On se demande si la guerre n’est pas près de finir

André est à Creil, il est en stage à la maternité et visite les blessés qui bénéficient d’une permission de convalescence. En attendant d’être affecté sur le front. Les nouvelles qui en parviennent sont excellentes. Tout le monde s’en réjoui, et en premier lieu Elisabeth Carré de Malberg. Elle espère  pour son mari un retour au combat de courte durée. Elle n’ose pas encore rêver d’un autre retour, celui dans une Alsace française (ce qu’elle n’a jamais connu).
Chacun vaque à ses affaires, financière pour André et domestique pour Elisabeth. Elle a tenté de prendre à son service Eugènie Gürling… mais apparemment l’essai n’a pas été concluant, et Eugénie est retournée à Foug qu’elle déteste… (Publié le 12 novembre 2018).

Ordre de service d'André Jacquelin, 19 octobre 1018 Ordre de service d’André Jacquelin, 19 octobre 1918

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, mercredi 2 octobre 1918.

Les nouvelles des opérations militaires sont si excellentes qu’on se demande si la guerre n’est pas bien près de finir.

Ma chère petite mère,

Je n’ai pas eu le temps de t’écrire hier comme je comptais le faire car on m’a chargé à la caserne d’un nouveau service de visites en ville à des permissionnaires qui m’absorbe pas mal, d’autant plus que je continue, tout en l’assurant, mon stage à la maternité mais ce nouveau service comporte des indemnités d’un franc par visite faite ce qui me dédommage un peu de ma peine. Au surplus il est juste que nos déplacements nécessités par ces visites nous soient payés.

Ma belle-mère est rentrée lundi, après un bon voyage ; il n’y avait pas de retard, ni non plus trop d’encombrement. Bernard a repris sa classe hier. Quant à mon beau-père, il compte rester au Rosay jusqu’à la fin du mois.

Elisabeth ne va pas mal en ce moment, et je l’ai accompagnée hier chez Mastrupp qui a été charmant et s’est très bien rappelé de toi, de ta fourrure, ainsi que de ma Tante Céline ; il m’a dit que ta fourrure vaudrait actuellement 250frs de plus ; et que les pièces qui la constituent ne se retrouvent plus ; tu vois que tu as fait une très bonne affaire et que tu ne dois pas regretter « cette folie » pour employer ton expression. Pour la fourrure d’Elisabeth, je crois qu’elle se décidera pour un manchon et un simple tour de cou (au lieu d’une pèlerine) et qu’ainsi nous nous en tirerons à bien meilleur compte que je ne le pensais.

J’ai écrit aussi à Annecy hier pour donner les ordres d’achat du nouvel Emprunt avec nos coupons russes, dont le total doit s’élever à 487frs10 ; je ferai donc acheter pour 1000frs d’emprunt.

J’ai enfin constaté avec plaisir que ma solde est accrue de 2frs10 par jour d’indemnité de cherté de vie.
Je ne crois pas avoir le temps d’aller te voir vendredi ou samedi (samedi j’aurai mon après-midi pris par mes visites en ville) j’irai donc à St Germain lundi prochain, si cela ne te dérange pas ; je pourrai peut-être essayer de voir Debray, et je rapporterai encore quelques livres.

Ma belle-mère m’a demandé de tes nouvelles et m’a prié de t’envoyer son meilleur et bien affectueux souvenir. Et quant à Elisabeth, elle t’embrasse avec moi de tout cœur

André

P.S. Les nouvelles des opérations militaires sont si excellentes qu’on se demande si la guerre n’est pas bien près de finir.
Bons baisers
AJ

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à Raymond Carré de Malberg, 17 octobre 1918 soir et 18 octobre 1918 matin .

Pour moi je me réjouis surtout en pensant qu’avec un peu de chance maintenant André ne repartira plus au front, ou si peu ! Et je ne puis m’empêcher de frémir aussi en songeant que dans quelques mois peut-être la possibilité de revoir l’Alsace nous sera rendue. Mais c’est à cela surtout qu’on ne peut pas croire…

Paris 17 octobre 1918 soir

Mon bien cher Papa,
Je reçois ce soir ta bonne lettre et je m’empresse de prendre la plume pour y répondre. Voici plusieurs jours en effet que je veux t’écrire – j’aurais eu plaisir à échanger avec toi quelques impressions sur les heureux événements que nous vivons en ce moment – mais Maman m’en a empêchée, voulant le faire elle-même pour t’entretenir des questions domestiques – et autres – qui sont pendantes.

