Premiers froids

La nouvelle de la blessure de Pierre Chenest continue à faire le « buzz ». Des lettres se croisent, Elisabeth répond enfin à sa cousine Odile. La destruction de la Halle aux draps d’Ypres est, après la Cathédrale de Reims, un nouveau symbole des dégâts irréparables que provoque cette guerre. Il commence à faire vraiment froid.

Carte de François Carré de Malberg à sa cousine Elisabeth (non datée)

Voilà comment un 210mm arrange une de ces pauvres et jolies maisons d’Alsace. Dans cette habitation nous avions pris nos repas, exactement deux jours, avant le bombardement. Ce village que tu vois là représenté, a été longtemps occupé par mon régiment et c’est maintenant les cuirassiers de l’Oncle Maurice[1] qui y tiennent garnison. Au bout de la rue une petite flèche t’indique l’endroit où passe la ligne des tranchées de nos ennemis à quelques 800m du village. Mille souvenirs à vous tous. Frantz

 

[1] Maurice Jacques, mari de Gabrielle Carré de Malberg.

23 novembre 1914 Carte lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à son cousin François

Tes 2 cartes nous ont fait le plus grand plaisir, le « jointage » a parfaitement réussi ! Je suis contente de te savoir où tu es… mais quel froid terrible, la nuit cela doit être atroce. – Figure-toi qu’il a 80 Allemands installés à Saint Joseph, Paul Louis est ravi … il est interprète et surveille les correspondances, c’est une belle situation pour un Alsacien ! Moi, je ne fais plus du tout de « petits trous », mais j’en raccommode beaucoup – et même des grands ! L’ambulance du lycée est comble, c’est la région d’Ypres qui nous fournit si bien ; il y a beaucoup de Belges « savez-vous » ! – Bon courage, bonne chance, mon cher Frantz, écris encore. Très affectueusement à toi. Lily

 

23 – 25 Novembre 1914 Lettre de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg

Enveloppe allemande utilisée par François Carré de Malberg pour envoyer ce courrier Enveloppe allemande utilisée par François Carré de Malberg pour envoyer ce courrier

Tranbach-Bas
23 Novembre 1914

Nous venons de quitter ce qu’il est convenu de dénommer les « avant-postes ». Il faut que je te donne un petit aperçu des dits pour que tu n’imagines pas un trop noir tableau.

Depuis un village qui sert de point initial nous parcourons une sorte de cycle qui se renouvelle continuellement . Le point initial est B… de là nous allons à N… plus rapproché de la ligne des « Vorposten » et le troisième jour nous tenons réellement cette ligne extrême qui se trouve à une distance variant de 1800m à 400m des lignes allemandes. Et le tour reprend à partir de B… Il n’y a donc qu’un jour sur trois où l’on court le risque de recevoir des balles. Ces risques eux-mêmes sont très minimes car les fusillades inutiles sont interdites. L’ennemi le plus redoutable, actuellement, c’est le Froid.

« Le tricot du soldat » est une fort jolie institution, bien qu’elle procure bien des embêtements aux sergents-majors, mais tous les tricots de France et de Navarre, ne valent pas une chambre chaude où s’abriter des frimas. C’est ce dont nous manquons le plus et je plains les hommes qui sont forcés de passer la nuit dans des granges ouvertes à tous les courants d’air.

Au sujet de ces fameux ballots, je me permettrai de révéler l’abus qui en est fait actuellement. Ici chacun a beaucoup plus qu’il ne lui en faut, en fait de linge, passe-montagnes, etc et si nous devions faire des étapes de 20 ou 30km les soldats seraient forcés de jeter quantité de ces effets. Mais le gaspillage le plus criant consiste à continuer la distribution des paquets qui arrivent en foule. Le résultat est que les soldats jettent leur linge dès qu’il est sale sans essayer de le laver sachant qu’ils en « toucheront » du neuf. Je serai partisan d’un propagande hostile à la confection de ces ballots en ce qui concerne le linge, tout en continuant cependant d’expédier le tabac, le chocolat, les conserves qui font toujours florès.

Ces indications je les ai recueillies d’après ce que j’ai vu moi-même, il ne faut peut-être pas généraliser, je ne sais pas ce qui se passe dans le Nord.
Je suis toujours menacé d’une bande noire à mon pantalon mais ce n’est pas encore chose faite[1].

Mille affectueuses pensées à vous tous qui êtes plus à plaindre que nous.

Frantz

Et la pauvre halle aux draps d’Ypres, l’admiration de ton père !!!!!

 Petit papier à part dans l’enveloppe :
Le Sous-Lieutenant P Chenest du 91ème de ligne a été fortement malmené par une « marmite ». Après avoir refusé l’évacuation du front, il a du néanmoins se faire transporter au Val de Grace où il est actuellement en traitement. Les médecins le disent atteint d’une surdité qui ferait croire à une perforation du tympan. Nous faisons des vœux pour le prompte rétablissement de notre camarade. (Extrait du Journal Les Armées)

 [1] Allusion à une possible promotion comme officier.

