Mais ma patience commence maintenant à être à bout…

Raymond Carré de Malberg tente d’apaiser les inquiétudes d’Elisabeth face au silence d’André. Elisabeth continue à envoyer des courriers qui restent sans réponses ou qui lui demande de lui écrire comme si elle  ne devait jamais le revoir…

Les illustrations sont tirées du numéro de La Baïonnette[1] de mars 1917 « Chez les toubibs » qui ne fait pas partie du fond de documents que nous conservons autour d’Elisabeth Carré de Malberg et d’André Jacquelin… Nous ne savons pas s’ils appréciaient cette humour assez noir… pour nous très contemporain de celui de Charlie Hebdo et dessiné avec une grande liberté graphique. Cela nous a donné envie d’en savoir plus sur Gus Bofa.

Gustave Henri Émile Blanchot, (1883 1968) est fils du colonel Blanchot dont il est le 11e et avant-dernier enfant. C’est à l’âge précoce de huit ans qu’il invente son nom d’artiste, Gus Bofa.

Pendant ses études au lycée Henri IV, il se lie avec André Dunoyer de Segonzac. Pour gagner un peu d’argent, il commence, dès 1900, à vendre des dessins aux journaux illustrés comme Le Sourire, Le Rire ou La Risette. Après son service militaire, il crée, vers 1906, avec succès les Affiches Gus-Bofa. Il écrit des contes pour la presse, des revues pour le music-hall et tient la chronique théâtrale du Rire puis du Sourire, journaux qu’il dirige brièvement et où il fait débuter Pierre Mac Orlan.

Très grièvement blessé aux jambes en décembre 1914 lors des combats du Bois-le-Prêtre, il refuse d’être amputé et, de son lit d’hôpital, envoie des dessins à La Baïonnette.
Au lendemain de la guerre, qui l’a laissé infirme, il commence, poussé par Mac Orlan, une carrière d’illustrateur de livres de luxe. Parallèlement, il publie des albums personnels comme Le Livre de la guerre de Cent Ans ou Chez les toubibs. Bofa s’occupe aussi de la chronique littéraire du Crapouillot jusqu’en 1939.

Son ami Pierre Mac Orlan a dit de lui : « Gus Bofa est avant tout un écrivain qui a choisi le dessin pour atteindre ses buts. Un texte de Bofa, un dessin de Bofa sont construits dans la même matière et l’un et l’autre sont animés de ce même rayon de poésie humoristique qui comprend tout ce qui tient une place entre la vie et la mort. »

[1] Remerciements à Claude Leroy pour ce don…

La Baïonnette. Mars 1917, "chez les toubibs". Couverture de Gus Bofa. La Baïonnette. Mars 1917, « chez les toubibs ». Couverture de Gus Bofa.

Lettre de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carre de Malberg, 1er mars 1917.

Chacun est victime, sous une forme ou une autre, de cette guerre abominable.

Nancy 1er mars 1917

Ma chère Lili,

C’est à toi que je m’adresse aujourd’hui. Je n’ai pas oublié en effet la lettre que tu m’as écrite avant mon dernier voyage à Paris. J’aurais d’autant moins pu l’oublier que je pense à toi souvent, et non sans compatir à la pénible position d’expectative dans laquelle tu te trouves. S’il était en mon pouvoir de résoudre cette situation, je ferais comme pour le récent problème de Bubi dont j’ai fini, en m’y attelant, par découvrir la solution. Mais, en ce qui te concerne, je suis comme toi arrêté par l’obstacle insurmontable qui s’oppose présentement à tous les gens et à tant de choses : la guerre. Chacun est victime, sous une forme ou une autre, de cette guerre abominable. Tu subis, toi aussi, la loi commune et je voudrais te donner à mon tour le conseil que vous savez si bien me répéter : celui de ne pas te morfondre, de ne pas te laisser démoraliser, de ne pas perdre patience. A ton âge encore plus qu’au mien, tu ne dois pas te laisser envahir par la torpeur : il faut, qu’en dehors de tes séances d’ambulance, tu cherches des occasions de te mouvoir et de t’intéresser au lieu de vivre repliée sur toi-même, ce qui ne peut que te faire paraître le temps plus long. Dieu sait combien je souhaiterais pour toi la fin de toutes nos communes épreuves présentes. Quand cette fin viendra, elle aplanira d’un coup, je l’espère, toutes les difficultés de toutes sortes parmi lesquelles nous nous débattons vainement.

