Je ne te causerai de la guerre que par généralité – et depuis le début.

Philippe Dorvain, jeune médecin, a connu Elisabeth Carré de Malberg et André Jacquelin à l’hôpital de Caen. Parti le premier au front,  il écrit régulièrement à André Jacquelin une lettre par mois pendant l’année 1915. Parfois l’émotion vient briser ce rythme… il  décrit quelques impressions sonores ou visuelles de la guerre ou  rapporte des réflexions plus intimes et profondes.   Dans une lettre de juin, très longue, écrite sur du mauvais papier, Philippe Dorvain tente de convaincre son ami André de rester à l’arrière ou son intelligence et son savoir faire seront, d’après lui,  plus utiles. Il dresse un tableau  impitoyable de la situation au front et essaye de faire comprendre l’état d’esprit des poilus coincés dans cette tragédie entre la pression sociale (ne pas démériter aux yeux de camarades de combat), la pression militaire (ne pas être fusillé) et la pluie de fer incessante des bombardements allemands.

 

Creil bombardé Creil bombardé – Les débris du grand pont de fer. Carte postale de Philippe Dorvain à André Jacquelin 25 Février 1915

Carte postale de Philippe Dorvain à André Jacquelin, 25 février 1915

Creil bombardé – Les débris du grand pont de fer

25-2-15
Très bon voyage.
Vous écrirai à tous dans qques jours après adaptation au milieu.

P Dorvain
Méd auxiliaire
Réserve du personnel sanitaire
De la 2ème armée Section 60

Lettre de Philippe Dorvain à André Jacquelin, 15 mars 1915

Je t’assure que ça cognait ferme toute la nuit les marmites – nous sommes très bien matériellement ici, mais l’approvisionnement en papier à lettre est dur…

15.3.15

Mon cher Jacquelin
Je suis enfin arrivé sur le front depuis hier, et pour le baptême du feu, j’ai été servi hier – il y a eu une attaque Boche qui a raté et ce matin 2 biplans français se sont fait canarder sans résultat d’ailleurs. Je t’assure que ça cognait ferme toute la nuit les marmites – nous sommes très bien matériellement ici, mais l’approvisionnement en papier à lettre est dur aussi je te charge de distribuer les lettres – je suis à –S… Somme[1] toute on est bien. Je n’ai pas rencontré ce vieil Albert des familles- Ah dis donc. Pourrais-tu m’envoyer en 2 paquets de 9 kilos, 18 kilos de bandes. Ca manque totalement – Je te paierai la part bien entendu ; les types ici ont des bandes qui pourrissent presque –
Je te quitte vieux, surtout n’oublie pas les bandes.

Ton vieux camarade
P Dorvain

[1] Ruse assez transparente pour déjouer la censure et permettre à André Jacquelin de le localiser…

Philippe Dorvain à André Jacquelin, 24 mars 1915

… je faisais attention bien entendu, quand un soldat me flanque par terre : … boum… une marmite éclatait à 30 mètres ; moi qui étais disposé à lui coller 4 heures de garde pour m’avoir bousculé je le remercie naturel – bssi – boum – bssi …. Boum …… Bssi …… boum-bssi…… boum …… bssi……boum

