La mort du grand-père Valentin.

André est au calme bien que « remonté sur secteur ». Il a fait installé des agrès pour « entretenir son système musculaire » et se consacre à ses études.
La santé de Louis Valentin, le grand-père d’Elisabeth, le père de Marguerite Carré de Malberg donne des inquiétudes. Il meurt chez lui paisiblement le 22 novembre 1917 à l’âge de 80 ans. (Publié le 5 octobre 2018)

Louis Valentin était fils d’un avocat, Georges Valentin qui eut 14 enfants. Louis est né en 1837 et devient comme son frère Victor, banquier.   En   juillet   1873, il fusionne   deux   banques strasbourgeoises, Ed. Klose & Cie et Ch. Staehling & Cie, pour former Ch. Staehling, L. Valentin & Cie, société en commandite par actions, qui prit en 1876 la dénomination de Banque de Strasbourg. Il en resta cogérant jusqu’en 1904. (Source: Nicolas Stoskopf Dictionnaire Historique des Banques du CIC)

André Jacquelin (à gauche) dans un abri, position de réserve de Betheny, devant Reims. André Jacquelin (à gauche) dans un abri, position de réserve à Bétheny, devant Reims.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 19 novembre 1917.

J’ai aussi pris à mon poste une balançoire, un trapèze, des anneaux et une barre fixe qui me servent à entretenir mon système musculaire.

19 novembre 1917

Ma chère petite Mère,

Je viens de recevoir aujourd’hui une bonne et longue lettre d’Elisabeth qui me dit qu’elle serait bien heureuse de ne pas te manquer si tu viens la revoir à son ambulance. Mais pour cela il faudrait que tu lui envoies un petit mot pour l’avertir de ta venue parce que en principe elle prend tantôt le lundi tantôt le mardi comme jour de garde.

Elle me confirme le retour de son Père pour bientôt car il paraît qu’il n’a pas un seul élève[1] cette année-ci ; par conséquent on ne peut guère l’obliger à rester pour parler devant une salle vide. Quant à la santé de son grand-père, elle est toujours extrêmement chancelante ; la crise de congestion cérébrale ne s’est pas reproduite, mais l’état du vieillard reste tellement précaire que Melle de Malberg a dû y passer la nuit à plusieurs reprises.

Je me demande, ma chère petite Mère, si une de tes cartes ne s’est pas égarée, car je n’ai rien reçu de toi ni avant-hier je crois, ni hier ni aujourd’hui. Peut-être es-tu allée à Paris aujourd’hui pour consigner à mon examen ou peut-être demain.

Je voudrais bien que cette formalité soit accomplie car tant que l’inscription ne sera pas et bien dûment prise je peux toujours craindre qu’une difficulté ne survienne.

J’ai écrit hier à Henri pour lui dire combien j’avais regretté de n’être pas allé le voir, lors de mon court passage à St Germain puisqu’il s’y trouvait ; j’espère que nous aurons plus de chance la prochaine fois.

Je n’ai pas grand chose à te dire sur notre vie qui est toujours la même, très confortable, au même endroit, sans un seul blessé à soigner depuis que nous sommes remontés sur secteur. Le nombre des malades est en outre infime et depuis plusieurs jours je n’ai pas été obligé d’évacuer un seul malade. En ce moment j’étudie le cas d’un de mes hommes qui présente de l’entérite muco membraneuse avec selles entourées de véritables fausses membranes blanchâtres caractéristiques. J’expérimente sur lui l’action curative de la lactobacillaire et je dois dire que les premiers jours du traitement par cette méthode me donnent l’espoir de guérir cet homme sans l’évacuer. Je m’occupe maintenant plus spécialement de pathologie digestive pour répondre aux demandes du bon docteur Lenoir.
La santé est très bonne ; je fais de bonnes promenades en dehors de mes heures de travail de manière à ne pas m’atrophier dans l’inactivité physique. J’ai aussi pris à mon poste une balançoire, un trapèze, des anneaux et une barre fixe qui me servent à entretenir mon système musculaire.

Roger va-t-il bien et est-il heureux ? Donne-lui de mes bonnes nouvelles et dis-lui que je n’ai guère le temps de lui récrire.
A bientôt, chère petite Mère ; je t’embrasse bien bien fort

André

[1] Raymond enseigne le droit à la faculté de Nancy.

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 22 novembre 1917.

J’ai fait tenir mon malade par deux infirmiers solides, et pendant que je recevais de lui plusieurs coups de pied dont il s’est excusé ensuite, je lui ai complété l’incision jusqu’à 3 cm de long jusqu’à la phalange.

22 novembre 1917

Ma chère petite Mère,

J’ai écrit hier à Madame Lièvre qui m’avait envoyé il y a près d’un mois une lettre charmante à laquelle elle avait joint une carte postale représentant une pure statue d’art grec, la Vénus Anadyomène[1], mot dont je t’avais demandé de me confirmer l’étymologie.

Cette statue a été amputée par quelque Barbare sacrilège de ses deux bras coupés très près du tronc et de sa tête tout le cou apparaît à peine ; mais le torse et les membres inférieurs subsistent intacts dans la pureté de leur forme ; le torse surtout me semble admirable dans sa souplesse et sa plénitude. Quels merveilleux artistes ces Grecs antiques !

Je voulais donc ne pas tarder davantage à répondre à cette bonne madame Lièvre et hier quand le vaguemestre est venu chercher les lettres, il ne m’est plus resté de temps pour t’écrire.

Je n’ai d’ailleurs pas grand chose à te dire sur ma vie ici. Aucun événement notable ne s’est produit depuis que nous sommes remontés en secteur ; c’est le calme parfait et je n’ai même presque aucun malade sérieux à soigner ; chaque matin 5 ou 6 hommes à peu près se présentent à ma visite avec simplement quelques écorchures aux mains ou quelques plaies de pied produites par les chaussures.

Le seul cas un peu sérieux que j’ai vu est celui d’un panaris du pouce qu’a fait un petit ordonnance d’un sous-lieutenant de mes amis ; cet ordonnance ne tenant pas à être évacué dans la crainte de perdre son petit filon, je me suis efforcé de le soigner et de le guérir, ce qui n’a pas été très facile à cause d’une part de la gravité de ce panaris et d’autre part de la pusillanimité du malade.

Il n’a consenti à venir me consulter que quand le pus s’est enfoncé dans la profondeur et quand il a souffert assez pour ne plus pouvoir dormir. Je lui ai incisé son doigt une première fois il y a 7 jours, en lui faisant de l’anesthésie locale ; malgré cette précaution il s’est agité et m’a empêché de parfaire l’incision et l’évacuation du pus. Deux jours après, son doigt augmentant de volume, et sa fièvre s’élevant, je me suis donc décidé à employer les grands moyens. J’ai fait tenir mon malade par deux infirmiers solides, et pendant que je recevais de lui plusieurs coups de pied dont il s’est excusé ensuite, je lui ai complété l’incision jusqu’à 3 cm de long jusqu’à la phalange ; j’ai poussé des injections d’eau oxygénée dans tous les tissus malades et j’ai placé dans l’ouverture de la plaie, sans tarder une petite mèche imbibée d’eau oxygénée, pour éviter que la cavité se referme. Aujourd’hui son doigt est presque guéri, plus de douleur, plus de gonflement, et ce petit m’est bien reconnaissant d’avoir employé quelque violence pour le guérir.

Je travaille toujours mon examen et je n’attends plus que le bon plaisir de messieurs les juges pour m’y présenter. Je suis toujours dans ce bon poste éclairé à la lumière électrique de 4 heures de l’après-midi jusqu’à 11 heures du soir et je me trouve bien mieux que dans la baraque où je serais si j’avais été nommé pour les cours.

Après-midi. Je viens de recevoir ta petite carte datée de dimanche. Je suis heureux que Roger fasse de la musique et passe agréablement sa permission ; tu le remercieras pour moi s’il est passé à la Faculté ; attendons patiemment pour la Faculté. Quant à ma tante Jeanne je lui dirai à ma prochaine permission que je ne l’avais pas remarquée dans la nuit de l’escalier de la gare.
Pour les numéros de la Presse Médicale, je regarderai si je ne les ai pas dans ma cantine, et si je ne les trouve pas, je tâcherai de me les faire renvoyer.
Je vais peut-être faire un petit mot à Elisabeth cet après-midi avant le départ du courier.