J’avoue qu’après avoir pendant 4 ans – et même avant ! – joui de ton pessimisme, je regrette que nous soyons séparés de toi à une heure où tous les espoirs redeviennent permis et où l’on aurait été heureux de les faire renaître ensemble.

Voici toute une partie de la Belgique délivrée, pour demain on nous annonce la prise d’Ostende, de Bruges, de Lille peut-être… Il semble que cela tient du miracle !

Que vont maintenant répondre les Allemands à la seconde note[1] si excellente de Wilson ? On attend cela avec impatience et les projets de chacun vont leur train comme si déjà la guerre était finie ! Maman par exemple, comme tu l’imagines, pense que la Faculté de Nancy va incessamment rouvrir ses portes et que l’on va sans tarder regagner le Rond-Point avec armes et bagages. Pour moi je me réjouis surtout en pensant qu’avec un peu de chance maintenant André ne repartira plus au front, ou si peu ! Et je ne puis m’empêcher de frémir aussi en songeant que dans quelques mois peut-être la possibilité de revoir l’Alsace nous sera rendue. Mais c’est à cela surtout qu’on ne peut pas croire…

Lendemain matin

Je reprends ce matin ma lettre que je n’ai pu continuer hier soir le sommeil m’envahissant ! Et nous venons d’apprendre dès le réveil la prise d’Ostende, de Douai et de Lille… On voudrait faire sonner les cloches et tirer un feu d’artifices, mais tout reste calme, étonnamment calme… C’est à n’y rien comprendre !

Je voudrais du moins que tu sois avec nous, mon cher Papa, pour te réjouir de ces magnifiques nouvelles. Tatane sait-elle enfin ce qu’elle va devenir ? Je suis navrée tous les jours en pensant que c’est notre présence à André et à moi qui lui ferme l’entrée de l’avenue Hoche. Mais comment se fait-il que Tante Bébelle ne puisse se décider à la recevoir, même avec Célestine, puisqu’elle en a largement la place ? Et en fait de vie chère, je crois que les prix de Paris doivent être très supérieurs à ceux de Vesoul !

Nos grippes respectives vont mieux ; Eugénie seule reste aplatie et fatiguée et André conseille de la ménager. C’est bien ennuyeux ! Il fait très froid tous ces jours-ci et je commence aussi à avoir des engelures… Dans la salle-à-manger pourtant nous parvenons à de bonnes températures, la cheminée fume et tire convenablement.

Maman me charge de te dire qu’il est arrivé pour toi une feuille d’examens et que tu n’es convoqué que pour un seul jour – le 29 octobre. Quant à André, il voudrait bien te demander au cas où à ton retour tu t’arrêterais à Annecy, de passer au Crédit Lyonnais. Il a écrit deux fois au sujet de ses coupons russes et de l’emprunt et ne reçoit pas la moindre réponse. C’est un peu étrange.

Au revoir mon cher Papa et à bientôt j’espère, nous t’attendons avec impatience et souhaitons que tu fasses un bon voyage de retour. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que Tatane.

Ta fille affectionnée

Lily

Odile m’a dit il y a deux jours que son père a pu savoir par le préfet de la Somme que la tombe de François est absolument intacte. Lui aussi n’osait plus l’espérer !

[1] Sans avoir consulté ses homologues européens, le 8 janvier 1918, le Président Wilson a énoncé en 14 points les buts de guerre des Alliés, devant le Congrès des Etats-Unis (Ce discours empreint d’idéaux élevés annonce la Société des Nations). Les échanges entre Wilson et ses partenaires aboutissent le 4 juillet aux « Quatre Buts de Guerre » des Alliés : l’anéantissement de la domination autocratique qui ne repose pas sur la volonté du peuple ; la convention de tous les Etats de régler, à l’avenir, leurs conflits dans la négociation et dans le respect du droit des peuples ; la reconnaissance du droit des peuples par tous les peuples ; l’institution d’une organisation internationale pour la paix. Les négociations sont ponctuées par quatre échanges de notes. Dans les deux premières, le gouvernement allemand doit préciser ses intentions (échanges des 8/9 et 12 octobre), les Alliés craignant une manœuvre pour gagner du temps en vue de reprendre les combats. Les troisièmes courriers concernent les conditions de paix (20 et 23 octobre) ; dans le dernier échange, l’Allemagne accepte de capituler dans le cadre des conditions de l’armistice, de ne pas reprendre les armes et de mettre en place un gouvernement démocratique (24-26 octobre).

