On retrouve Marthe Grass

Nous avons commencé cette Conversation des Absents en publiant la longue lettre que Marthe Grass a tenue et qu’elle destinait à Elisabeth Carré de Malberg. Elle a été totalement coupée de ses amis pendant toute la guerre. Dans les premiers jours de 1919 elle écrit des lettres à Marie et Elisabeth Carré de Malberg, lettres qui racontent le retour de l’Alsace à la France, le début de la paix dans le petit coin du Canal, où se trouve la maison Carré de Malberg.
Ce sont les premiers signes d’une vie plus normale… (Publié le 24 novembre 2018)

Marie et Gabrielle Carré cde Malberg en compagnie de Marthe Grass, au Canal avant le guerre de 14-18. (De gauche à droite) Marie et Gabrielle Carré de Malberg en compagnie de Marthe Grass, au Canal, avant le guerre de 14-18.

Lettre de Marthe Grass à Marie Carré de Malberg, 3 décembre 1918.

N’est –ce pas un rêve de voir le drapeau tricolore flotter sur mon toit ? et la nuit en me réveillant je me demande si nous sommes vraiment Français !

Canal, le 3Xbre 1918

Ma chère Marie

Par une lettre de Marie de Maisonneuve, j’apprends que tu es à Vesoul, chez la bonne Gabrielle[1]. Je saute sur une mauvaise plume, sur un papier atroce, une encre exécrable pour t’écrire enfin librement après 4 ans d’oppression, de tyrannie, et de terreur. J’ai des « poilus » sous mon toit, gentils au possible, et que je voudrais pouvoir gâter plus que je ne peux le faire. N’est –ce pas un rêve de voir le drapeau tricolore flotter sur mon toit ? et la nuit en me réveillant je me demande si nous sommes vraiment Français ! Pendant toute cette atroce guerre, où les souffrance morales ont été de beaucoup les plus fortes, je ne souhaitais pas mon frère vivant. Maintenant que la joie et l’allégresse son dans chaque cœur alsacien, je voudrais le voir à mes côtés. Que cette victoire est belle, mais qu’elle a coûté de sang et de larmes ! Je n’ai su que bien après la mort de François, et alors j’ai écrit à Hélène[2], une brève carte, qui ne pouvait lui dire toute la part que je prenais à votre deuil. Toi, chère Tatane, qui est la seconde mère des enfants de tes frères et sœur, tu as cruellement ressenti la perte de ce neveu que tu aimais tant, et moi qui suis la tante Marthe[3] du Canal je souffre avec mes amis ! J’ai tant de choses à te dire, à te demander que je ne sais par où commencer.

Avant tout je voudrais avoir l’adresse des Raymond : je sais qu’Elisabeth est mariée, que Mr Valentin[4] est mort ; c’est J. Wenger que j’ai vu en septembre à Strasbourg qui m’a un peu renseignée ;

Je…

(Manque un feuillet)

 … suppose qu’elle est revenue d’exil, de cet exil en Allemagne si dur pour eux. On pourrait faire avec fruit, l’histoire de chaque famille alsacienne pendant ces 4 années ! Et les Jacques ? Sont-ils restés à Vesoul pendant le guerre : ton beau frère est près d’être général s’il ne l’est déjà, et les 3 demoiselles Mitoche[5], sont maintenant de grandes jeunes filles ! Hélène m’a écrit un mot de chez sa mère qu’on dit bien vieillie. Félix est à Belfort avec Odile.