Nous voici cependant entrés dans le mois de mars, sans que la fameuse offensive qu’on avait annoncée comme devant être si précoce, se soit jusqu’ici aucunement manifestée. Je crains qu’elle n’en soit que plus formidable quand elle finira par se produire. Hier la grosse voix du canon se faisait de nouveau entendre par ici, mais sans rien de comparable avec les roulements d’il y a 3 semaines. Ce matin la neige s’est remise à tomber, le temps ayant recommencé à se refroidir depuis deux jours : pourtant l’on entend chanter les oiseaux et les coqs du voisinage, qui connaissent leur calendrier et ont confiance dans le retour prochain du printemps. Malgré tout je me suis remis à faire un peu de feu dans ma chambre chaque soir, la poussée des radiateurs étant médiocre et faiblissant de bonne heure dans l’après-midi. Rien de neuf d’ailleurs au Sauvoy. Il y a maintenant chaque soir avant le souper un Salut où l’on récite la prière pour la guerre composée par le Cardinal de Paris. Le P. Loiselet à qui je demandais si cette prière était dite dans toute la France, m’a répondu : « Vous pouvez être sûr que si elle n’était pas dite partout, on ne la dirait pas ici. » Je crois qu’il connaît ses Lorrains. J’assiste volontiers à ce Salut de Carême, mais en revanche on nous a supprimé le bon potage du soir, et je regrette cette autre innovation. –Cependant je tiens à faire remarquer que sauf le maigre du mercredi, nous continuons à faire les mêmes repas que précédemment avec de la viande chaque soir. Les menus maigres sont eux-mêmes très convenables. Hier à midi nous avons eu après la soupe un fort bon poisson à la maître d’hôtel, des haricots de Soisson, une quiche bien réussie, et pour dessert des oranges. Le soir, des œufs à la coque, comme vous n’en trouveriez que difficilement à Paris, ils sortaient du poulailler de la maison, et les poules du P. Loiselet doivent pondre d’autant plus joyeusement qu’on a tué ces jours derniers le renard qui venait rôder autour d’elles ; puis du riz au lait, et des gaufrettes. Je tiens à vous communiquer ces menus, pour que vous voyiez par l’exemple de cette sainte maison que vous avez le droit et le devoir de vous sustenter, même en ce temps de carême. Veuillez donc bien ne pas vous réduire plus que de raison. On peine déjà assez de bien d’autres façons.

Dans sa 1ère lettre que j’ai reçue hier soir, Maman me dit que la bronchite d’Odile a continué à se développer et que tu es en train d’aller prendre des nouvelles chez Charlotte. J’espère qu’à cette heure la mauvaise période est terminée ; mais, si Charlotte reste retenue avenue de Villers par les soins à donner, tu feras bien, malgré les distances, de lui multiplier les visites, puisqu’en pareil cas elle est en droit de compter sur notre concours et spécialement sur le tien.

Au revoir ma chère fille, et crois bien que je reste trop en pensée avec vous pour ne pas m’associer à tout ce qui vous concerne, même aux petites choses, combien à plus forte raison aux grandes. Je t’embrasse de tout cœur en te chargeant d’embrasser pour moi Maman et Bubi. J’espère que tous trois vous allez bien et que les radiateurs de la rue Gounod vont continuent leur bonne assistance. Ton père bien affectionné.

RCM

 

 

 

 

Encore une veine... Dessin de Gus Bofa. La baïonnette 1er mars 1917 Encore une veine… Dessin de Gus Bofa. La baïonnette 1er mars 1917

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 3 mars 1917.

De moi, je n’ai rien de bien intéressant à vous raconter…

Paris, 3 mars 1917

Merci pour votre carte du 24 et pour celle reçue ce soir et dans laquelle vous m’annoncez votre nouveau voyage. Je suis bien impatiente maintenant de savoir vers quelle région vous aurez été dirigés et de connaître vos impressions… Tout le monde est d’ailleurs en mouvement en ce moment, et pourtant, j’entendais dire, l’autre jour, dans la belle-famille de ma cousine Charlotte, souvent très bien informée, que les grands événements attendus n’auraient pas lieu avant mai ! Patience donc encore… De moi, je n’ai rien de bien intéressant à vous raconter, ma vie est toujours la même : ambulance le matin, courses, visites à ma grand-mère ou à mes cousines l’après-midi, ou bien encore, je reste tranquillement à la maison ! Il fait bien beau tous ces jours-ci à Paris, on sent le printemps qui revient, ce printemps qui ramène avec lui tant de souvenirs qui nous sont très doux, mais pour vous, je sais que ces 1ers jours du mois sont empreints d’une grande tristesse à laquelle je compatis de tout mon cœur !

ECM

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 9 mars 1917.