Moulin de F—- 24-3-15

Mon vieux Jacquelin

 Enfin m’y voici, je t’ai écrit à mon arrivée à S— mais si c’était déjà le front ça n’était pas la 1ère ligne d’où je t’écris – J’ai été envoyé ici pour 4 jours et je pensais t’écrire de suite à mon retour, mais les nécessité du service l’exigeant, je reste pour 16 jours et c’est au son bruyant des marmites que je t’écris. Comme je ne peux pas dire la même chose à tous, tu complèteras avec Sauson auquel j’écrirai demain, la série des impressions par lesquelles je suis passées – Et d’abord mon vieux bien que je ne me le sois jamais figuré à l’arrière, je viens de graver dans ma tête : la prudence est mère de la sureté. Voici pourquoi, quand je suis allé la nuit de S— au moulin de F- celui qui conduisait l’équipe s’est trompé de route et nous emmenait sur les Boches, naturellement à la 1ère fusée éclairante – clac – bssi clac – bssi – on nous a tiré dessus et les branches d’un bosquet voisin nous montrent qu’on ne nous envoie pas de billets doux. Quand j’arrive (le lendemain) un type lève le nez trop haut – pouf  il est tué, avant-hier c’était le marmitage ; il nous en est arrivé 55 en ½ heure de ces marmites de 105 qui ont alterné avec les crapouillots de 77 et ça m’a encore donné une leçon de prudence : je visitais le poste avancé du « chapeau de gendarme » ou tranchée de flèche qui est le coin le + dangereux ; je faisais attention bien entendu, quand un soldat me flanque par terre : … boum… une marmite éclatait à 30 mètres ; moi qui étais disposé à lui coller 4 heures de garde pour m’avoir bousculé je le remercie naturel – bssi – boum – bssi …. Boum …… Bssi …… boum-bssi…… boum …… bssi……boum – 5 marmites se succèdent sur le poste, comme naturellement je ne puis que me faire casser la figure sans utilité je cavale au poste de secours en rampant à plat ventre ——- bssi boum.. je suis couvert de terre ; je me transforme en limande et je gagne mon trou au bord duquel je cours (  ….. bssi – boum une haleine chaude m’a soufflé dans le cou, mes oreilles tintent, je reçois sur le crâne un pot de chambre cassé à 1 m au dessus de moi ; un cochon de crapouillot me pète à 4 mètres dans le dos ; (ce qui est épatant c’est qu’on les entend venir 2/3 secondes avant) heureusement je n’ai pas écopé –

Je relis ta lettre où tu me parles d’un gibier – avec Sauson – Je ne pige pas … explique moi donc ce bateau – oui mon vieux on change de l’arrière à l’avant (pour moi je n’aurai pas peur). Mais le canon le soir est d’une beauté sans égale quand les marmites ne sont pas pour votre blair. Ton histoire avec ce vieux trumeau de propriétaire m’a fait tordre. Quant à penser aux « mouquères » tu te trompes et nous bandons ( ?) plus au front que partout ailleurs ; nous couchons tout habillés depuis 11 jours et dame ! heureusement qu’on se réveille à temps sans quoi gare à la colle.

Ecris-moi vite si tu vas à Serquigny ( ?) ce que je ne te souhaite pas. Bien des amitiés à tous, et meilleurs souvenirs.

Ton vieux P Dorvain

Lettre de Philippe Dorvain à André Jacquelin, 29 mars 1915

Il venait de tirer sur les Boches quand une balle rentrée dans la bouche lui a, en ressortant arraché carotides et jugulaire.

Enveloppe :
Destinataire :
Monsieur A Jacquelin
Médecin auxiliaire
Hôpital dépôt de convalescents n°5
(Lycée Malherbe)
(Calvados)   Caen

Au dos :
Dorvain
Médecin auxiliaire
224° de ligne
53° division
Secteur 41

Lettre non datée – cachet de la poste : 29 – 3 – 15 Calvados

Mon vieux Jacquelin

Tout va bien pour moi par ici, mais je viens de voir une triste fin : celle d’un lieutenant avec lequel je m’étais lié. C’est le fils du général commandant d’armes à Lyon : Gl Laborre.
Il venait de tirer sur les Boches quand une balle rentrée dans la bouche lui a, en ressortant arraché carotides et jugulaire.
Je suis arrivé à son dernier soupir sans avoir eu le temps d’essayer d’arrêter l’hémorragie.
Enfin c’est le sort connu qu’on attend peut-être.
Aujourd’hui à 3 h du matin, on m’a téléphoné de venir de suite à 2 kilom. dans un bois, un type avait été pris sous un éboulement : il n’avait heureusement que la jambe cassée. Il fait beau en ce moment.
Une nouvelle à Carnoy  nous avons fait sauter une mine qui a tué des quantités de Boches.
Hier le canon a tonné tout la nuit sans arrêt par 6 ou 8 coups. Le ciel était rouge au loin. C’était impressionnant. Je te quitte vieux sur toutes ces idées noires, la mort de mon vieux Laborre m’a bouleversé.