 

 

 

 

 

Lettre d’Eugénie Gürling à Elisabeth Carré de Malberg, 27 octobre 1918.

L’usine quitte la Fabrications d’obus il case tous les moule dure quil ne veule plus en refaire et renvoient beaucoups douvriers. Les tuyeaux recommense.

Bien chère Dame

Je mempresse[1] de répondre a votre aimable lettre qui ma bien fait plaisir de vous lire. Comme travaille je fait le Cafés sela net pas fatiguant près de 600 a 650 litres par jours. Le matin je commense a 7h jusque 6 et demie au soir. Nous avons une demie heure au déjeuner. Le soir nous dinont avent de repartire. Moi jai 3.50 par jours. chère Dame vous me dite que je devez avoir un peu plus de patience mais que voulez vous je ne suis pas maitre de ma personne croyez le moi. Je vous ai quittez le cœur bien gros. Vous pouvez pensée dans quelle joie Mamann été lorsque je suis arrivée. Mais moi se nété pas la même choses. Car jusque maintenent jai toujours détesté Foug.

Enfin je prenderai le temps comme il viendra peut être aurez plus chance dans lavenir. Mais toujours je penserai a la gentiesse que vous avez eu pour moi pendant le temps que jai été a votre service. Et lorsque jétai malade. Mercie encore Madame. Mon Frère et toujour a St Etienne je ne sait sil reprendra un bateau.

Madame aussi je vous remercie de dire que vous ne moubliez pas. je suis toutes heureuse lorsque je reçois de vos nouvelle sela me désennuie.

L’usine quitte la Fabrications d’obus il case tous les moule dure quil ne veule plus en refaire et renvoient beaucoups douvriers. Les tuyeaux recommense.
Je vous salue.
E Gürling

[1] L’orthographe d’origine a été conservée.

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, mardi 29 octobre 1918.

Ma bonne chère Maman,

Je t’écris cette lettre dans un bon hôtel de cette ville de Creil, mais je la mettrai à la poste à Paris ce soir ; je vais en effet revenir passer la nuit avenue Hoche, après m’être présenté à la gare régulatrice, où l’on m’a fait savoir que je n’avais pas besoin de coucher cette nuit ni la nuit suivante. Je partirai donc demain et après-demain de Paris le matin et j’y rentrerai le soir ; et c’est probablement après-demain que je recevrai ici ma vraie affectation pour le Front.

Quelle sera-t-elle ? Je l’ignore, mais les bonnes nouvelles qui ne cessent de nous parvenir me laissent espérer que je ne vais pas quitter Elisabeth pour longtemps. Elle est d’ailleurs bien courageuse et alimente aussi son espoir à la pensée de la fin prochaine de la guerre.

Pour les bons de la Défense[1] (14 000Frs) à convertir en Emprunt[2] n’utilise pas le dernier que je t’ai remis le jour de mon voyage à St Germain et qui, ayant été acheté il y a une semaine, ne toucherait pas la prime de 0,50% que l’on te donnera pour les autres. Tu me diras combien d’intérêts tu auras eu à rembourser (puisque les 14 Bons ont été achetés il y a moins de 6 mois). Je t’enverrai cet argent.

Je ne peux encore t’envoyer aucune adresse, mais je t’embrasse chère Maman, bien fort

Ton grand André

[1] Le décret du 13 septembre 1914 permet la première émission des bons de la défense nationale (4%), à compter de cette date le Trésor émet de manière permanente et sans plafonnement des bons auprès du grand public.
[2] Quatre emprunts, en novembre 1915, octobre 1916, novembre 1917 et octobre 1918 sont émis durant la Première Guerre mondiale pour financer la guerre. Le 4e emprunt est émis en 1918. Il a permis de récolter 55 milliards de francs.

 

 

 

 

Carte postale de propagande. Carte postale de propagande conservée par Elisabeth et André Jacquelin.

Lettre de Maurice Jacques à Raymond Carré de Malberg, 29 octobre 1918.

Nous pouvons naturellement être à la joie et à l’espérance, mais à moins d’évènements imprévus, il ne faut pas se dissimuler que le Boche est encore fort, qu’il est bien décidé à ne pas se laisser manger tout cru et que pour ce faire, il a encore du matériel suffisant et au moins quatre millions d’hommes à mettre en ligne.

Mon cher Raymond

Depuis trop longtemps votre lettre traîne sur ma table, pour que vous ne soyez pas étonné de la voir restée jusque là sans réponse. Toujours bienvenue, vous n’en doutez pas, cette lettre a eu le tort d’arriver vingt-quatre ou quarante huit heures avant mon départ en permission, de sorte que j’ai attendu mon retour pour venir causer avec vous et ce n’est qu’aujourd’hui que je trouve un instant pour mettre ma correspondance à jour. N’allez pas croire que je plie sous le poids du travail. Non, loin de là et certes je suis beaucoup moins pris que lorsque j’avais l’honneur de commander un régiment, et mes occupations assez variées sont cependant beaucoup moins intéressantes qu’alors.

Ma journée se passe à parcourir l’étendue de la zone affectée au G.A.C[1]. pour renseigner le commandement, sur des points que l’on me charge spécialement d’étudier. Je fais donc de longues, très longues courses en auto, parcourant bien souvent toutes les régions où l’on s’est battu et où on se bat depuis cinq mois. C’est souvent fort intéressant et surtout fort réconfortant de voir la quantité de matériel et de munitions que les Boches ont été obligés d’abandonner. Ce qui prouve que ce n’est pas toujours conformément aux plans prévus d’avance qu’ils se sont retirés.

Puisque nous en sommes sur cette question, j’imagine que ce qui se passe à l’intérieur de l’Allemagne doit vous donner confiance maintenant. Confiance que j’étais loin d’avoir lors de notre dernière entrevue et les évènements qui se sont déroulés de mars à juillet, ne justifiaient que trop mes craintes dont je vous avais entretenu précédemment par lettre. Nous pouvons naturellement être à la joie et à l’espérance, mais à moins d’évènements imprévus, il ne faut pas se dissimuler que le Boche est encore fort, qu’il est bien décidé à ne pas se laisser manger tout cru et que pour ce faire, il a encore du matériel suffisant et au moins quatre millions d’hommes à mettre en ligne.

D’après ce que Gabrielle me disait dans sa dernière lettre, Marie devait incessamment arriver à Vesoul, depuis ce sont les enfants qui m’ont écrit et elles ne me parlaient pas de leur tante. Enfin si tout c’est bien passé comme vous l’aviez projeté vous voilà donc rentré à Paris au milieu des vôtres et avec un fils de plus. Que fait votre jeune ménage ? Lili était un peu grippée[2] lorsque Monda l’a vue, mais j’espère que cela n’a été sérieux. Je profite de ce que je vous parle d’Elisabeth pour vous prier de lui dire que je n’ai pas oublié  que je suis son oncle et que je compte accomplir les devoirs de cette charge à l’occasion de son mariage, dès que les circonstances le permettront. Mais puisqu’elle n’est pas installée, je crois que rien ne presse.

D’un autre côté, voilà Bubi, qui a repris ses études, qui ne seront plus troublées par la grosse bertha, n’est-ce pas cette année qu’il va affronter les examens ? J’avoue à ma grande honte, que je ne sais plus comment sont dirigées les études de ce garçon – Il y a un tel bouleversement depuis notre époque – En tous cas, je ne sais s’il a grandi en sciences, mais il paraît qu’en amabilité et en prévenances il a été parfait et a fait la conquête de tante Bebelle, qui n’a cessé de me faire son éloge. Marguerite a-t-elle ramené Madame Valentin à Paris ? Ce serait pour elle une bien grande tranquillité que de l’avoir près d’elle ? J’ai eu l’occasion, comme vous le savez de faire plus ample connaissance avec votre ami Merklen, et j’avoue que j’en ai été très satisfait et conserve de mon séjour près d’eux, le meilleur souvenir et je voudrais bien que la réciproque soit vraie.
Au revoir mon cher Raymond, mille bonnes chose à votre entourage – si nombreux aujourd’hui qu’on ne peut nommer séparément chacun – et croyez moi votre dévoué et affectionné b. Frère.

Jacques

[1] Le Groupe d’armées du Centre, en abrégé G.A.C., est un groupe d’armées de l’Armée française pendant la Première Guerre mondiale. Sa création est décidée en juin 1915. Le général de Castelnau en reçoit le commandement lors de sa création.
[2] Remarque qui n’est pas anodine : La grippe de 1918, dite « grippe espagnole » a fait 50 millions de morts selon l’Institut Pasteur, et jusqu’à 100 millions selon certaines réévaluations récentes, soit 2,5 à 5 % de la population mondiale. Elle a surtout touchée les jeunes gens.

 

 

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *