bonnes intentions de M. de M.[2] Quant à l’absence d’amour passionné de ma part, d’abord je ne suis point sûr de ne pas en être atteint (car j’ai plus souffert que je n’aurais cru lorsque je pensais avoir irrémédiablement perdu cette jeune fille) et ensuite tu me disais toi-même que la passion, loin d’être indispensable dans un ménage, est souvent une cause de souffrances et de malentendus ; il vaut mieux de l’estime qui se transforme progressivement en affection.

Et puis, après tout, « risquons le paquet » comme on dit vulgairement ; il est certain que tout mariage présente des aléas et une part d’incertitude ; mais au fond, cela n’est pas vivre que d’appréhender sans cesse les conséquences de ses actes, et ne point se décider à rien d’important sans la crainte d’un avenir lointain. En vérité, je crois qu’avec de la fermeté, voire de la volonté, l’homme est en somme le maître de son ménage et du foyer qu’il a constitué, de sorte que sa vie est à peu près ce qu’il veut qu’elle soit.

Enfin pour que M. de M. m’ait, malgré les lettres que j’ai écrites, dit qu’il voulait travailler lui-même au bonheur de sa fille, c’est que, malgré les explications que je donnais, il estime que je peux assurer ce bonheur, et cette opinion a bien une valeur décisive parce que cet homme connaît bien sa fille, et, volontiers pessimiste et méfiant, n’irait point la donner à quelqu’un qui lui serait trop inférieur.
Et puis enfin, si plus tard, quand nous connaîtrons complétement cette famille, des raisons apparaissaient suffisantes pour l’impossibilité de ce mariage, sans doute serait-il temps à ce moment-là de reculer. Nous avons fait, ma chère petite Mère, cette marche dont je te parlais et sommes rentrés en France, après un mois d’absence, et nous nous trouvons à quelques kilomètres de cette patrie de Cuvier[3] dont je t’ai déjà parlé, pas dans le même village toutefois.

Quoiqu’il en soit nous sommes très bien ; on aperçoit toujours le beau paysage des montagnes. J’ai fait aujourd’hui une excellente promenade à cheval ; avec ce grand air, j’étais doué d’un féroce appétit au dîner. J’ai bien reçu aussi ton petit envoi de livres et t’en remercie de tout cœur. J’ai été heureux de voir que le magazine contenait du Bourget et du Farrère. On va me prêter d’autres livres d’ailleurs et je ne manquerai pas de lectures.

Je ne suis pas encore certain de pouvoir aller bientôt te voir, mais je l’espère peut-être pour dans 3 semaines ; ma permission doit d’ailleurs revenir dans 2 mois. Je t’embrasse, ma chère Maman, de tout cœur

André

[1] Elisabeth Carré de Malberg
[2] Raymond Carré de Malberg
[3] Proche de Montbéliard donc.

 

 

 

 

 

 

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 24 Avril 1917

Tu as écrit a les aléas avec un t… Petit étourdi!

St Germain Mardi soir 24 Avril 17

Je reçois à 2 h ta lettre du 20, timbrée du 22 et renfermant la copie de M. de M. J’ai lu attentivement cette lettre à plusieurs reprises et je suis frappée de sa logique, surtout en ce qui concerne ton « esprit d’analyse » qu’il critique un peu d’une façon très aimable : je crois qu’il a raison, lui qui est habitué à professer, et à son âge il a l’expérience de lire un peu dans le cœur des autres. Je me demande si Élisabeth lui a fait part de la fameuse lettre qu’elle avait écrite, c’est probable, sans quoi, il n’aurait pu s’expliquer ce revirement chez toi. Un mot encore m’a frappée « ces qualités qui sont si propres à vous assurer dans son estime cette supériorité sans laquelle un amour heureux ne saurait se concevoir ». Enfin ce dernier mot « sachant l’entière bonne volonté qui existe de votre côté, etc » je crois qu’on ne peut pas être plus clair dans ses explications. En somme c’est une très bonne lettre, très bienveillante, très aimable, et qui m’a causé une grande joie. L’essentiel pour moi est que tu sois heureux, mon bon petit André et j’espère maintenant que toutes les difficultés seront aplanies. Il n’y a plus qu’à attendre la fin de cette affreuse guerre, après viendront les jours heureux et tranquilles achetés bien chèrement par les souffrances physiques et morales.
Je ne sais quand Lucien partira mais si tu peux venir vers le 12 Mai, tu le verras peut-être encore, il est assez enrhumé, mais n’est pas alité. Je t’ai dit qu’il a attrapé un rhume le jour de la révision. Cela se comprend. Marcel est près de Montargis. Lucien a vu un soldat qui est avec lui et qui a raconté combien ils sont malheureux là-bas. Ils sont 182 la plupart intellectuels clercs de notaire etc. Ils font les égouts, ils ne sont pas à prendre avec des pincettes et n’ont pas leur suffisance de nourriture, même pas assez de pain, pas de vin, et défense d’en acheter.

