Des nouvelles de Jean Jacquelin: Métaphysique, Gaz et Feuillées.

Le régiment de Jean est en mai dans l’Aisne puis gagne en juin le secteur de Lorraine. Le cousin d’André trouve profitable son expérience de la vie du fantassin, même s’il la juge misérable et risquée, mais cherche tout de même à utiliser au mieux ses talents de dessinateur. En tous les cas il ne perd pas son humour et son franc parlé. (publié le 15 septembre 2018)

Lettre de Jean Jacquelin à André Jacquelin, 31 mai 1917.

Malgré moi j’ai rigolé jusqu’à ce qu’une autre marmite n’envoie le pauvre type à quelques mètres de là.

Jeudi 31 (tampon de la poste, 2 Juin 1917)

Mon Vieux Frangin,

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre du 15 et t’en remercie beaucoup. Tu dois être en ce moment en perme, c’est vraiment de la malchance que nous n’ayons pas pu nous rencontrer, enfin, j’espère qu’avant peu nous serons réunis, car, j’ai la ferme conviction que la guerre ne va plus durer longtemps maintenant.

Moi aussi j’ai confiance en un être suprême qui nous réunira tous, enfin heureux longtemps, j’ai été sceptique, mais, je me sens poussé irrésistiblement vers un idéal. Moi aussi je songe aux joies d’un foyer mais, j’ai eu une désillusion dans ma vie, ou plutôt, j’ai laissé passer le bonheur. Je n’ai pas voulu laisser seule ma pauvre mère, car, comme moi tu connais son caractère.

Par des lettres que j’ai reçues, par ma dernière permission, j’ai compris que le cœur délaissé n’a pas cessé d’être à moi. On a cru me cacher cet état d’âme, mais, j’ai été forcé de voir clair…

Enfin, en ce moment je mène la vie misérable que tu connais, celle de fantassin… L’autre jour, je croyais me faire descendre, juste en arrivant de perme, j’allais aux cuisines chercher mon sac quand tout à coup, une rafale de 105 s’abat sur le boyaux, j’ai fait deux ou trois virages sur l’aile avant d’aller atterrir près des… feuillées où un malheureux s’obstinait, l’œil affolé à vouloir poser une… récalcitrante… Malgré moi j’ai rigolé jusqu’à ce qu’une autre marmite n’envoie le pauvre type à quelques mètres de là. Je le croyais bousillé, il s’est relevé serein et enfin débarrassé de… A part ce petit incident tragi comique, rien de bien grave. Je prends ce soir le petit poste de minuit à 8h du matin.

Je te quitte vieux frère en te souhaitant bonne chance et en t’embrassant bien affectueusement.

Jean

PS : D’ici peu, je t’envoie quelques dessins pondus à mes moments perdus.

Autoportrait de jean Jacquelin en fantassin 26 septembre 1917 Autoportrait de Jean Jacquelin en fantassin, 26 septembre 1917.

Lettre de Jean Jacquelin à André Jacquelin, 25 juin 1917.

Je suis tout de même content d’avoir vu ce que c’était et les souffrances endurées n’ont pu que m’être profitables.

Lundi 25 juin 1917

Mon Vieux Frangin

Il me semble qu’il y a bien longtemps que je ne t’ai écrit, aussi je profite d’un moment de repos pour réparer ce retard.

Il y 15 jours que je travaille avec le sergent qui fait fonction de secrétaire du Capitaine. Je fais des plans de tranchée et je mets à jour les cartes du secteur. Je remplace aussi, mais momentanément un agent de liaison actuellement en perme.

Enfin, je commence à être connu de la Cie, ce qui fait beaucoup.

Je suis aussi en relation avec le directeur du journal du Rgt « Le Filon[1] » pour qui je fais des dessins, ce type m’a proposé d’essayer de me faire rentrer comme téléphoniste et il est presque certain de réussir. Enfin je suis à peu près certain de ne plus prendre de garde au créneau, ce qui est beaucoup.

En ce moment le secteur a l’air de vouloir barder : coups ce mains, gaz, bombardements violents, etc…

Tout cela se tassera avec le temps, et j’espère que bientôt nous serons enfin réunis, car cette guerre ne vas pas durer éternellement et je crois que cette année en verra la fin.

Je suis tout de même content d’avoir vu ce que c’était et les souffrances endurées n’ont pu que m’être profitables.

J’espère qu’à la prochaine perme nous pourrons nous rencontrer.
Je t’embrasse bien affectueusement
Ton pott
Jean

[1] Le Filon. Organe officieux de la 34e division.

Lettre de Jean Jacquelin à André Jacquelin, 30 juin 1917.

et les salauds sont arrivés sur nous en gueulant Kamarades, Hurrah!

Mon vieux Frangin

Dans la nuit d’avant hier, nous avons eu à repousser un violent coup de main. J’étais en première ligne, tu vois d’ici ce que j’ai pris pour mon coryza. Les boches ont fait partir une charges allongée à 40m de nos lignes si bien qu’ils nous ont fait une brèche effrayante dans nos fils de fer, aussitôt le tir de leur artillerie s’est déclenché et les salauds sont arrivés sur nous en gueulant Kamarades, Hurrah! On a tiré le plus possible et on leur a balancé des grenades pour les retarder puis, comme il était prévu, nous nous sommes repliés dans la ligne de résistance poursuivis à 30m par les boches. Aussitôt, nos grenadiers ont contre-attaqué tandis que notre artillerie leur collait un tir de barrage bien tassé. Une ½ heure après, tous nos postes étaient repris et les boches laissaient entre nos mains un des leurs mortellement blessé (classe 18) On a du en amocher plusieurs car tout le long du fil de fer il y avait du sang. Enfin, on leur a donné une petite leçon.

Du moment où nous étions dans la tranchée de résistance jusqu’à la fin de l’attaque, il m’a fallu cavaler dans les boyaux et je t’assure que ça tapait dur : fusants et percutants, le tout dans le vent et la pluie. Tu parles d’une sacrée nuit. Maintenant tout est rentré dans le calme. Nous n’avons eu qu’un blessé au doigt.

Et toi que deviens-tu ? Où es-tu ?

Ma santé est toujours excellente et ce petit incident n’a pas atteint le moral, tu sais que je n’ai pas l’habitude de m’en faire et je continue.

Quelques fois le cafard me prend, mais c’est en pensant à la perme. Espérons une fin prochaine, en attendant, reçois mon vieux frangin une affectueuse poignée de main de

Jean Jacquelin

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