26 novembre 1914 : réponse d’Elisabeth Carré de Malberg aux lettres des 18 et 19 Novembre d’Odile Carré de Malberg

26 novembre 1914

Ma chère Odile,

Tes deux lettres me sont parvenues sans encombre et j’aurais voulu te témoigner plus rapidement ma gratitude mais impossible… Tu n’as pas idée de mes journées en ce moment. Il y a eu la semaine dernière 3 arrivages intensifs de blessés, l’ambulance du lycée est portée à 470 lits, cela donne dans les 120 pansements à faire par jour. Dans ma salle, nous sommes à 4… tu vois d’ici le travail ! Enfin, je ne me plains pas au contraire, je suis très heureuse d’avoir de l’ouvrage et surtout de ne pas être dans un hôpital de la Croix-Rouge où il y a 3 infirmières pour un malade ! – Nous avons un nouveau major auxiliaire, un interne des hôpitaux de Paris et je suis très flattée parce qu’il me prend tout à fait en considération : il me confie les pansements difficiles, me fait faire les injections de sérum antitétanique et me demande mon avis dans les cas difficiles…

Par exemple, je suis toujours seule de mon espèce !… à la salle des pansements (certaines gens en seraient bien choqués, aussi je ne leur dirais pas !).

Il faut que je sois sérieuse comme un pape et qqfois, je me mords terriblement les lèvres pour ne pas rire à certaines plaisanteries de mes clients.

Les Belges sont de braves gens mais ils sont passablement grossiers. Je fais une grande différence avec les Français qui ne se départissent jamais de leur politesse et de leur amabilité.

C’est la région de Dixmude et d’Ypres qui pourvoit si bien mon ambulance en ce moment et, hélas, ces malheureux blessés arrivent absolument exténués. Ils ont des syncopes aux premiers pansements et c’est bien pénible de les voir dans cet état lamentable.

Il y a de nouveau beaucoup d’Algériens et de Marocains pour mon grand malheur, car ils sont horriblement sales ! Je soigne aussi un Sénégalais qui a 1m90 de haut et qui est noir comme du cirage, mais lui est tout à fait charmant… nous sommes très bons amis, nous faisons de grandes conversations en langage nègre ! Naturellement ma grande sollicitude reste toujours pour ces braves du 20ème corps et pour les soldats du 42ème !

Paul-Louis continue à surveiller la correspondance des Allemands de St Joseph, ce qui lui donne fort à faire et figure-toi, qu’au nombre des prisonniers, il a découvert un Alsacien. Oui, un vrai Alsacien et qui vient vendre chaque semaine son beurre ! J’en suis toute frémissante !

Pour en revenir à ta lettre, j’ai été très heureuse des bonnes nouvelles que tu donnes de Pierre et, malgré mon grand patriotisme, je ne puis m’empêcher de me réjouir beaucoup de le savoir pour quelque temps à l’abri de la mitraille…. Et surtout que cela a encore chauffé ferme, ces jours-ci, en Argonne ! Mais cette surdité ne doit rien avoir de drôle – j’imagine que tu es seule à te tenir les côtes – et pourtant quelle chance il a comparé à tant d’autres !… Est-il bien soigné ? Mon oncle Louis a eu aussi il y a quelques années le tympan déchiré à la suite d’un accident de chasse : il a été très bien traité et guéri à Paris, par un spécialiste dont il nous serait facile d’avoir le nom et l’adresse si cela peut être utile à Pierre. Mais je crois que le traitement est toujours très long et assez douloureux.

– Avez-vous des nouvelles de François ? On prétend aussi ici que le St Blaise et un autre fort de Metz seraient entre nos mains, mais je suis persuadée que c’est faux. Pourquoi les journaux n’en parleraient-ils pas ?

A Nancy on entend toujours le canon, nuit et jour ; Papa en est exaspéré et naturellement ne veut pas dans ces conditions nous faire revenir. J’en prends mon parti, puisqu’ici j’ai plus de blessés à soigner que je ne puis et que je suis dans un service très intéressant. Pour Maman c’est plus ennuyeux et elle continue à trouver le temps long.

Que fais-tu toi à Paris ?

Et Colonna et Philippe Remond ? Dis à Madeleine que je voudrais bien lui écrire, mais qu’en ce moment cela ne va pas ! je suis trop fatiguée le soir pour élucubrer une lettre digne d’elle ! Mais elle, elle peut bien m’écrire !

J’ai été enchantée de recevoir votre carte de fête et spécialement de revoir les sympathiques hiéroglyphes de Pierre. Tous mes remerciements à tous.
« Für heute schließe[1]» comme disent tes bonnes amies de Fribourg… et tu as de la chance d’avoir une aussi longue lettre !

Je t’embrasse, ma chère Odile, très très tendrement.

Lily
Paul-Louis[2] très sensible à tes aimables souvenirs me charge de ses hommages… T’ai-je déjà dit que la précieuse petit Vitesse[3] est sauvée et est en sureté chez Tante Marthe ?

[Rajouté de côté d’une des feuilles] : Ecris encore à l’ambulance ou chez moi…..

[1] Ce qu’on peut traduire par « Pour aujourd’hui rideau ».
[2] Paul-Louis Wenger
[3] Nom sans doute de la petite chatte de Bernard Carré de Malberg resté au Canal (cf journal de Marthe Grass)

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