Etant grippée je n’ai pu aller a Strasbourg pour l’entrée des Français mais j’ai été avec M Audéoud à Molsheim pendant 3 jours et nous nous en sommes donné de crier « vive la France ». On criait, on pleurait, on était fou ; c’était un délire, une chose inouïe ; nous avons des troupes dans tous les villages environnants ; les gens sont tous dans la joie, les enfants mangent du pain blanc, article inconnu aux tout petits ! les derniers boches sont partis le 16 ou le 17 novembre, j’en ai eu jusqu’à ce moment : toutes les maisons du Canal, à l’exception de celle de Mme Adam (Casino) et celle des Petiti (Pharmacie) ont servi de lazarets : tu peux t’imaginer dans quel état elles sont, et tout ce qui a été volé, dispersé, cassé ou brûlé ! Je vous ai sauvé ce que j’ai pu, au risque d’être dénoncée, (ce qui a été fait !). J’espère que Raymond et Marguerite viendront bientôt, alors on pourra tout se raconter. Au revoir, chères Tatane, chère Gabrielle et chères petites nièces – à Mr Jacques mon affectueux souvenir, pour vous toutes, mes meilleurs baisers. A bientôt de vos nouvelles n’est-ce pas ?

Marthe

[1] Gabrielle Jacques est la sœur de Marie Carré de Malberg dite Tatane.
[2] Hélène et Félix Carré de Malberg sont les parents de François mort en 1916 à la bataille de la Somme.
[3] En effet, il n’y a pas de lien de parenté entre les Grass et les Carré de Malberg.
[4] Le grand-père d’Elisabeth Carré de Malberg
[5] Surnom sans doute des 3 soeurs Jacques : Geneviève, Raymonde, Jacqueline.

 

 

 

 

 

Lettre de Marthe Grass à Elisabeth Carré de Malberg, 8 janvier 1919.

J’espère le connaître cet été, ainsi que le petit être que tu attends ; ils combleront les vides faits dans notre cher Canal, sans remplacer tout à fait, ceux dont le souvenir est toujours vivant !

Ma chère Elisabeth

Le petit mot de ta mère est arrivé quand Tante Hélène était déjà partie, rappelé par un télégramme de l’oncle Félix, qui l’attendait à Colmar[1]. Après avoir beaucoup de monde autour du 1er janvier, je suis retombée dans le calme plat, et c’est comme une vision de rêve, cette réunion de tous mes amis après 4 ans de séparation presque complète, puisque les quelques mots qui passaient par la Suisse étaient rares et laconiques. Merci, chère petite amie de ta gentille lettre : je sais bien que tu continueras à aimer tante Marthe un peu pour elle-même, beaucoup parce qu’elle fait partie inséparable du Canal et de tes souvenirs d’enfance. Maintenant tu commences une vie nouvelle avec des joies différentes, des peines aussi, appuyée sur le compagnon de route que tu as choisi ! J’espère le connaître cet été, ainsi que le petit être que tu attends ; ils combleront les vides faits dans notre cher Canal, sans remplacer tout à fait, ceux dont le souvenir est toujours vivant !

Voilà ton père sur le point de reprendre la route de l’Alsace puisque les cours de l’Université de Strasbourg s’ouvrent le 15[2] : je le verrai bientôt ici. Les baraques ne sont pas encore enlevées complétement de votre jardin, et le colonel d’Avolsheim, auquel je voulais en parler, est absent. On n’a pas cherché les matelas contaminés : rien n’avance : il n’y a que Seppel[3] et son fils qui retournent la terre des massifs avec ardeur, ce qui donne déjà un meilleur aspect à la maison.

Tatane pleurerait des larmes bien amères en voyant l’intérieur des pièces ! Elle seule saurait dire tout ce qui manque ! Dis lui que je lui offre avec joie l’hospitalité dans ma vieille baraque, si elle est tentée et si elle a le courage de voyager ce printemps. Il me semble que cette réunion nous ferait du bien à toutes les deux. Transmets lui ainsi qu’à ta Mère et à Bernard mes affectueux souvenirs, sans oublier ton Père s’il est encore avec vous, et aussi ton mari, que je me réjouis de connaître. Je t’embrasse ma chère Elisabeth, avec toute ma tendresse de vieille Tante[4]

Marthe

[1] Félix Carré de Malberg vient d’être nommé Président de la cour d’appel de Colmar.
[2] Raymond Carré de Malberg vient d’être nommé professeur de droit à l’Université de Strasbourg.
[3] Seppel diminutif de Joseph en alsacien.
[4] Une fausse mais très affectueuse tante…

 

 

 

 

 

 

Carte de Marthe Grass à Elisabeth Carré de Malberg, 12 février 1919, verso Carte de Marthe Grass à Elisabeth Carré de Malberg, 12 février 1919, verso

Il fait un froid de canard, je passe mon temps le nez contre le poêle, à côté de mes 2 chattes.