Rien et toujours rien de vous…

Rien et toujours rien de vous… chaque courrier m’apporte une déception ! je sais bien que vous m’aviez annoncé d’avance un arrêt probable dans la correspondance, mais ma patience commence maintenant à être à bout et toujours des suppositions bien angoissantes viennent hanter l’imagination et rendent ces heures d’attente infiniment pénibles…

Rien de nouveau ici. Nous avons été voir « Christus[1] » l’autre jour, mais j’ai horreur des cinémas en général et en particulier de ceux qui mettent en représentation un sujet religieux. Entendu aussi une assez intéressante conférence d’Henri Bidou[2], sur Verdun, où il fut beaucoup question de la côte du Poivre[3]! Mais quand donc aurai-je de vos nouvelles ?

ECM

[1]CHRISTUS : film italien de Giulio Antamoro et Enrico Guazzoni, 1916. https://www.youtube.com/watch?v=fOO2WB7lB6g .

[2] « Henri Bidou, l’éminent critique dramatique du Journal Des Débats, décoré par le ministère de l’instruction publique, aurait pu l’être comme écrivain militaire, car, pendant la guerre, il fut parmi les plus remarquables commentateurs des communiqués. Il faisait vivre l’action sur le terrain, comme il anime, dans son feuilleton, les personnages des pièces qu’il raconte. C’est un des hommes les plus avertis de toutes questions et ses articles de politique étrangère ont paru dignes de ses autres écrits. En dehors de son métier de journaliste, il est professeur d’histoire, de géographie et de littérature à l’Institut catholique. » Le Gaulois, mercredi 2 Août 1921, promotion dans la Légion d’Honneur.

[3] Louvemont-Côte-du-Poivre : Situé sur le secteur de Verdun, le village perdu par les troupes françaises le 24 février 1916 et repris le 15 décembre 1916 disparaîtra totalement sous les pilonnages français et allemands. Cette commune ne possède aucun habitant. C’est l’un des neuf villages français détruits durant la Première Guerre mondiale qui n’a jamais été reconstruit. Déclaré « village mort pour la France » à la fin des hostilités, cette commune fut conservée en mémoire des évènements qui s’y déroulèrent. André Jacquelin a été témoin de ces destructions ; il en parle dans ses courriers de 1916.

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à Raymond Carré de Malberg, 22 Mars 1917.

ces jours-ci il va y avoir un an que je ne suis plus rentrée à la maison…

Mon cher Papa,

Maman t’aura déjà transmis mes remerciements pour ta bonne lettre du 11 mars, mais je tiens à y répondre par ces quelques lignes, en attendant ton proche retour au milieu de nous.

Figure-toi que je viens de recevoir, en l’absence de Maman, du bon Mr Klotz[1] venu à Paris pour affaires. Il repart malheureusement dimanche et paraissait bien désolé de ne pas te rencontrer. Nous avons causé un bon moment ensemble des uns et des autres et de l’Alsace ! Comme nouvelles sensationnelles j’ai retenu ceci : le vin se vend 120 M[2]. la mesure à Wolxheim et les Allemands auraient payé très cher les vignes rasées ; certains notables du pays se seraient fait jusqu’à 90 000 marks ainsi, rien qu’en indemnités. Mr Klotz sait par Mühlberger[3] que sa maison est en ordre et que depuis que la propriété est sous séquestre, on n’y loge plus de soldats ; si seulement il pouvait en être de même chez nous !- Mais, ce n’est pas ce pauvre Mr Klotz que je rangerai dans la catégorie des optimistes… Il m’a paru bien préoccupé, bien soucieux de l’avenir ; pourtant je ne l’ai trouvé ni changé ; ni vieilli et je puis dire que j’ai eu un vrai et bien grand plaisir à revoir ce fidèle ami de notre famille. Je n’ai cessé de lui répéter combien tu serais au regret d’avoir manqué sa visite.

Voilà Eugène Villemin aussi à Paris, mais étant en proie, une fois encore, à une crise de foie, il n’a fait qu’écrire un mot à Maman pour demander quand tu arriveras ce qui lui fut immédiatement répondu. Mais nous ne savons pas jusqu’à quand il doit séjourner à Paris…

Le temps n’a toujours rien de printanier, il tombe des giboulées de neige et le vent souffle désagréablement, mais notre calorifère marche toujours et mieux vaut du froid en mars qu’en avril. Nous aurons sans doute de belles vacances de Pâques pour… visiter les environs de Paris ! Que dire des récents événements ? Ils sont si formidables que nul ne peut encore les juger, mais que d’émotions ! Jean[4] écrit (le 17) qu’il vient d’entrer avec les avant-gardes dans l’une des premières villes délivrées et que c’est le plus beau jour de sa vie…. Je veux bien le croire, mais si seulement on parvenait encore à déloger les Allemands de la ligne Douai, Cambrai, St Quentin. En tous cas, j’espère que dès maintenant tu nous considères comme étant en sécurité là où nous sommes… Les Allemands ne sont plus à Noyon !! Il semble justement bien extraordinaire qu’ils se soient résignés à lâcher sur ce point là. Attendons la suite !

