Où est enterré François?

La plupart des officiers du bataillon que connaissait Félix Carré de Malberg et qui ont quitté les Vosges pour venir se battre dans la Somme ont disparu.  Cependant certains compagnons répondant à la demande du père de François, témoignent de ses derniers instants. La tombe est précisément située. Ses affaires personnelles sont rendues à sa famille. La guerre continue. (Mise en ligne 9 janvier 2016)

Plaque sur la tombe provisoire de François Carré de Malberg Plaque qui était fixée sur la tombe provisoire de François Carré de Malberg

Lettre du Sous-Lieutenant Perrin à Félix Carré de Malberg, 19 septembre 1916.

Il est tombé foudroyé sans un mot, à la renverse, face à l’ennemi.

Monsieur,

Croyez que c’est de grand cœur que je réponds à votre lettre du 12. J’aurais écrit sitôt la mort de mon pauvre camarade si mon commandant ne m’avait devancé.

Depuis, ayant été en déplacement et ne sachant pas où en était votre correspondance avec lui, j’ai attendu et je saisi avec joie le moment de remplir auprès de vous ce que je considère comme un devoir.

J’étais à la 6ème Compagnie au moment où votre pauvre fils y est arrivé. Nous sommes passés tous deux à la première après les affaires de juillet.

Pendant les affaires du 12 et 13 août, le bataillon était en réserve et n’a pas été engagé.

Tout me porte à croie que la carte dont vous me parlez avait été confiée à un camarade et que son retard est dû à la négligence de ce camarade ou d’un vaguemestre.

La compagnie a été portée en réserve dans la tranchée dite des Cloportes quand le bataillon est parti en ligne le 14.

Nous y étions sérieusement bombardés. De Malberg était au centre de la compagnie pendant que j’étais à quelque distance de lui avec une section.

Il était dix heures du matin quand un chasseur est venu m’annoncer l’affreux malheur qui me privait d’un chef et d’un ami.

J’ai été d’abord étonné, tout était comme par hasard étonnement calme. Seuls deux ou trois fusants avaient éclaté à quelque distance.

Mon pauvre camarade, profitant du calme était occupé à inspecter à la jumelle les positions en face de nous. Il est tombé foudroyé sans un mot, à la renverse, face à l’ennemi.

Un éclat d’obus fusant lui avait traversé la tête de part en part, les parois de son casque était découpées de chaque côté comme à l’emporte pièce. Je puis vous garantir qu’il n’a pas souffert.

Il n’était nullement défiguré, ayant conservé son visage calme, ce visage que tous, ses camarades et ses hommes nous admirions au combat.

Étendu, il conservait une pause naturelle, un peu de matière cérébrale seulement avait jailli.

Il était enlevé dix minutes après par une équipe de brancardiers.

Je crois qu’il a été enseveli à Frise : je ne puis rien vous certifier, mais comptez que je vous rendrai compte aussitôt que j’aurai pu me renseigner.

Son ordonnance Gérante, un brave lui aussi, a disparu quelques moments avant la relève.

Croyez, Monsieur, que je ferai tout pour me renseigner et me rendre compte moi-même de l’endroit où il repose : chose que je n’au-i pu faire pendant que nous combattions.

Doit-on appeler pressentiment la mélancolie dont il témoignait quelques jours avant sa mort.

Tous, malgré la répétition, l’approche du combat nous change quelque peu. Les uns sont plus calmes, plus réservé, d’autres témoignent d’une gaîté nerveuse. De Malberg était calme et naturel comme il l’était partout. Il était seulement peut-être un peu plus réservait, causait moins.

Je vous garantie que rien d’autre ne pouvait étonner qui vivait avec lui.

Je suis éloigné du champ de bataille, dans quelques temps nous allons y retourner.

J’en profiterai pour remplir mes derniers devoirs auprès de celui qui fut pour moi un tel chef et un tel camarade.

Croyez, Monsieur, que je prends part à votre immense douleur et que je me mets à votre entière disposition pour vous donner tous les renseignements qui peuvent atténuer si possible le malheur qui vous frappe.

Croyez à mes sentiments respectueux et distingués

Perrin

 

Lettre à Félix Carré de Malberg d’un compagnon d’armes de François, 22 septembre 1916.

Aux tranchées, 22 sept 1916

Monsieur le Président,

Vous savez combien était vif mon désir d’aller en pèlerinage à la tombe de votre cher enfant y prier en votre nom et au nom de sa pauvre mère. Des nécessités stratégiques m’ont détourné cette fois de ce chemin, mais au retour, j’espère y repasser. Dès que j’ai su l’arrivée de votre fils au camp où nous étions alors, je me suis mis en devoir de le rencontrer, ignorant encore qu’il était bien votre enfant. Là nous nous sommes rencontrés, avons parlé longuement de Belfort, des régiments et me souvenant qu’il avait été au 35ème, spécialement de ce régiment où j’avais de nombreux amis. Une seconde fois le 9 août, nous nous revîmes et depuis, le combat, les courses à travers les tranchées, je ne l’ai plus rencontré ici bas. Je sais que à peine tué, son corps enveloppé dans sa toile de tente a été déposé au poste de secours, que là, il faut emmené au cimetière de Fx[1] (cimetière militaire) où il repose de son dernier sommeil à côté de ses camarades officiers du 11ème bataillon tués les 20 et 21 juillet. Je sais avec quel soin nos braves sont inhumés, toujours religieusement. Les brancardiers le font avec tout le respect désirable et quand on trouve comme c’était son cas, quelque insigne religieux, on le place dans ses mains. Une croix portant son nom marque la sépulture, donc aucune crainte à avoir et heureusement il est là où les gros noirs[2] allemands ne pourront désormais plus rien pour l’inviolabilité de son repos. Un service funèbre a eu lieu pour eux, lors du repos qui a suivi, et vous savez que nos soldats ne sont pas oubliés. J’aurais tant voulu vous dire tout cela de vie voix, tant vous apporter mieux que ma consolation, mon réconfort. Monsieur Jobin s’est chargé de vous le dire. Remerciez-le s’il vous plait de cette nouvelle bonté. Pour vous, cher Monsieur le Président, qui saluez en votre excellent enfant un héros du pays, voyez surtout en lui un élu du ciel. A mon respectueux souvenir croyez

(Signature illlisible)

Oserai-je vous prier de présenter à Madame Carré de Malberg l’expression de mes très religieuses condoléances

[1] Cimetière militaire de Maricourt
[2] Obus de gros calibre dans l’argot des tranchées.

Lettre du Commandant Pichot Duclos à Félix Carré de Malberg, 24 septembre 1916.

Trop de familles m’écrivent dans de semblables circonstances pour ne m’exprimer que leur chagrin. C’est très humain sans doute, mais il n’en ressort aucun exemple, aucune glorification pour ceux qui restent de ceux qui ne sont plus.

Dernière photo connue de François Carré de Malberg envoyée par le Commandant Pichot Duclos dans son courrier du 24 septembre 1916. Dernière photo connue de François Carré de Malberg envoyée par le Commandant Pichot Duclos dans son courrier du 24 septembre 1916.

Le 24 septembre 1916

Monsieur le Président et cher Ami,

Je vous adresse l’extrait de l’ordre par lequel le Général Fayolle a, sur ma proposition, cité votre fils à l’ordre de la 6ème armée qu’il commande.

Vous recevrez ultérieurement par le dépôt du bataillon à Annecy, l’insigne de croix de guerre correspondant à cette citation. L’un et l’autre constituent de précieux et pieux souvenirs pour les vôtres et pour vous.