Ma chère Elisabeth, je n’ai pu répondre plus tôt à ta gentille lettre au sujet de la jeune personne en question : j’ai écrit pour la faire venir chez moi afin que je puisse juger de ses qualités et de son apparence. A l’instant je reçois un mot de sa mère, m’annonçant sa visite pour Dimanche prochain : je ne pourrai donc te fixer qu’après cette entrevue : si elle ne sait pas du tout le français, je crois qu’elle fera bien d’en apprendre les éléments ainsi que tu le dis si bien toi-même. Si ton père pouvait se trouver au Canal ce même dimanche, il pourrait aussi te donner son avis. Je crois que la chose s’arrangera à ta satisfaction. Pris note pour les petits bas. Il fait un froid de canard, je passe mon temps le nez contre le poêle, à côté de mes 2 chattes. Tendresses et amitiés à tout le monde.   Tante Marthe

 

 

 

 

 

Lettre de Marthe Grass à Elisabeth Carré de Malberg, 16 février 1919.

Elle a fait la cuisine dans la place où elle est, mais elle se rend compte, qu’elle n’est pas un cordon bleu…

Ma chère Elisabeth

J’ai vu tout à l’heure ta future cuisinière, qui me fait une bonne impression ; son nom est Mathilde Wilt ; elle est blonde, de taille moyenne, lèvres un peu fortes, mais d’extérieur très convenable : elle a fait la cuisine dans la place où elle est, mais elle se rend compte, qu’elle n’est pas un cordon bleu ; c’est une travailleuse, et sa maîtresse fait des pieds et des mains pour la garder ; elle a dénoncé et sera libre le 1er ou le 2 mars ; comme moralité et honnêteté, elle est tout à fait recommandable. Je lui ai offert 50frs : elle pense que son voyage sera payé. Elle sait un peu de français, et je crois qu’elle saura se débrouiller.

J’écris à ton père par le même courrier pour lui demander de faire venir à l’hôtel de l’Union la dite Mathilde, afin de s’entendre avec elle pour son voyage ; elle voyagera avec sa sœur plus jeune, qui se place comme femme de chambre chez Madame Bazire, la sœur de Mme Pau, que Tatane connaît bien, et qui veut aussi une Alsacienne sûre.

Voilà, ma chère petite nièce, ce que ce dimanche a produit ; j’espère que j’ai eu la main heureuse ; je voudrais te savoir bien servie, et tranquille de ce côté-là. Encore un bon point pour Mathilde Wilt, c’est que, malgré son désir d’aller en France[1], elle ne se serait pas placé chez des gens inconnus, et elle a maintenant toute confiance puisqu’elle ira chez toi ; j’ajoute qu’elle paraît forte et bien portante.

Heureusement que ce terrible froid a pris fin : c’est maintenant le dégel dans toute son horreur ; j t’embrasse très affectueusement avec ta mère et Tatane ; souvenirs à Bernard et ton mari et Bernard.

Ta dévouée Marthe.

[1] Sic…

 

 

 

 

Liste des amis de Marie Carré de Malberg, morts pendant les 4 années de guerre, liste ouverte qui se finit par "etc, etc,...) Liste des amis et connaissances de Marie Carré de Malberg, morts pendant les 4 années de guerre, liste ouverte qui se finit par « etc, etc … »)

 

 

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *