Première blessure

Le 7 septembre 1914, François Carré de Malberg est blessé, peu gravement, au début de la bataille de la Marne. Le sentiment de soulagement domine et sa famille va peut-être le revoir,  pour la première fois depuis son départ au front! Effectivement, François convalescent circule: il va tout d’abord  voir Elisabeth, infirmière à Caen, puis  il se rend à Flers où sa mère et sa soeur Odile sont réfugiées  et enfin regagne  Belfort où réside toujours son père Félix.

Télégramme annonçant la blessure de François Carré de Malberg Télégramme du 13 septembre 1914 de Raymond Carré de Malberg à Félix Carré de Malberg, annonçant la blessure de François Carré de Malberg

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FRANÇOIS BLESSE TRES LEGEREMENT POIGNET DEUX SEPTEMBRE[1] EST ARRIVE PROVIDENTIELLEMENT A CAEN OU NOUS HABITONS MAINTENANT RUE VINGTIEME SIECLE. IL POSSEDE CONGE CONVALESCENCE QUINZE JOURS. NOUS L’HEBERGEONS AVEC TENDRESSE FIERTE JOIE RAYMOND


[1] Curieusement la date officielle de la blessure est le 7 septembre…

 

7 septembre 1914, lettre de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg après sa blessure.

A tout hasard j’écris ce grimoire mais je ne sais pas trop où l’adresser : je fais le vœux qu’il te joigne dans quelque établissement de la Croix-Rouge de Caen.

Valognes
Hôpital provisoire N°24
Ma chère Elisabeth

J’ai reçu ta carte datée de Caen et tu vois où je me trouve actuellement en traitement pour une fort légère blessure au poignet droit (ce pourquoi mon écriture d’enfant).

A tout hasard j’écris ce grimoire mais je ne sais pas trop où l’adresser : je fais le vœux qu’il te joigne dans quelque établissement de la Croix-Rouge de Caen. Je vais également expédier des cartes postales dans tous les grands hôtels de la ville de Caen pour avertir tes parents si possible ( ?)

En tous cas avant de repartir pour le front de (illisible) la ligne de feu je vais tâcher de passer par Caen et tâcher de vous dénicher ne serait-ce que pour quelques heures.

                  Blessure très bénigne au reste récoltée au cours des engagements de la Marne près de Nanteuil le Haudouin  exactement au combat de Bouillancy près de Dammartin.

30 septembre 1914, lettre d’Elisabeth Carré de Mlaberg à sa cousine Odile Carré de Malberg

il faudra de nouveau beaucoup  de courage pour le voir repartir ! – C’était si bon de le sentir ici à l’abri de la mitraille ! – Et pour lui, je sens bien que c’est beaucoup plus effrayant de partir la seconde fois que la première…

Caen – 30 septembre 1914

 Ma chère Odile,

 Je suis bien déçue que tu ne viennes pas à Caen, je m’étais beaucoup réjouis de te revoir : en ce moment on a tant besoin « d’être ensemble » ! J’enrage en pensant que vous êtes si près de nous et qu’il n’y a pas moyen de voisiner ! Quelle patience il faut ! Pourtant je ne veux pas me plaindre, après la grande joie que nous a donnée la présence de François ici. C’est inouï que l’on se soit retrouvé ainsi et j’ai été longtemps avant de pouvoir croire à la réalité… imagine mon saisissement, lorsque, étant seule à la maison, j’ai moi-même été ouvrir la porte et que je me suis trouvée en face de lui ! Nous n’avions plus eu de ses nouvelles depuis le 16 août et l’on était le 12 septembre ! C’est vraiment providentiel qu’il ait pu ainsi nous retrouver, providentiel aussi que vous soyez à Flers. Je n’ai qu’un regret, ma petite Odile, c’est d’avoir plus joui de ton frère que toi-même ; je comprends si bien quelle impatience tu as de le revoir et combien tu as du souffrir de ne  pas accompagner ta mère à Caen ! Enfin, profite bien de lui pendant les quelques jours qu’il va passer à Flers et puis… il faudra de nouveau beaucoup  de courage pour le voir repartir ! – C’était si bon de le sentir ici à l’abri de la mitraille ! – Et pour lui, je sens bien que c’est beaucoup plus effrayant de partir la seconde fois que la première…