2 ou 3 sont allés à la visite du major, qui ne les a pas reconnus et qui leur a dit : « Que vous creviez ici ou au front, c’est tout aussi glorieux ».

C’est bien gentil n’est-ce pas ? Ce pauvre Marcel a bien mal tombé pour ses débuts.

Je suppose qu’Esther est partie aujourd’hui. Je ne sais si je verrai Henri Dimanche. Je vais lui écrire.

Je te quitte mon cher petit, en t’embrassant bien fort

Ta maman CJ

J’ai encore placé 2000 frs en Bons de la Défense tu vois comme je suis économe.

J’espère que tu me raconteras ton voyage dans ta prochaine lettre.

Mercredi 25. Je reçois ce matin ta lettre du 22 renfermant la lettre d’Henri. En effet je crois qu’il ne peut pas voir son beau-père, il est si maniaque et tatillon. Il faut une dose de patience d’Esther pour le supporter. Je vois que tu es très bien dans ce petit pays. Les blessés m’ont souvent parlé de ces maisons d’Alsace en torchis très mal construites avec bois apparent. Ton poêle me fait penser à celui de Zermatt où j’ai brûlé mes bottines. On l’allumait aussi dans l’autre pièce. Je croyais que ton cheval était une jument. Tu l’as donc changé ?

Tu as écrit auvent avec un h
et les aléas avec un t
Petit étourdi

 

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 24 avril 1917.

Ma promenade m’a conduit à travers la campagne, jusqu’à un grand étang entouré de bois et qui dort sur une hauteur ; ce lieu de solitude présente un charme triste et doux

24 avril 1917

Permettez-moi de vous envoyer ce petit mot quoique je n’aie pas encore reçu la réponse de mes deux lettres ; mais le service postal s’opère avec une telle lenteur depuis que nous sommes dans ce pays que je ne veux pas attendre plus longtemps de vous donner des nouvelles. Depuis ma dernière lettre, rien d’important ne s’est produit pour nous ; le même petit village nous abrite, et autour de nous le même paysage change d’aspect selon l’était du ciel et selon les heures ; ce matin je suis sorti après avoir passé la visite, et comme le nombre des malades n’était pas grand j’ai été libre assez tôt. Ma promenade m’a conduit à travers la campagne, jusqu’à un grand étang entouré de bois et qui dort sur une hauteur ; ce lieu de solitude présente un charme triste et doux, mais aujourd’hui le soleil l’égayait, jouant avec l’eau ; je suis allé jusqu’à une clairière d’où, entre les arbres, j’ai aperçu la plaine ondulée et semée de villages, et au-delà, dans l’encadrement des branches, le ballon d’Alsace profilait sa ligne précise sur le ciel très pâle ; une neige récente était tombée, couvrant de fines stries blanches les sommets, accusant encore leur aspect de chaîne très ancienne. Et je suis resté longtemps sur ce lieu élevé, jusqu’à l’heure du déjeuner, respirant largement l’air pur que portait le vent et fermant mes yeux sur un rêve où vous étiez… car il me semble depuis quelques jours que je ne suis plus seul, et que nous sommes deux, comme avant…
De tout mon cœur auprès de vous
A. Jacquelin

 

 

 

 

 

 

Lettre de Raymond Carré de Malberg à André Jacquelin, 25 avril 1917.

C’est vous dire que nous aussi nous ne concevions pas pour Elisabeth un avenir qui ne serait pas fondé sur une harmonie complète entre son jeune ménage et le nôtre, qui est désormais parvenu à un âge où l’on ne peut plus goûter de bonheur que par ses enfants.

25 avril 1917

Monsieur
Selon votre désir j’ai communiqué votre lettre à ma fille avant de quitter Paris. Et je l’ai fait bien volontiers : car il m’en aurait coûté de m’éloigner d’elle sans avoir pu lui rendre la confiance que j’avais cherché à vous inspirer à vous-même. J’ai donc eu la satisfaction de voir renaître son sourire. Les malentendus les plus troublants sont aussi ceux dont il est le plus doux de se sentir délivré.

Elisabeth vous le dira elle-même dès qu’elle aura reçu de vous la lettre que vous m’avez demandé de lui annoncer. Mais je tiens de mon côté à ne pas laisser sans un mot de réponse les bonnes choses que vous m’avez écrites. Parmi les sentiments que vous m’exprimez, il en est un que nous avions déjà cru reconnaître en vous et que nous apprécions tout particulièrement : c’est votre attachement filial et votre culte pour la vie de famille. Il répond intimement à nos propres aspirations et aux traditions de notre foyer. C’est vous dire que nous aussi nous ne concevions pas pour Elisabeth un avenir qui ne serait pas fondé sur une harmonie complète entre son jeune ménage et le nôtre, qui est désormais parvenu à un âge où l’on ne peut plus goûter de bonheur que par ses enfants. Nous croirions perdre notre fille deux fois, si celui à qui elle doit unir sa vie, pouvait devenir pour nous un étranger. Et nous tenons trop à elle pour accepter une telle possibilité. Vous pouvez hardiment vous rassurer de ce côté.

Ce que je vous dis là, doit vous rassurer aussi quant à votre propre famille. Il ne peut pas entrer dans votre pensée de demander l’harmonie de notre côté si elle ne devait pas exister du côté des vôtres. A vrai dire l’harmonie n’est possible en ces sortes de choses que moyennant la réciprocité. C’est bien pour cela que je prononçais l’autre jour en vous écrivant ce mot de concessions, qui implique la mutualité et dont vous ne sauriez en vérité prendre ombrage, car il est fait tout au contraire pour vous indiquer combien nous sentons la nécessité et combien nous avons le désir, dans votre intérêt autant que dans celui d’Elisabeth, d’aplanir sur votre route commune tout ce qui serait de nature à susciter entre vous deux quelque difficulté ou à diminuer cette harmonie si précieuse entre les uns et les autres.

En vous parlant ainsi, je m’aperçois que je ne fais que me répéter. Mais je n’en éprouve ni confusion, ni regret. Car, il me semble que je vous aurai ainsi confirmé en ce qui nous concerne le témoignage de cette bonne volonté sur laquelle j’ai déjà appuyé, sur laquelle je veux appuyer encore, parce que j’ai en elle – sous la condition qu’elle soit réciproque – une foi profonde pour l’aplanissement de tous les obstacles, du moins lorsqu’il s’agit d’obstacles aussi surmontables que ceux dont vous vous êtes senti troublé.

Ainsi que vous me l’écriviez, il nous faut maintenant attendre la levée d’autres obstacles qui – ceux là – ne dépendront pas hélas de notre bonne volonté. Dieu veuille que le terme de cette guerre cruelle apparaisse enfin à notre horizon ! Au milieu des épreuves qui pèsent si lourdement sur votre vie présente et sur vos projets de carrière, mais qui mûrissent aussi et qui trempent votre âme, recevez – je vous prie – et gardez avec confiance l’assurance de nos vœux et de notre sincère sympathie.

R. Carré de Malberg

 

 

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