J’ai fait mettre à l’ordre du bataillon, la belle lettre que vous m’avez écrite[1] ; vos sentiments m’étaient connus, mais j’ai vu un intérêt d’ordre général à les publier. Trop de familles m’écrivent dans de semblables circonstances pour ne m’exprimer que leur chagrin. C’est très humain sans doute, mais il n’en ressort aucun exemple, aucune glorification pour ceux qui restent de ceux qui ne sont plus.

J’en ai fait parvenir un exemplaire au Général de Pouydraguin qui aimait beaucoup votre fils qu’il connaissait et dans lequel il avait discerné un officier d’élite.

J’ai fait récemment reconnaître sa tombe au Cimetière de Maricourt. J’ai voulu attendre que cette reconnaissance ait pu être faite pour vous dire où il repose.

La plupart des officiers du bataillon qui ont quitté les Vosges avec moi pour venir dans la Somme ont disparu. Toutefois le lieutenant Schwitter, actuellement en convalescence, alsacien comme vous, se trouvait auprès de votre fils quand il a été tué ; il me paraît le plus qualifié pour vous donner quelques détails, qui différeront bien peu du reste de ce que je vous ai fait connaître.

J’ai pu retrouver une petite photographie, d’un tirage médiocre du reste, mais qui est certainement une des dernière qu’on puisse avoir de lui.

Veuillez agréer, Monsieur de Président et Cher Ami, l’assurance de mon fidèle et sympathique souvenir.

Pichot Duclos

[1]Lettre de Félix Carré de Malberg du 28 août 1916, voir « Votre fils a été tué… ».

La tombe François Carré de Malberg à Maricourt. La tombe François Carré de Malberg à Maricourt.

Citation de François Carré de Malberg à l’ordre de l’armée, 14 septembre 1916.

Citation à l'ordre de l'armée, 10 octobre 1916. Citation de François Carré de Malberg à l’ordre de l’armée, 14 septembre 1916.

Carte indiquant l'emplacement de la tombe provisoire de François Carré de Malberg (croix rouge) Carte indiquant l’emplacement de la tombe provisoire de François Carré de Malberg (croix rouge)

Lettre du Commandant Doyen à Félix Carré de Malberg, 23 décembre (?) 1916.

Votre fils, au moment où il a été frappé, était vêtu de sa capote bleue. Il avait laissé son caoutchouc entre les mains de son ordonnance.

23 Déc 1916

Cher Monsieur,

Je suis heureux que tous les souvenirs ayant appartenu à votre fils vous soient parvenus.

Le fanion que vous avez trouvé sur la cantine de votre fils était sa propriété, il l’avait fait confectionner au moment où il avait pris le commandement de la 1ère Cie. Il constituera pour vous une bien glorieuse relique. Votre fils, au moment où il a été frappé, était vêtu de sa capote bleue. Il avait laissé son caoutchouc entre les mains de son ordonnance.

Je m’empresse de déférer à votre désir et de vous envoyer la croix de guerre du lieutenant de Malberg. Venant du front et de son bataillon, elle aura beaucoup plus de prix pour vous.

Je pense que mon prédécesseur vous aura indiqué la répartition du don généreux que vous avez fait en faveur des chasseurs nécessiteux de la 1ère, 2ème et 6ème Cies. Je pense vous être agréable en vous adressant l’état de la 6ème Cie sur lequel il est parlé de la tombe de votre fils.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de ma haute considération.

A. Doyen

Vos commentaires

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  1. jp

    Merci pour cette publication en ligne qui restitue « réellement » ces années terribles.
    Je suis né à Belfort et j’ai étudié à Strasbourg.
    (Amphi « Carré de Malberg » pendant 3 ans à la Faculté de Droit…!)
    L’irréparable tant redouté s’est réalisé en ce mois d’août 1916.
    Je m’étais attaché à François, depuis 2014 que je lis ce blog.
    (J’étais allé voir Mémoire des Hommes assez rapidement.)
    MPLF
    J’espère avoir de meilleures nouvelles pour la suite…

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