P. Dorvain

Enveloppe contenant le courrier de Philippe Dorvain à André Jacquelin, 16 juin 1915 Enveloppe contenant le courrier de Philippe Dorvain à André Jacquelin, 16 juin 1915

Lettre de Philippe Dorvain à André Jacquelin, 16 juin 1915

Il faut une volonté de fer pour rester dans cette fournaise, au point qu’attaquer est à peine plus meurtrier que tenir.

Enveloppe : F.M.
Monsieur A Jacquelin
Médecin auxiliaire
Hôpital dépôt de convalescents n°5
(Lycée Malherbe)
Caen

Au dos de l’enveloppe
Dorvain
Med. Aux
224° Inf
21°Cie
Secteur 41

Mon cher Jacquelin

Je vais bien, nous sommes au repos pour nous nettoyer un peu, depuis 3 jours, mais nous devons repartir ce soir aux tranchées. La situation est bonne par ici ; nous avançons mais c’est très dur.

Je ne te causerai de la guerre que par généralités – et depuis le début.

Et d’abord je te dirai que, loin de se ralentir, mon ardeur n’a fait que s’accroître depuis le début, d’abord parce que je suis là dans mon élément (et j’aurais sûrement mieux fait de passer St Cyr) ensuite parce que les progrès sont si lents et les blessés si nombreux que le maximum de dévouement me paraît un devoir et puis aussi parce que l’absence de patriotisme, d’idéal et de bonne volonté est tel chez beaucoup de ceux qui m’entourent que j’imagine qu’il est encore de mon devoir d’y faire une compensation.

La guerre de tranchées n’est pas une belle guerre, mais il faut plus de qualités que dans toutes les autres, et la première, la plus difficile, c’est la ténacité.

Il faut une volonté de fer pour rester dans cette fournaise, au point qu’attaquer est à peine plus meurtrier que tenir. Quand après des attaques heureuses, qui nous ont rendu maîtres des lignes ennemies « il faut tenir », c’est à ce moment que toutes les qualités qui ne sont pas françaises (puisque la persévérance ne l’est pas à vrai dire) doivent apparaître, et le miracle de cette guerre est justement d’avoir montré tout ce que nous étions susceptibles d’acquérir.

Maintenant, au front, on voit plus juste : le grondement incessant (il n’a pas arrêté 1 heure depuis le 9 mai) de canon même dans le lointain n’a rien de poétique et de près (nous sommes à 100m devant les 75) est foncièrement insupportable. (Je te reverrai, je te dirai les différents bruits, mais je ne veux pas finir ma lettre à écrire des onomathopées).

Il y a d’ailleurs antithèse flagrante entre tout ce qui nous entoure, ce que j’ai écrit dans un vers (car j’en fait toujours de mauvais)

« La nature est en paix, les hommes sont en guère », aucun oiseau n’a quitté son nid, son coin- Les alouettes, les hirondelles volent continuellement. J’ai trouvé 2 nids de perdrix, de cailles – dans ces champs perpétuellement bombardés. Les nids de moineaux foisonnent à la Targette anéantie retournée en poussière, et les prés incultes sont véritablement splendides avec leurs fleurs couleurs de France, symbole d’actualité : le bleuet, la corbeille d’argents et le coquelicot.

Voilà pour les choses – je te parlerai de nous maintenant.

Je ne puis te parler que du 224°, mais j’espère que tous ne sont pas passés au même moule.