Si tu n’as pas trop de bagages déjà puis-je te demander de me rapporter deux objets un peu encombrants, je le reconnais, mais je crois que je n’ai pas abusé de toi jusqu’à présent…

Je voudrais que tu me rapportes mes chaussures de patinage qui me feront d’excellentes chaussures de promenade, une fois les patins enlevés, et que tu trouveras dans le placard qui est derrière la table de l’antichambre du rez-de-chaussée sur le rayon supérieur, enveloppés de papier, peut-être dans une boîte. Si tu pouvais faire dévisser les patins qui sont après, ce serait parfait et je crois que cette opération n’a rien de difficile.

Ensuite, je voudrais bien que tu prennes dans mon armoire à glace (côté de la glace, rayon inférieur, au fond à gauche) une boîte longue, verdâtre, qui est, si je me souviens bien, une ancienne boîte de savon et qui contient des petits restes de toile blanche. Si la boîte t’encombre trop tu pourrais en emballer le contenu dans un papier pour me le rapporter, mais je tiens beaucoup – au risque de te paraître de plus en plus maniaque – à tous ces bouts de chiffons que j’attends avec impatience pour finir deux ouvrages. Dis-toi bien que le moindre bout d’étoffe coûte des prix exorbitants à l’heure actuelle.

Maman me charge aussi de te dire que, si tu ne peux lui rapporter les deux pièces de tissus pour lingerie, tu veuilles bien lui rapporter de préférence la plus petite. Je me doute que tous ces transports doivent bien t’ennuyer, mais mets-toi un peu à notre place : ces jours-ci il va y avoir un an que je ne suis plus rentrée à la maison…

[1] Il s’agit d’Henri Klotz, fils de Gustave Klotz l’architecte de l’œuvre Notre Dame qui mena à bien la restauration de la cathédrale de Strasbourg après le bombardement et l’incendie du 25 août 1870. Les familles Carré de Malberg et Kootz se retrouvaient l’été à Wolxheim.
[2] Mark.
[3] La famille Mülhberger habite toujours à Wolxheim en face la maison Klotz.
[4] Jean Valentin

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 25 Mars 1917

Que puis-je espérer encore ? Lentement notre rêve agonise et c’est moi qui l’aurai fait mourir

J’ai reçu hier votre carte du 21. Je ne puis pas dire qu’elle m’ait surprise, je ne pressentais que trop, hélas, depuis ces dernières semaines, votre état d’esprit à mon égard, mais néanmoins la chose a été bien douloureuse.

Que puis-je espérer encore ? Lentement notre rêve agonise et c’est moi qui l’aurai fait mourir, le désastre est là irréparable, pour la première fois je cesse d’avoir confiance.

Oh ! dites-le moi donc franchement, durement même si cela est nécessaire ; vous ne m’aimez plus, je vous ai déçu, jamais vous ne pourrez me pardonner…

Et, dites-moi, je vous en prie, ce que vous attendiez d’autre de cette permission sur laquelle vous comptiez tant et qui n’a pas diminué, m’écrivez-vous, les difficultés survenues entre nous ?

Je crois que mes parents ne pouvaient pas vous faire meilleur accueil qu’ils ne l’ont fait et de moi que vouliez-vous ? Vous ne m’avez rien demandé, alors avais-je quelque chose à vous promettre ou à vous accorder ?

Peut-être encore vous êtes-vous étonné, parce que depuis votre retour au Front je ne vous ai écrit que de rares et brèves cartes.

Croyez-bien cependant que j’avais le désir le plus grand de vous écrire longuement, mais il me semblait que dans les circonstances actuelles c’était à vous à le faire d’abord et j’ai toujours attendu cette lettre que vous m’aviez promise et qui n’est jamais venue, qui ne viendra peut-être jamais plus…

Votre désir est que nous nous écrivions comme si « nous ne devions jamais nous revoir ». J’obéirai, mais quelle souffrance il y aura dans cette indifférence voulue et que m’importeront les descriptions que vous me ferez de votre vie du Front et des pays que vous traverserez si je ne sais plus ce qu’il y a dans votre cœur et dans votre âme !… Mais, j’accepte et que n’accepterais-je pas pour essayer encore de rapprocher de vous ?

E.C.M

 

 

 

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