Madame Chenest a-t-elle eu récemment des nouvelles de Pierre ? Je t’en prie, Odile, lorsque tu apprendras quelque chose de lui, écris-moi de suite, et, glisse incidemment dans la lettre ce que tu sais !.. Tu imagines bien mes inquiétudes ! – J’ai appris par un soldat que le régiment de Jean, le 269ème a été très brillant au combat d’Armance , près de Nancy : maintenant, il est dans la Somme. Mais de ce pauvre 45ème je ne puis jamais rien apprendre…

Ta mère te dira que j’ai été prise comme infirmière dans l’un des hôpitaux de Caen. J’en suis bien contente et mon travail de cet hiver n’aura pas été inutile. Je suis au service des pansements et j’y passe la matinée de 8H à midi, quelque fois l’après-midi, à soigner bras, jambes, têtes etc. Tous ces pauvres blessés sont bien gentils, bien patients, mais si tristes ! J’en ai beaucoup du 42° et nous parlons de Belfort et du Général Faës ensemble… Je suis heureuse, parce que j’ai le sentiment d’être vraiment utile là, mais le spectacle de ces souffrances me navre. Ah ! Cette maudite et horrible guerre : quand même tout serait pour le mieux que ce sera encore très mal. Que de misères il va y avoir là-bas en Lorraine et comment retrouverons-nous notre Alsace ?  J’ai la nostalgie du Canal. Y serons-nous jamais réunis tous comme avant ! Il y a aujourd’hui un an, c’était le mariage de Charlotte, te souviens-tu ? Et puis après, quelles bonnes journées… je revois tous ces souvenirs, un par un, avec une précision lamentable, mais… je sais aussi que d’autres souffrent encore bien plus de la guerre que moi, et, j’ai pitié d’eux !

Pauvre Vévette, quel écroulement de son joli rêve, elle ne méritait tout de même pas cela ! Les voies de Dieu sont bien impénétrables, ayons pourtant confiance en lui.

Ta mère te dira les nouvelles que nous avons reçues ces jours-ci des uns et des autres et je n’ai pas le temps de faire ma lettre plus longue.
Je pense au tu as bien joui de Madeleine et de Geo ; comme je regrette de n’avoir pu les voir un peu aussi.
Au revoir, à bientôt peut-être, on ne sait jamais ce qui peut arriver par le temps qui court…
Je t’embrasse ma chérie, bien bien tendrement.

Ta vieille lily

 28 septembre 1914, Lettre de Marie Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg

Marie Carré de Malberg, photo de Jacques Ropartz Août 1914 Marie Carré de Malberg, photo de Jacques Ropartz Août 1914

Puis quand les 1ers coups de canon ont retenti, c’est-à-dire vers le 24 ou 25 août, toute leur belle assurance s’est évanouie, et Mr Ropartz a planté là sa mairie, Jacques son électricité et Alain son Ecole Professionnelle pour se sauver au plus vite.

Nancy, 28 septembre 1914

C’est le jour où l’on vous mesurait
tous sur la porte du Canal !

Ma chère Lily

 J’ai attendu quelques jours pour te remercier de ta bonne lettre et y répondre, parce qu’en même temps que la tienne j’avais reçu aussi une lettre de ton père, datée de 2 jours plus tard, et arrivée par le même courrier, que je lui avais tout de suite répondu un petit mot sur une carte. A toi, je voudrais écrire plus longuement, puisque je n’ai pas encore eu l’occasion de le faire depuis notre séparation forcée. Je sais bien que d’après ce que vous me dites ma prose risque de ne pas arriver à destination et cela me fait perdre le courage pour écrire. Cependant, je reçois si bien, il me semble, tout ce que vous m’envoyez, que je vais encore essayer cette fois de vous expédier ce mot. Aussi bien je vais essayer de faire cet envoi par un système qu’on m’a recommandé comme plus rapide et plus sûr. Tu me diras si cela a vraiment réussi et combien de temps il aura fallu à cette lettre pour te parvenir. Tout d’abord, si vous avez beaucoup pensé à moi, comme vous me le dites tous, ce que je veux bien croire, tu penses bien que moi de mon côté, j’ai beaucoup pensé à vous aussi et à notre triste séparation, au lieu de la réunion de famille qu’on avait projetée cette année plus longue justement que d’habitude. Puis, depuis que François a la bonne fortune d’être auprès de vous, tu penses bien aussi que je vous ai enviés plus d’une fois et que ma pensée ne vous a pour ainsi dire pas quittés. J’ai eu un tel soulagement d’apprendre que François était blessé et qu’il avait pu aller à Caen que je ne pensais presque plus à la guerre, du moins, elle m’intéressait beaucoup moins. Il est vrai que cela a coïncidé avec une période d’accalmie pour Nancy, les troupes s’étant éloignées, on n’entendait plus le canon, et il y avait en même temps moins de passages de soldats, bien moins de blessés dans les hôpitaux, bref un calme relatif qui m’a permis de demander quelques jours de vacances pour soigner un commencement de rhume, ce que j’ai obtenu très facilement. L’idée de la guerre était donc moins préoccupante pour moi tandis que je raccommodais mes bas tranquillement à la maison sur mon balcon, le dos au soleil. Mais voici que depuis 2 jours, il faut coûte que coûte qu’on se remette à penser à la guerre à Nancy, depuis samedi soir en effet nous sommes régalés ici d’une canonnade incessante, jour et nuit qui n’arrête pas et qui, bien qu’éloignée n’en est pas moins obsédante et terriblement fatigante. Pour ma part, j’en ai la tête comme un boisseau. Et puis comme on ne sait pas où cela se passe ni si ce sont les canons ennemis ou bien ceux de Toul comme certaines personnes le supposent, c’est encore plus angoissant. On nous a bien annoncé ces jours-ci les canons de marine de gros calibre qui devraient arriver de Cherbourg pour protéger nos soldats et tomber sur les Allemands fuyants vers Metz. Est-ce ceux-là qui travaillent ? C’est bien possible, à entendre le tapage qu’ils font. Espérons que demain, un bout d’article de journal viendra nous renseigner et nous tranquilliser.

Sauf cela, rien à signaler ces jours derniers. On s’est habitué ici à sa petite vie sans grands changements. Chacun court à son hôpital, ou s’occupe de l’œuvre des réfugiés ou incendiés lorrains, ce qui fait qu’on ne peut plus voir personne à moins de rencontrer quelqu’un dans les rues. C’est ainsi que j’ai vu plusieurs fois Melle Dury qui chaque fois m’arrêtait pour me parler de toi, naturellement. Elle s’occupe avec Mme Matray des vêtements à donner aux malheureux réfugiés. C’est une chose importante et qui marche sur une grande échelle, beaucoup de jeunes filles en font partie. Dans le même ordre d’idées il y a eu hier une grande cérémonie à la cathédrale pour les victimes de la guerre avec absoute par l’archevêque, et à laquelle ont assisté toutes les autorités dans tous les genres. Il y avait les dames de la Croix Rouge et des Femmes de France, donc Mmes de Metz, Lacroix etc et Beuckard, Stoffel etc, le préfet en personne, le maire etc et tout le monde fraternisait la cathédrale comble d’ailleurs. Voilà qui va étonner tes parents ! En tous cas cela fait plaisir, et fait présager de meilleurs jours pour la France plus tard.

Tu demandes des nouvelles de ce pauvre Nancy, on cite tous les jours pas mal de morts aux armées, mais pour ma part, je connais heureusement peu de monde.  Parmi les blessés il y a Jean Adrien (à la poitrine), Fernand Pollain (aux mains), le lieutenand Isambart (à la cuisse). Je ne connais pas les autres, et cependant que d’enterrements, que de larmes, que de deuils dans les rues.

Tu voudrais savoir des nouvelles de Gaud ? Je te dirais qu’elle avait fini par revenir de son voyage de Bretagne après être restée 15 jours à Paris et s’être bien fait prier pour rentrer elle est arrivée ici à la fin d’août juste pour les 1ers jours terribles. Aussi de la part de ses tantes et cousins de Paris, elle a tellement travaillé ses parents que deux ou 3 jours après, toute la famille se sauvait sans tambour ni trompette. Jusque-là ils étaient tous très optimistes et j’allais assez souvent les voir pour me remonter et m’entendre dire : la guerre sera bientôt finie, nous avançons, les Russes marchent sur Berlin, les All. sont écrasés, etc etc cela finissait même par m’agacer un peu. Puis quand les 1ers coups de canon ont retenti, c’est-à-dire vers le 24 ou 25 août, toute leur belle assurance s’est évanouie, et Mr Ropartz a planté là sa mairie, Jacques son électricité et Alain son Ecole Professionnelle pour se sauver au plus vite. Je les avais vus l’avant-veille encore tranquilles. Le surlendemain au matin Jacques venait m’annoncer qu’ils partaient à midi. Il paraît que la pauvre Mme R. ne pouvait plus manger, ni  dormir et qu’il fallait l’emmener au plus vite, de plus elle ne serait pas partie sans avoir tout son monde avec elle. Après un voyage des plus pénibles ils se sont arrêtés quelques jours à Paris pour se rendre ensuite en Bretagne chez la belle-sœur Mme Chauvy, où ils sont encore bien tranquillement et dont voici l’adresse si tu veux écrire à Gaud : Keravel par Plouha, Côtes du Nord. Peut-être Gaud t’a-t-elle écrit à l’Hôtel d’Angleterre à Caen, car en répondant à Mme R. qui m’annonçait leur installation définitive à Keravel, je lui ai dit que vous étiez à Caen à cet hôtel, je ne connaissais que cette adresse alors pour vous. Passes-y donc et demande s’il n’y a pas de lettre pour toi. J’ai aussi écrit là une fois à ta maman.

Je vois quelquefois les Gavet, puisqu’ils n’habitent pas loin de mon hôpital et qu’ils m’ont même invitée plusieurs fois à déjeuner. La pauvre Juliette est toujours au lit, bien pâle et bien fiévreuse – voilà qui n’est pas fait pour la remonter toutes les émotions par lesquelles elle passe ! Cependant Claire veut toujours qu’elle aille mieux et ce n’est soit disant qu’un peu de bronchite. Moi je lui trouve une mine détestable elle est transparente et toujours un peu haletante bref moins bien chaque fois que je la vois. Et le pauvre Mr Gavet me paraît bien absorbé ! Sans doute il doit se rendre compte. Ils sont tous très occupés, Mr Gavet à l’ambulance du Bon Pasteur, et Raymond au lycée où il est très pris car c’est une des ambulances les plus remplies.

Pourtant, nous sommes moins occupés tous à Nancy en ce moment, on a évacué beaucoup de blessés vers le centre et le midi et il ne reste plus que les intransportables, donc ceux qui donnent moins de mal, puisqu’ils ne bougent guère dans leur lit et ont tous plus ou moins dans un appareil leurs membres blessés qu’on panse moins souvent par le fait. Du reste à l’hôpital militaire on est privilégié pour certaines choses car il y a les infirmiers qui font la grosse besogne et qui veillent la nuit. C’est plus ou moins bien fait, je ne dis pas, mais enfin, nous n’avons rien à y voir. Il y a dans ma salle une infirmière en chef qui ne quitte jamais ni jour ni nuit, et qui fait presque tous les pansements avec les médecins : il faut seulement les aider, défaire les pansements, passer les objets, terminer et ranger. Tout cela se passe le matin et quant aux opérations jamais nous ne n’y assistons, on a assez à faire dans les salles. Au moment de la grande presse il y a 15 jours, nous n’étions que 5 infirmières pour 80 lits, je t’assure qu’on sentait ses jambes à la fin de la journée, car à côté des pansements à faire il y a les lits à préparer, donner à manger aux blessés, préparer la ouate, rouler les bandes etc.

Je te raconte tout cela parce que je pense que cela t’intéressera, mais que de choses encore à te dire ! Il faut pourtant que je te quitte ma chère Lily, partage avec tes Parents, ton frère et François tous mes baisers bien affectueux. Espérons que cette lettre t’arrivera !

Marie

Vos commentaires

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  1. GAVET Philippe

    Bonjour

    Vous citez dans la lettre du 28 septembre 1914, les Gavet de Nancy
    dont Gaston Gavet, oncle de mon père.
    Avez-vous d’autres courriers où sont relatés des événements avec cette branche de ma famille?
    Si oui pouvez-vous me les communiquer ?
    Avec mes remerciements

    Philippe GAVET

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