Le soldat, le poilu, n’est pas souvent un brave. Il y en a dans le tas qui sont des héros, les autres ne veulent pas l’être ; certes ils marchent, certes ils tiennent, mais beaucoup de mauvaises raisons les y obligent : d’abord c’est la peur d’être fusillés et ensuite c’est la crainte d’être traités de lâches par des camarades qui auraient fait leur devoir ; le vrai patriotisme, vois-tu, consiste à savoir souffrir volontairement pour la Patrie jusqu’à en mourir. Eh bien eux le font parce qu’ils y sont forcés et ils en ???????; ils désirent que ça soit fini (et c’est juste) mais ils voudraient ne pas finir. Si j’étais intransigeant je dirais qu’une telle attitude n’a pas d’excuse mais je ne le suis que pour moi. Et ce qui intervient en leur faveur, c’est 1°) les vexations qu’ils ont (au repos on les emm…. plus encore qu’à la caserne) 2° ) les souffrances qu’ils subissent parce que d’autres ne font pas leur devoir et je veux parler ici du ravitaillement. Oui, c’est triste, et cependant, on mange, on « rabiote » les vivres de ceux qui se battent. Le vin est en partie bu et remplacé par de l’eau par ceux entre les mains desquels il est obligé de passer, et la quantité intégrale y est rarement même au départ.

La viande, les légumes manquent parce qu’il y a quelque part, un ignoble, un criminel pot de vin que certains touchent, parce que les sous ordres pillent ce qu’ils ont, et que les grands manitous, ou bien ne reçoivent pas le nécessaire sciemment, ou bien poussent leur négligence coupable jusqu’à ne pas surveiller ce qu’ils devraient savoir. Et cela a ce résultat désolant que chaque fois qu’il y attaque ou coup de chien, les soldats n’ont pas à manger, et cela leur est arrivé pendant 2 jours consécutifs ici. Nous avons eu faim, et sans raison utile, uniquement par la négligence par ceux qui assurent le ravitaillement. 3°) tous ou presque tous les cadeaux sont retenus à l’arrière par les sous-officiers ; les cigarettes mexicaines qui ont été envoyées par milliers de boîtes ne sont pas arrivées en 1ère ligne, et il y en avait suffisamment pour chaque soldat, et moi qui suis sous-officier – j’en ai eu 1 paquet par charité. Il en est de même du chocolat et autres bonnes choses. Jamais ce qui est envoyé n’arrive à celui qui doit l’avoir : au combattant. Seuls les effets ou le linge arrivent à destination, parce que ça c’est difficile à cacher, difficile à renvoyer chez soi et qu’il est impossible d’avoir 3 chemises sur le corps.

Dans ces conditions, la vie et le rationnement deviennent âpres et c’est presque avec férocité que les poilus parlent des « embusqués de l’arrière », à cause des souffrances qu’ils leur causent. Et voilà ce qui justifie leur manque d’idéal.

Ici je place une parenthèse parce qu’il ne serait pas juste de soutenir que les soldats de l’arrière n’ont qu’à venir à l’avant- et mieux que tout autre je suis placé pour comprendre la situation puisque j’ai été longtemps à l’arrière : 1°) dans le civil 2°) dans un dépôt de combattants 3°) dans un dépôt de brancardiers 4°) dans un hôpital 5°) dans une réserve sanitaire. Et qu’à l’avant j’ai été 1°) dans un bon secteur 2°) au repos 3°) dans un secteur d’une extrême violence.

Bien au contraire, beaucoup ont meilleur rôle à tenir là-bas et tu es justement un de ceux-là. Tu es le seul je crois, à Caen qui puisse rendre autant de services, et, que le savoir est servi par une telle intelligence XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX. Ici que ferais-tu ? Ce que je fais ; tu irais en 1ère ligne organiser un poste de secours d’où tu ne dois bouger qu’à des occasions exceptionnelles comme moi les premiers jours de Mars. Tu ferais quelques pansements dont toute la valeur (sans intérêt professionnel) consiste dans la priorité, et tu risquerais de faire disparaître celui qui pourra plus tard rendre tant de services aux autres.