Je te quitte en t’embrassant de tout mon cœur

André

PS : Je te renvoie quelques uns des beaux vers de Verhaeren dans la crainte de les perdre. As-tu toujours de bonnes nouvelles de ton ancien blessé, le petit étudiant en P.C.N. ? Il paraît que l’offensive contre les Italiens va s’arrêter. Espérons-le.
André

[1] C’est une représentation de la Vénus sortant des eaux. « La Vénus Anadyomène » est le titre d’un poème ironique d’Arthur Rimbaud

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 22 novembre 1917.

Pétales de roses offerts par André à Elisabeth et renvoyés par celle-ci à André... Pétales de roses offerts par André à Elisabeth et renvoyés par celle-ci à André…

Trois pétales de rose – de vos roses – viennent de tomber sur ma lettre, je mets un baiser tendre infiniment dessus, qu’ils vous apporteront, mon Chéri.

22 novembre 1917

Mon petit Chéri aimé,

Je vous demande pardon d’être restée depuis tant de jours sans vous écrire, de ne même pas vous avoir envoyé le tout petit mot que vous me demandiez… Je ne sais pas comment je vis en ce moment… Mon grand-Père est tout à fait mourant maintenant, nous ne le quittons plus et nous partageons, Maman et moi, entre lui et ma Grand-Mère qui est affreusement impressionnée par cette lente et pénible agonie. La paralysie gagne de plus en plus…

Papa est revenu lundi de Nancy, heureusement, et l’un de mes oncles est arrivé ce matin.

Mon Chéri, j’avais hâte de vous écrire pour vous dire combien la visite de votre Mère m’a fait plaisir, l’autre jour : c’est la seule joie que j’aie eue pour ma fête, mais elle me fut si douce ! Votre Mère m’a apporté de ravissantes roses blanches de votre part. Je les ai là près de moi pendant que je vous écris – et elle m’a embrassée pour vous… C’était tellement gentil à elle… J’aurais voulu lui écrire aussi pour la remercier encore, dîtes-lui tout mon regret de ne pouvoir le faire en ce moment.

Chéri, c’est bien triste cette mort de mon pauvre Grand-Père qui était si bon et à qui nous devons tant… Je me sens le cœur bien gros quand je le vois dans son lit, si changé déjà et que je pense que c’est fini, que plus jamais nous ne le verrons sourire, parler, aller et venir…

Si vous étiez là, mon Aimé, je sens que vous me consoleriez, votre tendresse me serait si bonne, si douce en un pareil moment… Mais je sais combien vous pensez à moi et je vous en remercie de tout mon cœur et je suis avec vous, moi aussi… Toujours.

Trois pétales de rose – de vos roses – viennent de tomber sur ma lettre, je mets un baiser tendre infiniment dessus, qu’ils vous apporteront, mon Chéri.

Votre Elisabeth

J’ai bien reçu vos deux dernières lettres, merci.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 23 novembre 1917.

Louis Valentin Louis Valentin

Ma Grand-Mère est très courageuse et pourtant quelle déchirante séparation cela est pour elle, après 53 années d’une union si parfaite et si tendre… Le dernier mot prononcé par mon Grand-Père a été son nom !

23 novembre 1917

André chéri,

Mon Grand-Père est mort hier soir, très paisiblement, très doucement et nous avons la consolation de penser qu’il n’a pas souffert du tout…
Son enterrement aura lieu lundi matin. Ce sont de bien tristes moments à passer, mais pendant lesquels on ne réalise même pas encore toute l’étendue de son chagrin et de la perte que l’on a faite.

Ma Grand-Mère est très courageuse et pourtant quelle déchirante séparation cela est pour elle, après 53 années d’une union si parfaite et si tendre… Le dernier mot prononcé par mon Grand-Père a été son nom !
Bernard est arrivé ce soir ; au milieu de tant de tristesse sa présence donne un peu de joie.
Mon Chéri, vous comprendrez, n’est-ce pas, que ces jours-ci, je ne puisse encore pas beaucoup vous écrire, mais je pense à vous et je vous sens si près de moi…

De tout mon cœur je vous embrasse. Dites-moi bientôt quand vous viendrez

Votre Elisabeth

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 27 novembre 1917.

Mais quelle tristesse aussi de songer qu’il ne reverra pas l’Alsace française, lui qui a tant désiré, toute sa vie, la revanche !

27 novembre

Mon petit Chéri,

Ce n’est pas encore une bien longue lettre que je vous écrirai aujourd’hui, mais je veux vous envoyer ce petit mot qui vous apportera ma tendresse… J’ai bien reçu toutes vos lettres de la semaine dernière et vos bons vœux de fête, et hier m’est parvenue votre petite carte du 24 qui m’a doublement fait plaisir puisqu’elle m’apportait la bonne nouvelle de votre inscription qui a enfin pu être prise par votre Mère. Et je pense avec une joie immense que bientôt nous serons dans les bras l’un de l’autre… Chéri que ce sera bon, surtout après les si tristes jours que je viens de passer !

Mon pauvre Grand-Père a été enterré hier ; mes deux oncles et mes cousins Paul-Louis et Jean avaient heureusement pu revenir du Front pour assister à la cérémonie et ce fut très touchant de voir tous ces uniformes encadrer le cercueil de l’Alsacien si patriote que fut mon Grand-Père. Mais quelle tristesse aussi de songer qu’il ne reverra pas l’Alsace française, lui qui a tant désiré, toute sa vie, la revanche !

Mon petit André il faut que je vous quitte, hélas, et il ferait si bon rester encore un peu avec vous… Je vous embrasse très fort, comme je serai si heureuse de le faire vraiment bientôt…

Je vous aime et suis vôtre

Elisabeth

 

 

 

 

 

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 28 novembre 1917.

J’ai touché aujourd’hui les coupons de la noblesse russe. Tu sais que depuis la guerre, la France paie pour eux, mais je me demande ce que deviendront ces valeurs si la Russie se sépare de nous.

Mercredi 28 novembre 17

Mon cher petit,

Je reçois hier soir ta lettre du 25 renfermant l’article si touchant du mariage de ce malheureux mutilé. Mes blessés m’en avaient déjà parlé, mais j’étais loin de penser que tu l’avais soigné ; est-il vrai qu’il avait été trépané ? Je vois que vous avez le même temps que nous, cette même nuit du 25 j’avais été réveillée par la pluie et la tempête qui faisaient rage. Aujourd’hui il fait beau et pas très froid ; demain tous nos blessés vont à une messe à la paroisse qui sera chantée par des enfants. Je ne vais pas au collège le matin mais l’après-midi. J’ai touché aujourd’hui les coupons de la noblesse russe. Tu sais que depuis la guerre, la France paie pour eux, mais je me demande ce que deviendront ces valeurs si la Russie se sépare de nous. Tu sais que j’avais 4000 frs disponibles ; au lieu de les laisser improductifs je les ai placés en Bons de la Défense à 6 mois de façon que si j’ai besoin d’argent, c’est bien facile, je n’ai qu’à les changer à la banque. J’ai 10 bons 2000 frs et un de 500 payables de mars à mai 1918 ils sont dans mon coffre-fort avec la rente française ancienne que j’ai mise sous enveloppe à ton nom. Tu sais qu’il y a de quoi parer aux 1ères dépenses de votre future entrée en ménage. Ces 20500 frs m’ont rapporté 262,50 cela m’a aidée à acheter ma fourrure.

29 jeudi. J’ai oublié de finir ma lettre aujourd’hui. Je reçois ce soir ta lettre du 27, tu vois comme elles vont vite. Je ne suis pas étonnée de la mort du grand-père d’après ce qu’on m’en avait dit, je crois que la solution pour M. et Mme M. c’est d’habiter maintenant avec la maman. Ils vont avoir une maison toute trouvée. Tu me diras si tu retournes au repos dans la même petite ville. Nous avons assisté ce matin à une messe de requiem très jolie, chantée par les enfants de la Croix de bois. Je suppose que ce sont des enfants d’un séminaire, au lieu d’être comme tous les enfants de choeur, ils ont une sorte de robe blanche avec capuchon comme les dominicains. Ils ont chanté l’office de Morts au feu en sourdine, chants grégoriens très jolis ; il y avait un catafalque recouvert du drapeau tricolore avec luminaire ; des faisceaux de fusils ; l’église ornée de drapeaux. A l’autel, officiait l’aumônier du 15ème Chasseurs qui avait eu l’idée de cette belle manifestation. Tous les officiers étaient au 1er rang puis les blessés et tout le monde remplissait l’église. Tantôt mes 4 valides ont été au cinéma et je gardais l’unique qui me restait.

Roger me disait hier que Eugène a un terrible cafard, ce n’est pas étonnant d’après ce qu’il lui a raconté lors de sa rencontre au front. Son beau-père lui cause beaucoup de soucis ; Ne voulait-il pas épouser sa bonne, une drôlesse qui l’a accaparé et pour laquelle il dépense beaucoup d’argent ; c’est à son avant-dernière permission, qu’Eugène a réussi à faire entendre raison à M. J mais tu comprendras l’inquiétude qu’il doit avoir n’étant pas là pour surveiller les choses. Je n’ai parlé à personne de cette histoire. J’étais bien étonnée d’apprendre cela, moi qui croyais qu’il avait tant de chagrin de sa femme.

Tu as dû voir que je fais toujours attention aux chiffres de ton adresse

As-tu reçu le petit Quinquin ?

 

 

 

 

 

Le Petit Quinquin recopié par Caroline Jacquelin pour André Jacquelin, page 1. Le Petit Quinquin recopié par Caroline Jacquelin pour André Jacquelin, page 1.

Le Petit Quinquin recopié par Caroline Jacquelin pour André Jacquelin, page 2. Le Petit Quinquin recopié par Caroline Jacquelin pour André Jacquelin, page 2.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 28 novembre 1917.

Et figure-toi que ce délicieux intérieur est éclairé par une lampe électrique dont la lumière est tamisée par un abat-jour vert ; tu vois que c’est là une reconstitution de la vie de famille et il n’y manque que la famille…

28 novembre 1917

Ma chère petite Mère,

Hier je n’ai pu t’envoyer qu’une petite carte avant le départ du vaguemestre et je vais essayer aujourd’hui de t’écrire un peu plus longuement. Nous avons été relevés hier soir sans difficulté aucune et nous sommes redescendus sinon au repos tout à fait, du moins en réserve, mais dans un coin qui est charmant. Ici encore il y a des meubles nombreux : une grande glace empire qui permet de se voir jusqu’aux pieds, des chaises en bois sculpté (ressemblant à celles de ma Tante Jeanne), un fauteuil de coiffeur (par quel hasard est-il venu échouer ici ?) une table munie d’un tapis à fleurs brodées en jaune sur fond bleu ; enfin un poêle en faïence, petit mais ardent à tirer, répand une chaleur douce et qui continue longtemps après que le bois qu’on y met a fini de brûler. Et figure-toi que ce délicieux intérieur est éclairé par une lampe électrique dont la lumière est tamisée par un abat-jour vert ; tu vois que c’est là une reconstitution de la vie de famille et il n’y manque que la famille… Mais tu vois que nous ne sommes pas à plaindre et que nous avons bien de la chance. Il est vrai que c’est la première fois que nous avons un coin aussi épatant, et il paraît qu’il y a des troupes qui sont restées ici près d’un an. D’un autre côté nos deux précédents hivers avaient été bien peu favorisés, puisque nos les avions passés, l’un dans les boues de l’Artois, l’autre dans celles de la Somme et je crois qu’elles étaient toutes les deux aussi réjouissantes.

Je t’ai annoncé dans ma carte d’hier la mort du Grand-Père[1] d’Elisabeth et je t’ai promis aussi de te transcrire les choses si gentilles qu’elle m’a écrites pour te remercier ; les voici : « J’avais hâte de vous écrire, mon chéri, pour vous dire combien la visite de votre Mère m’a fait plaisir l’autre jour : c’est la seule joie que j’ai eue pour ma Fête, mais elle me fut si douce ! Votre Mère m’a apporté de ravissantes roses blanches de votre part. Je les ai là près de moi pendant que je vous écris, et elle m’a embrassée pour vous… C’était tellement gentil à elle… J’aurais voulu lui écrire aussi pour la remercier encore : dîtes-lui tout mon regret de ne pouvoir le faire en ce moment ».

Elle me dit ensuite combien la mort de son Grand-Père l’afflige parce qu’il était très bon et qu’elle l’aimait bien. Et puis dans sa lettre elle a glissé trois pétales de roses blanches, des roses que tu lui as apportées et qui me sont arrivés délicieusement frais et parfumés encore.

Je vois donc, ma chère petite Mère, combien cette délicate attention de ta part lui a été douce, surtout pendant la douloureuse épreuve qu’elle est en train de subir. Merci encore pour elle et pour moi et à bientôt le bonheur de nous revoir

Ton grand fils qui t’embrasse

André

Je reçois à l’instant ta bonne et longue lettre écrite dimanche et lundi. Je t’y répondrai demain. Merci de tout coeur

[1] Il s’agit du grand-père maternel d’Elisabeth, Marie Louis Valentin, 1838-1917.

 

 

 

 

 

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 30 novembre 1917.

… décidément tu es voué aux glaces empire, mais pour la 1ère fois apparaît dans ton mobilier un fauteuil de coiffeur très utile tout de même par moment.

Vendredi 30 9bre 17/5

Mon cher petit.

Je reçois ce soir ta bonne lettre du 28. Te voilà redescendu en réserve, je suppose que tu es encore dans un poste de secours ; décidément tu es voué aux glaces empire, mais pour la 1ère fois apparaît dans ton mobilier un fauteuil de coiffeur très utile tout de même par moment. Je viens d’écrire un petit mot à Elisabeth.
J’ai été aujourd’hui prendre mon bon pour du charbon et du bois. Mme Heurtier qui a une chambre grande comme la main a 200K parce qu’elles sont deux et moi 50K parce que je suis seule, c’est bien la peine de nous avoir fait remplir des feuilles pour dire le nombre de pièces à chauffer. Aussi cette bonne femme qui n’use pas de charbon me cède le sien cela fera 150K et 400K de bois. Il ne fait pas froid du tout et assez beau malgré l’absence de soleil.

Céline et Roger ont été à Paris déjeuner chez Armande et juste ils se sont trouvés avec Louise et Paul Chiron qui venaient pour 48 heures faire une commission à Paris.

Samedi soir. Henri est venu me voir tout à l’heure avec Esther. Il est enchanté de la tournure qu’à prise mon salon, j’ai été tantôt chez le marbrier chercher un échantillon de marbre gris, Henri prendra la mesure de la pendule et on fera un petit socle qui remplacera avantageusement celui en bois noir. Il paraît que Pierre va très bien. Ils vont ce soir chez Bichette. Eugène s’efforcera d’arriver lundi pour revoir Roger à la gare à Paris. Jean Papillon a quitté Valdagno[1] pour la montagne, ils ont marché pendant 48 heures et assez fatigués mais bon moral.

Je t’envoie mille bons baisers, à bientôt

CJ

[1] Ville de Vénétie.

 

 

 

 

 

Lettre de Caroline Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 30 novembre 1917

La perte d’un si bon grand-père est bien douloureuse surtout dans les tristes moments que nous traversons.

St Germain 30 9bre 1917

Chère Mademoiselle,

J’apprends par André le malheur qui vient de vous frapper. La perte d’un si bon grand-père est bien douloureuse surtout dans les tristes moments que nous traversons.

Soyez assurée que je suis de cœur avec vous et veuillez transmettre à vos bons parents toute ma sympathie avec mon meilleur souvenir. Votre bien dévouée

C. Jacquelin

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