Novembre 1917: Un Junkers est abattu au dessus de Bétheny

Conservées dans les papiers d’André Jacquelin, une photo macabre et une épaulette roussie par le feu. Après une brève enquête largement facilitée par internet, on apprend qu’il y a de fortes chances que ces aviateurs aient été abattus le 21 novembre 1917 par des mitrailleurs du régiment d’André. Ce qui est cohérent avec la légende au dos de la photographie : « Deux aviateurs allemands carbonisés. Avion abattu à coup de fusil devant Bétheny. Hiver 17-18 ». Ces documents confrontés à la carte postale  qu’il conservait aussi  montrant les combats autour de l’épave de l’avion du médecin et sénateur Reymond montrent bien l’écart entre la réalité de la guerre et la propagande de l’époque. (Publié le 4 octobre 2018)

Epaulette roussie d'un des aviateurs allemands abattus. Epaulette roussie d’un des aviateurs allemands abattus.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 24 novembre 1917.

Encore une fois, ne crains pas que je quitte ce coin ci pour passer au-delà des Alpes

24 novembre 1917

Ma bien chère petite Mère,

Je viens de recevoir à l’instant ta bonne lettre, celle où tu as ajouté au crayon, de la gare St Lazare, que tu venais de prendre ma 13ème inscription ; tu ne saurais croire, ma chère petite Mère, combien cette nouvelle m’a fait bien heureux, car maintenant je crois que la consignation pour l’examen ne constituera plus qu’une formalité et qu’aucune difficulté ne peut plus surgir de ce côté.

J’ai bien reçu hier, comme je te l’ai dit, ta bonne carte qui m’a appris que tu avais bien songé aux fleurs pour Elisabeth. Merci bien de cette attention, chère Maman, mais je crains que ces voyages à Paris ne te fatigue : il faudrait te reposer un peu en n’allant pas pendant quelques jours à ton Hôpital.

Nous sommes toujours en ligne, et avons eu le bonheur de repousser deux forts coups de main[1] allemands en leur infligeant des pertes et sans laisser de prisonniers entre leurs mains ; nous avons eu de notre côté que 8 blessés dont un seul grave, et pas un seul mort.

Hier en outre nos mitrailleurs ont eu l’honneur d’abattre un avion ennemi qui survolait nos lignes ; ses deux passagers ont été tués. Je te raconterai cela mieux demain. Surtout ne crains pas que nous partions en Italie ; nous ne sommes plus du tout avec le 107ème qui y est parti, et je ne crois absolument pas que nous risquions d’y partir.
Mille bons baisers

André

Ma chère petite Mère,

Je suis obligé de glisser cette carte sous enveloppe dans la crainte qu’elle ne s’ouvre. Encore une fois, ne crains pas que je quitte ce coin ci pour passer au-delà des Alpes, car il y a peu de temps que nos nous trouvons dans ce secteur et il n’y a aucune vraisemblance pour que nous le quittions ; si nous étions au repos oui, mais nous sommes en ligne.

Donc ne t’inquiète pas.

Je n’ai rien reçu d’Elisabeth aujourd’hui, ce qui m’étonne, mais peut-être une de mes lettres s’est-elle perdue, ou une des siennes (…).

Je tâcherai de t’écrire plus longuement demain mais je vais donner le dernier coup de collier pour me faire recevoir à mon examen.

Je t’embrasse de tout mon cœur

André

PS : je t’envoie une lettre d’Henri, je viens de la recevoir aujourd’hui ; il m’explique qu’il n’a pas pu aller te voir l’autre jour.

[1] Coup de main : tactique de guérilla consistant à harceler l’adversaire sur ses points les moins défendus grâce à une grande mobilité et furtivité, puis à s’éclipser pour frapper un autre endroit dégarni pour prêter renfort au précédent.

 

 

 

 

 

Au dos de la main d'André: Deux aviateurs allemands carbonisés. Avion abattu à coup de fusil devant Bétheny Hiver 17-18. Au dos de la main d’André: Deux aviateurs allemands carbonisés. Avion abattu à coup de fusil devant Bétheny Hiver 17-18.

25 novembre 1917

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 25 novembre 1917.

C’était un très gros biplan armé de deux mitrailleuses et maintenant il n’en reste qu’un gros paquet de ferrailles.

Ma chère petite Mère,

Je t’ai envoyé hier une petite carte que j’ai dû mettre ensuite sous enveloppe parce que j’ai craint qu’elle ne s’ouvre spontanément.

Je te disais que tu ne devais pas appréhender selon toute probabilité mon départ pour l’Italie. Je crois au contraire que nous allons passer l’hiver tranquillement dans le secteur que nous occupons.

Je t’ai annoncé hier que nous avons abattu à coups de mitrailleuses un avion allemand qui, dans la brume, survolait très bas nos positions. C’est un bon coup et tous les soldats ont applaudit ; ils sont tous montés dans les ruines du village pour voir flamber l’appareil et aussi les deux malheureux Boches qui le montaient ; c’était un très gros biplan armé de deux mitrailleuses et maintenant il n’en reste qu’un gros paquet de ferrailles.

Je t’ai dit hier que j’attendais pour aujourd’hui une lettre d’Elisabeth, mais je n’ai rien reçu et je crois qu’une de ses lettres a dû s’égarer. Ce qui me forcera à attendre la prochaine jusqu’à après-demain puisqu’elle m’écrit tous les deux jours à peu près.

(écrit au crayon de la main de Caroline)

Gare St Lazare 4 h
Je viens de prendre ton inscription, je ne puis consigner que lundi prochain
Mille baisers

(suite de la lettre d’André)

Tu vois que je t’ai écris sur ta lettre d’hier. Le temps est très mauvais aujourd’hui : il pleut abondamment et le vent souffle en rafales, mais cela fait ronfler joyeusement mon poêle ; ici le bois de démolition ne manque pas ; je suis même certain que l’on en a plus facilement qu’à l’arrière.
Je t’envoie un article de journal qui m’a appris le mariage d’un blessé que j’ai soigné dans le secteur de Soupir, il y a déjà longtemps.
Nous ne croyions pas alors qu’il lui était possible de vivre, avec les plaies qu’il avait reçues lors d’un coup de main.
La santé demeure excellente et le moral itou. Je t’embrasse bien fort

André

 

 

 

 

Carte postale conservée par André Jacquelin. L'avion du sénateur Reymond. Carte postale conservée par André Jacquelin. L’avion du sénateur Reymond.

Note: REYMOND (EMILE), né le 9 avril 1865 à Tarbes (Hautes-Pyrénées), mort au champ d’honneur le 22 octobre 1914 à Toul (Meurthe-et-Moselle). Externe, puis interne des hôpitaux (1891), docteur en médecine (1895), il est député, puis sénateur de la Loire, ami de Waldeck-Rousseau,
Il intervient dans les débats avec la pertinence que lui confère sa propre expérience sur les différents sujets concernant la santé publique : réforme des études médicales, repos hebdomadaire dans les établissements de soins, adaptation du service militaire pour les étudiants en médecine et les médecins, création d’établissements scolaires adaptés pour les enfants arriérés, crise de la natalité et ses causes, etc.
Mais c’est à son soutien à l’aviation naissante, dont il pressent le rôle dans la défense nationale, qu’il apporte le meilleur de son action. Passionné d’aéronautique, il passe brillamment, le 29 août 1910, son brevet de pilote, et fait alors de nombreuses randonnées en avion à travers la France, voire une exploration du Sahara ; et même, en 1912, la première tournée électorale en avion !… Déjà vice-président du groupe de l’aviation du Sénat, il prend la tête, cette même année 1912, du Comité national de l’aviation militaire, puis, en 1914, il entre au Conseil supérieur d’aérostation militaire.
C’est cette passion des choses de l’air, associée à un patriotisme ardent qui le conduisent, à dénoncer notre retard face aux progrès de l’aéronautique allemande et à préconiser la création d’une véritable « arme » de l’aéronautique. Sans réussir à vaincre l’esprit conservateur de l’armée qui ne voit dans l’aviation qu’un « service » complémentaire aux besoins de l’observation de l’artillerie ou des nécessités du génie, Emile Reymond aura quand même la satisfaction d’avoir à présenter, peu avant la guerre, l’avis favorable de la commission des armées, à la création, au ministère de la Guerre, d’une direction de l’aéronautique.
L’ouverture des hostilités avec l’Allemagne lui donne l’occasion de prêcher l’exemple. Affecté comme médecin-major de 1re classe au service de santé, il insiste tant pour rejoindre un corps d’aviateurs sur la ligne de feu, qu’il obtient de servir comme observateur en aéroplane dans une escadrille de l’armée de l’Est. Il reçoit une première citation le 9 octobre 1914.
Le 21 octobre, accomplissant une reconnaissance aérienne, à très basse altitude, au-dessus des lignes allemandes, son appareil est touché et lui-même grièvement blessé par une balle qui lui perfore reins et intestins. Il réussit néanmoins à faire atterrir son avion entre les lignes allemandes et françaises. Un combat sanglant se déroule quatre heures durant autour de la machine, tandis qu’il fait le mort. Puis la nuit, en dépit de ses blessures et de son âge, il parvient à se dégager de l’appareil et à gagner, en rampant, les lignes françaises. Conduit à l’hôpital de Toul, il communique avec précision, avant de mourir, le 22 octobre 1914, les résultats de sa mission. Son général lui épingle, sur son lit de mort, la Croix de la Légion d’honneur.

Extrait du « Dictionnaire des Parlementaires français », Jean Jolly (1960/1977)

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