Comprends-tu cela : ici on sauve des camarades par la force, par le physique et non par l’esprit, l’intelligence pure, c’est pourquoi (outre que je suis de Lyon) nous sommes tous deux à notre place. Et note bien que je travaillais plus à Caen, au 42. Ainsi donc je suis pour le gouvernement contre le projet d’Albiez qui sous prétexte de débusquer les embusqués veut tout le monde au front avec des fusils. Ce n’est pas cela qu’il faut et les intéressés, les poilus, en sont les meilleurs juges : il faut 1°) des canons 2°) des obus à discrétion 3°) des mitrailleurs et pas plus de fantassins, il y en a assez. Que chacun serve la France avec toutes ses forces vives ; et mon intellect, mes études ne sont pas suffisamment poussés pour que je puisse être indispensables à l’arrière. Bien au contraire mon entrain rageusement tempéré par de bons conseils me rendent plus utile où je suis, et voilà pourquoi (à moins qu’elle ne soit destinée uniquement à ceux qui étaient exposés au feu et non pas aux bons serviteurs de la Patrie) voilà pourquoi il est injuste que la croix de guerre que tu as tant mérité par ton travail là-bas ne soit pas accordée à ceux qui à l’arrière rendent 10 fois plus de service qu’à l’avant.

Comme il y a le métèque et l’étranger de même il y a le soldat de l’arrière et l’embusqué et c’est pour cela que je juge qu’il te vaut mieux rester où tu es en tant que médecin auxiliaire.

Bien loin de là serait mon raisonnement si tu devenais aide major. Il y a avec nous de vieux (40 ans) aides majors de réserve, qui sont capables, et que l’embusquage des jeunes a forcé d’aller au front contre toute justice. C’est là que serait ton rôle, car il faut être suffisamment instruit pour pouvoir assumer leur responsabilité ; mais il faut pour cela être aide major, car militairement le méd aux est un sous-officier, et il est bien moins considéré qu’un sergent parce qu’il n’abuse jamais de son autorité avec mille autres petites injustices que leur fréquence rend exaspérantes comme des mouches. Voilà ce qui corrompt le bon esprit de l’avant. Et c’est justement maintenant qu’il devrait être consolidé – (D’ailleurs sitôt un peu hors de danger et même dans le danger, beaucoup blaguent et c’est là le merveilleux du ressort français, dont le fond véritable est formé de courage inné et d’insouciance).

Parlons de courage: il est rare. Les troupes font souvent preuve d’entrain rarement de courage individuel. Le courage en groupe n’est pas la charge (c’est l’entrain) mais c’est de tenir. Et pour ceux qui connaissent la trombe d’acier qui s’abat sans arrêt sur les lignes ce mot est formidable. Il ne faut pas mettre dans la catégorie des courageux ceux qui n’ont pas peur. Le vrai courage c’est de faire son devoir jusqu’au bout quand on a peur, et sans murmurer contre le devoir lui-même (j’admets qu’on murmure contre les vexations ou les injustices inutiles). Ne pas marcher serait de la lâcheté, et voilà pourquoi marcher est rarement du courage parce qu’ici la tête doit commander au cœur.

Parlons des officiers maintenant. Peu comprennent leur devoir, par cela même que pour eux le maximum de galon coïncide avec le maximum d’intelligence et parce qu’ils ne comprennent rien à la psychologie des soldats. Les officiers supérieurs (n’oublions pas qu’il s’agit du 224°) donnent des ordres souvent sans rien connaître au secteur et s’indignent qu’ils n’aient pas été exécutés quand l’à propos de celui à qui il l’a donné l’a jugé inexécutable. Pour les subalternes ils sont presque tous d’anciens sergents, inutile de te décrire la mentalité de beaucoup de ces parvenus. Tu les as connus au 36°.

En avant tout va encore mais sitôt à 5 ou 6 km du front, alors tout l’abrutissement, tout le relent de la vie de caserne reprend : un exemple :

les hommes sont tous extrêmement fatigués nous allons 3 jours à l’arrière pour nous nettoyer ; le 2° jour au lieu de les laisser en repos, on leur fait faire de l’école de section. A la visite, comme il faut quand même faire le service, ceux qui n’ont pas de motif absolu d’exemption (une ampoule, un peu de diarrhée par exemple) ont la mention « Peut faire son service ». Voilà-t-il pas qu’on apprend hier que par ordre des officiers tous ceux qui auraient cette mention auraient 4 jours de prison soit 6 heures de pelote dont 2 d’escrime à la baïonnette !

Il a fallu courir crier se démener pour que ces pauvres bougres esquintés ne soient pas soumis à cette ineptie !! Le voilà bien le moyen de désespérer les hommes et de les faire partir la rage et la douleur au cœur. C’est là le propre de la brute galonnée que la grandeur de la cause pour laquelle nous luttons n’est pas arrivé à changer.

Et puis beaucoup des officiers ne sont pas braves (il y en a cependant souvent au-dessus de toute éloge) et ils se font évacuer avec une surprenante facilité et bonheur, même (et c’est plus grave) les officiers de carrière c’est pourquoi je préfère souvent l’étage des soldats à celui des officiers.

Je t’en ai assez écrit sur le sujet il me semble. Quand de nouveau, j’aurai le temps je t’écrirai « en rose » et non plus en noir sur le régiment. Tu feras lire le reste aux camarades Sauson ( ?) et à Mme Letellier.

Maintenant je cause avec toi seul. Je viens de retrouver une de tes lettres où tu me paraissais bien chagrin, bien hésitant, et où tu me faisais un peu entrevoir le fond de ton âme. Il s’agit de la foi. Vois-tu moi, si j’ai assez peu retenu de toute l’instruction religieuse que je me suis donné, j’en ai gardé de grands principes qui jusqu’à 18 ans sont restés intactes parce que la foi du cœur était là. Aujourd’hui cela n’est plus. Pendant qu’en 1912 je préparais Lyon, j’ai subi l’épreuve décisive, j’ai dû penser et réfléchir 2 jours entiers, pendant lesquels la tête a triomphé, la volonté est intervenue et je me suis dit « tu croiras, parce que la religion est vraie ». J’ai toujours cru, je ne ???? plus. Les émotions par lesquelles je viens de passer ont rappelé l’heureux temps, elles ne l’ont pas rattaché, mais j’ai revu à nouveau que j’étais dans le vrai. J’ai eu 2 fois peur depuis que je suis au front ; j’ai toujours marché ; mais j’ai vu de pleine réflexion la mort m’approcher, et c’est d’abord à Dieu que j’ai pensé, comme au seul protecteur qui pouvait intervenir, et c’est à cela que j’ai reconnu que je conservais la foi.

La foi mon cher Jacquelin, c’est quelque chose qui peut s’acquérir par l’étude, par la raison, et par ce principe directeur que c’est la meilleure, la plus douce comme la plus réconfortante des philosophies. C’est dans cet ordre d’idée qu’on peut dire que «l’on croit ce que l’on veut ». Dès lors on l’accepte comme philosophique ; peu à peu elle s’avère plus avant. Mais il faut faire abstraction de toutes les petitesses qui l’entourent, et j’aurais été si heureux de contribuer à te la donner que cela seul me fait regretter mon départ : la religion, la foi sont et les curés ni les pasteurs ne la font. Tel est le premier principe pratique qu’il faut envisager.

Je te causerai la dessus plus longuement, un peu plus tard – j’espère pouvoir atténuer quelques douleurs que te cause ta nature sensible, et si je crois démêler un peu du fond de ton cœur, j’espère pouvoir t’aider à quelque bonheur. Toujours bien à toi. Mes sentiments de la plus affectueuse amitié.

Sur la première page: Bonne amitié à tous
P Dorvain

 

 

 

 

Vos commentaires

Réagir à l’article
  1. Pingback: 316/journal de la grande guerre: 16 juin 1915 | 1914-1918: Reims dans la Grande Guerre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *