Mentir à sa mère

André Jacquelin tente de cacher à sa mère les horreurs de la guerre. Dans ses lettres écrites depuis Verdun, il évite soigneusement de lui parler des épreuves qu’il traverse. Le contraste est saisissant entre ses réflexions sur le romantisme (par exemple)  et la citation à l’ordre de l’armée qui signale son courage de jeune interne. Il met en pratique ce qu’il croit être son devoir: Dans la bataille, la seule place possible et utile  pour un médecin c’est d’être en première ligne. (Mise en ligne le 26 décembre 2015)

Rue de Verdun juin 1916 (photographie conservée par André Jacquelin) Rue de Verdun juin 1916 (photographie conservée par André Jacquelin)

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 1er Juin 1916

Il est vrai que maintenant que les beaux jours sont tout à fait revenus, il n’est pas désagréable de se lever de bonne heure.

1er juin 1916

Ma chère Maman

J’ai reçu hier ta bonne lettre N°12 ; tu vois que tes lettres me parviennent avec assez de régularité. Je pense que les miennes en font autant. En général je t’écris tous les jours alternativement une lettre et une carte.

Je suis certain que je prendrai un vif plaisir à la lecture de Myriam Harry[1]. Rien ne plait tant que ce qui concerne ces tableaux de Galilée ou de Palestine à travers lesquels une si haute et si lointaine antiquité reparaît. A ce sujet je peux te parler de la lecture que je viens de faire de St François d’Assise. Les « fioretti » ou « petites fleurs », ce sont les scènes de sa vie qui ont été rapportées par les Saints Pères de l’ordre que St François a fondé. Beaucoup de ces récits n’ont pas beaucoup d’intérêt et relatent des communications mystérieuses entre le ciel et St François ; mais quelques-uns sont extrêmement touchants : ce sont des prédications faites dans le doux horizon de la Lombardie par St François à ses animaux : un jour à des petits oiseaux, un autre à des tourterelles, voire même à des poissons ; ses discours commencent ainsi : « chers oiseaux, mes petits frères… » ou bien « tourterelles, mes chères petites sœurs ». Il émane de ces récits une simplicité d’âme vraiment merveilleuse, une candeur vraiment ineffable ; le saint parle à ces petits animaux de leur créateur, de sa bonté, de tout ce qu’il a fait pour eux, et ils l’écoutent, attentifs et respectueux en battant des ailes et en inclinant la tête, en signe de reconnaissance.

Tu me demandes ce qu’est le Romantisme ; c’est le genre littéraire qui s’est développé au 19ème siècle sous l’influence de Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, mais préparé par l’œuvre de Jean Jacques Rousseau. Les caractères de ces auteurs sont d’exhaler de beaux vers sur les grands sujets : Dieu, la nature, la mort. L’Homme étudié en lui-même ne les préoccupe pas beaucoup. Le romantisme n’est pas autre chose ; c’est le chant de l’homme placé devant les grands problèmes qui le troublent : Dieu, la nature, la mort. Songe à Lamartine ; il n’y a guère que cela dans ses poésies, ce qui ne les empêchent pas d’être fort belles. Au sujet de mes cartons de peinture, tu dois savoir maintenant que je serais heureux d’en avoir 5 ou 6 comme celui que tu m’avais envoyé sur les conseils d’Esther à titre d’échantillon. J’avais oublié de te dire à ce propos que je viens de faire la connaissance au bataillon d’un soldat qui est « Second grand prix de Rome »de peinture »; il vient de partir en permission, mais dès qu’il sera de retour, il m’a promis de faire de la peinture avec moi, et j’ai suis très heureux car c’est un maître ; il a entendu d’ailleurs parlé aux Beaux-Arts d’Henri. J’écrirai à ce dernier pour lui en parler. Il connaît aussi beaucoup Maurice Denis. C’est si intéressant de converser avec un artiste d’un tel talent ! De plus, il extrêmement doux, timide même, et d’un caractère très agréable. Je crois que nous sympathiserons très bien.

Je suis heureux des bons résultats que vous obtenez dans le traitement de vos blessés. Cette crise d’épilepsie est d’un fâcheux pronostic ; elle indique toujours une irritation ou une compression de l’encéphale, et peut être suivie de paralysie.

Est-ce que votre Hôpital continue à pouvoir fonctionner au point de vue pecunier ? Rappelle-moi au bon souvenir de toutes ces Dames et tâche de ne pas trop te fatiguer. A quelle heure pars-tu au Collège ? Il est vrai que maintenant que les beaux jours sont tout à fait revenus, il n’est pas désagréable de se lever de bonne heure.

J’en ai ressenti toute la douceur ce matin : comme je ne dormais pas vers 5h, je me suis levé et ai pratique mes ablutions matinales dans la rivière aux eaux claires comme le font les bons musulmans. Après quoi j’ai fait un petit tour en bicyclette et suis revenu avec un appétit dévorant, – ou prêt à dévorer.

La santé est toujours excellente depuis que je me trouve au Front, je n’ai en somme pas souffert du plus petit malaise. J’espère que tu te portes également bien et dans cet espoir je t’envoie mes plus affectueuses pensées.
Ton grand fils
André

En relisant ma lettre, j’ai trouvé quelques étourderies. Je te demande pardon de celles que j’ai pu laisser dans mes lettres précédentes.
AJ

[1] Maria Rosette Shapira dite Myriam Harry, est une femme de lettres française, née à Jérusalem le 21 février 1869 et morte à Neuilly-sur-Seine le 10 mars 1958. Elle a été la première lauréate du prix Femina (alors dénommé prix La Vie heureuse) créé en novembre 1904 par réaction au refus des membres du jury Goncourt de récompenser Myriam Harry, jugée pourtant favorite. Traduite dans plusieurs langues, elle connut un grand succès durant la première moitié du XXe siècle et vécut, toute sa vie durant, de sa plume.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 2 juin 1916

Je te quitte bien vite ma chère petite mère, en t’embrassant de tout cœur.

Mme Alfred Jacquelin
24 Rue de la République
Saint-Germain-en-laye

A Jacquelin Médecin Auxiliaire
107° Régiment 1er bataillon SP 90
2 juin 1916

Ma chère petite mère,
J’ai bien reçu hier au soir le petit paquet contenant les trois numéros de la Petite Illustration que tu m’annonçais dans ta dernière lettre. Je te fais cette carte au moment de partir pour Bar-le-Duc – et comme il est déjà 1h1/4 il faut que je me dépêche pour être de retour ici à 5 heures. Je vais retourner à l’Hôpital des …… Françaises car je viens seulement d’apprendre aujourd’hui qu’un des blessés que j’avais soigné pendant notre séjour à V[1] s’y trouve en traitement.

J’espère recevoir ce soir une lettre de Melle de M qui doit être de retour à Paris maintenant. J’espère aussi que tu vas m’accuser réception de la lettre recommandée que je t’ai expédiée il y a quelques 8 jours.

Je te quitte bien vite ma chère petite mère, en t’embrassant de tout cœur.

André

[1] Verdun bien sûr

Citation à l’ordre de la Brigade d’André Jacquelin, 10 juillet 1916

Ordre N°33

Le général Commandant la 46° brigade d’Invanterie, Cite à l’ORDRE de la 46° BRIGADE, les militaires dont les noms suivent:

107° Rgt d’INFANTERIE

JACQUELIN, Médecin Auxiliaire:

S’est fait remarqué par son dévouement et son courage pour le relèvement des blessés surtout pendant les attaques du 25 Septembre. Le 2 juin 1916, s’est porté spontanément au secours des blessés enfouis dans un abri écrasé par les obus, les a retirés des décombres et emportés sur son dos pendant le bombardement. »

H. LAPERRINE

 

Pour extrait certifié conforme, le 10 juillet 1916

Citation à l'ordre de l'armée d'André Jacquelin Citation à l’ordre de l’armée d’André Jacquelin

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin 3 juin 1916

Si jamais tu voyais possible une visite que je pourrais te faire, préviens-moi aussitôt et je me mettrais en route.

St Germain 3 juin 16

Mon cher André

Je reçois maintenant régulièrement tes lettres tous les jours. Ce matin j’ai ta lettre du 30. Je ne suis pas étonnée du tout d’apprendre que c’est le papa qui a eu l’érysipèle[1]. Cela me semblait très drôle qu’un enfant ait cette maladie. Je suis très heureuse pour Melle de M. qu’elle soit revenue à Paris, ville autrement intéressante que Vesoul. Il paraît que la rue Margueritte est une rue nouvelle bordée de hauts immeubles, elle est assez étroite et sombre. Des fenêtres on aperçoit le parc Monceau. Je ferai ta commission à ce bon Grandhomme si vaillant dans l’affreuse perte qu’il a fait de ses enfants. Quel doit être le martyre de cet homme en entendant jouer sa femme et sa fille, se disant que les autres devraient être là aussi. Il paraît que Yvonne, l’aînée, était fiancée à un jeune homme très bien et riche. Une femme qui a été quelques années à leur service prétend que cette tuberculose vient du côté de Madame, qui cependant est très bien portante, mais sa mère à elle boîte, je ne sais d’où cela provient. C’est entendu, je ne t’enverrai plus de livres jusqu’à ce que tu m’en demandes. Je te parlais des Pauzet qui avaient pu voir leur fils. Mme Wagner me dit aussi qu’on peut aller à Épinal très facilement maintenant.

Si jamais tu voyais possible une visite que je pourrais te faire, préviens-moi aussitôt et je me mettrais en route.

Ta prochaine lettre va sans doute me parler des tranchées sur Bar-le-Duc, les bombes ont dû faire bien du dégât. J’espère voir Henri ce soir ou demain.

Je vais déjeuner chez Céline, et le lundi de la Pentecôte, j’ai invité Aurèle et son petit garçon car je sais qu’elle aime beaucoup se promener en forêt au printemps, et elle est toujours très heureuse de voir la famille.

Les livres que j’ai achetés sont les Heures Littéraires reliées et contenant des romans, contes et nouvelles de Marcel Prévost, de Mistral, Pierre Mille, Lavedan, Hervieu, Cl Farrère, Bazin, etc. Je lis la Tragédie de Ravaillac de J. Tharaud, c’est très bien.

Je te quitte mon cher petit en t’embrassant bien fort

Ta maman CJ

[1] Un érysipèle est une infection de la peau due à un streptocoque.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin 3 juin 1916

… mais ne m’écris pas si souvent, car tu le vois, ta lettre et ta carte me sont arrivées ensemble et je ne voudrais pas que tu fatigues tant pour moi.

Mme Alfred Jacquelin
24 Rue de la République
Saint-Germain-en-laye

3 juin 1916

Ma chère petite mère,

Merci infiniment de ta bonne lettre et de la carte grise que j’ai reçues en même temps hier, ce qui m’a fait un grand plaisir ; mais ne m’écris pas si souvent, car tu le vois, ta lettre et ta carte me sont arrivées ensemble et je ne voudrais pas que tu fatigues tant pour moi.
J’ai reçu aussi plusieurs autres lettres, et je compte te faire une longue réponse demain.
Aujourd’hui je t’envoie simplement ce petit mot pour te dire que la santé est toujours excellente et te faire attendre plus patiemment jusqu’à demain de plus abondantes nouvelles.
Aujourd’hui je suis très pressé parce que je viens d’apprendre que mon Maître Marcel Garnier (celui que j’avais à la maternité) se trouve de passage à Bar-Le-Duc dans un service de médecine. Je vais donc vivement dans l’espoir de le rencontrer. Je te dirai le résultat de ma course demain. Mille bons baisers.

André
[De côté] Excuse ma mauvaise écriture pour cette fois

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin 8 juin 1916

Je suis moi aussi bien contente que tu aies été au front, mais ce sera justice si on méprise les embusqués.

St Germain 8 juin 16

Mon cher petit

Je reçois à 2 heures ta bonne lettre du 4 contenant les photos d’Esther.

Je suis bien heureuse que tu aies vu ton bon maître Garnier mais je me le figurais pas vieux. Je pense que tu retourneras le voir ; est-il là depuis longtemps ? Tu ne me dis rien du bombardement aérien qui a fait tant de victimes. Il doit y avoir beaucoup de maisons détruites, est-ce dans la ville haute ou la basse ? Ce matin le temps était couvert mais sans pluie, mais après déjeuner, il pleuvait averse, et il fait vraiment froid. Dire que c’est dimanche la Pentecôte. Déjà et les misérables Boches avancent au lieu de reculer et le malheureux Kitchener[1], mourir d’une façon si affreuse sans combattre ! Heureusement que les Autrichiens reçoivent une tripotée en Russie, en Italie ça ne va pas trop mal, mon Dieu, que c’est long, quand donc aura-t-on le bonheur de se retrouver tous. René a écrit une lettre dont on a coupé 5 lignes, c’est la 1ère fois et c’est étonnant car il ne dit jamais rien. Entre autres choses, il dit que son caractère ne s’améliore pas parce que au camp les choses vont de mal en pis, il ne donne pas d’explication bien entendu. On ne sait toujours pas pourquoi Louis Avancourt a été changé ; heureusement les lettres et colis l’ont suivi.

Tu parles de l’ancien Paul C. bedonnant autrefois mais je t’assure qu’il est bien aminci et vraiment il est bien mieux ; je t’ai envoyé son adresse, lui as-tu écrit, Il devait aller au repos en arrière de Dunkerque à XX quand un ordre urgent est arrivé pour partir à Beauvais où paraît-il le régiment faisait une période d’instruction. Cécile et Louise sont parties dès le matin pour Bagnoles. Clorinthe n’est pas mal installée là-bas, mais trouve difficilement à se ravitailler. Je crois que tout est très cher. Melle Chatras va aller à St Aubin , elles vont peut-être se voir. Je suis moi aussi bien contente que tu aies été au front, mais ce sera justice si on méprise les embusqués. D’abord pourquoi ne les fait-on pas aller à l’avant, ce sont des soldats comme les autres. Je viens de prendre pour 2000 fcs de Bons du Trésor (à 6 mois) on a tout de suite 25 fcs d’intérêt. Le mois prochain je touche encore une grosse somme. La marchande de vins prétend qu’elle ne peut pas me payer[2]. Je la laisse, elle paiera plus tard.

Me Papillon va partir samedi pour Epinal pour voir son fils. Mr Papillon est extrêmement fatigué par le travail intense qu’il fournit, il a le foie malade. Pense qu’il a 60 ans et n’a qu’un dimanche sur deux de repos.

En ce moment, il passe à la ceinture[3] des quantités de canons et des trains blindés. Je crois me rappeler que l’Abbé Jules[4] est un bien mauvais livre. Je te quitte en t’embrassant de tout cœur

Ta maman CJ

[1] Lord Kitchener, ministre de la guerre du Royaume Uni dont l’effigie est utilisée pour le recrutement, meurt dans un naufrage alors qu’une mission devait le conduire en Russie.
[2] Caroline Jacquelin est propriétaire d’appartements qu’elle loue. C’est sa source principale de ses revenus.
[3] Ceinture : sans doute la petite ceinture, voie ferrée qui entourait Paris et qui servait au transport des voyageurs et des marchandises.
[4] Roman d’Octave Mirbeau

Caroline Jacquelin (à gauche) et Madame Papillon entourées de leurs blessés Caroline Jacquelin (assise au centre à gauche) et Madame Papillon (assise au centre à droite) entourées de leurs blessés

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin 13 juin 1916

Je me dépêche de t’embrasser bien des fois tu peux me dire si tu t’es avancé, ne crains pas de m’inquiéter j’aime mieux tout savoir.

St Germain mardi 13 juin 16

Mon cher André,

Comme je te le disais hier, je n’ai rien reçu de toi ces 2 jours-ci, ce doit être ta petite carte qui est restée en route j’aime mieux ça que si c’était ta lettre. Mais je l’aurai peut-être demain matin. Je ne crois pas que Henri m’ait manqué souvent ou alors il serait venu avant que je rentre. Je vais souvent le voir chez lui, et l’autre jour, qu’il m’a manquée, Cécile était venue me chercher le soir parce qu’elle partait le lendemain en voyage. Je ne sors jamais le soir. Hier nous avons passé une bonne après-midi ensemble, encore dimanche prochain où nous déjeunons tous chez Jeanne sans doute à cause du départ de Jean. Du reste quand Mme Papillon sera revenue, et que j’aurai un dimanche libre, j’irai me promener avec Henri. Le dimanche ne me semble pas triste parce que je vais ou à l’hôpital ou chez Céline. Le jour de la Pentecôte Lucien est venu me chercher pour déjeuner chez lui. En te parlant d’organe qui n’a pas de vaisseaux, le Dr s’est très mal exprimé car il s’agit de la cornée qui n’est pas un organe. Quant à la question philosophique je demanderai à Mme Papillon comment elle l’aurait traitée car elle est très forte là-dessus. Pour ta permission je lis entre les lignes de ta lettre et je sais qu’en ce moment je ne dois pas y compter. Auguste est à Versailles et c’est lui qui a eu la dernière. Je te supplie de croire que je suis on ne peut plus patiente et résignée, je te l’ai dit : pourvu que tu sois en sûreté, c’est tout ce qu’il me faut. Vois donc cette pauvre Céline qui n’a pas vu le sien depuis si longtemps comme elle est bien plus à plaindre que moi, et tant d’autres, le mari d’Aurèle n’est venu qu’une seule fois. Le fils de Mme Ma… prof de piano a pu écrire par un grand blessé rapatrié, il dit qu’ils ne sont nourris que par ce que les parents envoient, ils ont 2 bouillies par jour infectes et un petit bout de pain dont les chiens ne voudraient pas, on les fait travailler dans les mines et ils demandent à faire des obus tant c’est pénible pour eux. Il y a une visite de médecins une fois par semaine. Beaucoup de ces malheureux sont menés en Suisse comme inguérissables parce qu’ils sont déprimés par les privations. Je crois qu’il y a des camps plus ou moins sévères.

Je me dépêche de t’embrasser bien des fois tu peux me dire si tu t’es avancé, ne crains pas de m’inquiéter j’aime mieux tout savoir.

Ta maman CJ

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 20 juin 1916

Comme j’aurais voulu assister au départ de ton beau régiment, musique en tête, cela donne envie de pleurer. Je me représente l’allégresse, la joie, le délire qu’accompagneront les soldats quand la guerre sera finie, on n’ose pas y penser, on sera trop heureux.

20 juin soir Mardi

Mon cher petit,

J’ai reçu avec une grande joie ta petite carte du 16 et ta lettre du 17 m’annonçant que tu t’éloignes de ce maudit Verdun ; ta dernière lettre portait le secteur 24 et ces deux-ci le numéro 20. Je t’écris ce soir à huit heures près de la fenêtre ouverte de ma chambre il fait frais, mais n’a pas plu depuis plusieurs jours. Tu as bien fait de te reposer à la grande halte et peut-être que ta lettre ne serait pas arrivée plus tôt. Comme j’aurais voulu assister au départ de ton beau régiment, musique en tête, cela donne envie de pleurer. Je me représente l’allégresse, la joie, le délire qu’accompagneront les soldats quand la guerre sera finie, on n’ose pas y penser, on sera trop heureux. Merci de ta si longue lettre. Tu es passé du département de la Meuse dans la Haute-Marne. St Dizier (desiderium) est au sommet chef-lieu de canton sur la rive droite de la Marne au confluent de l’Ornel. 13372 habitants. Tribunal 1ère instance. Collège ecclésiastique d’un ancien couvent de Capucins. Hospice d’aliénés. Construction de bateaux. Établissements métallurgiques considérables. C’est l’un des marchés régulateurs de la métallurgie française. Jadis ville forte, elle fut prise en 1544 par Charles Quint après un siège mémorable, mais rendue par la paix de Crépy. Napoléon battit les alliés en 1814. Je sais que vous gravissez beaucoup de côtes, le pays est très accidenté. Aussitôt que tu seras fixé d’un endroit d’une façon stable, je t’en supplie, dis-moi et informe-toi si je pourrais aller te voir, tant pis si tu dois venir bientôt, cela fera deux fois de suite. Dans tous les cas, apprête ton colis bien enveloppé avec la toile que tu as conservée et envoie-le, le plus tôt possible pour te débarrasser. Si je vais te voir, voudras-tu que je te porte un vêtement kaki ? Nous avons eu hier un magnifique concert donné à l’hospice par le fameux secrétaire qui avait fait venir beaucoup d’artistes de ses amis dont un petit prodige violoniste, il a l’air d’avoir 13 ans, était une merveille. Anna Thibaud, divette de la Scala[1] a dit des jolies chansons, une jeune femme a chanté la délicieuse romance de Michaela dans Carmen, un ténor a chanté Carmen et le roi de Lahore[2] à la perfection, un autre a dit une poésie patriotique de Jacques Feschotte[3] intitulée « La Marseillaise », que j’ai trouvée admirable, surtout dit par un tel artiste. De sorte que les 3 jours de dimanche, d’hier et aujourd’hui où je reçois ta bonne lettre seront marqués d’une pierre blanche. Melle Papillon écrit qu’elle a 32° à l’ombre, le matin. Les 30 malades vont mieux, 2 ou 3 très faibles auxquels on a fait l’empyème[4] sont étendus sur une petite terrasse pour respirer. Madame Papillon a été à l’ambulance du « secours aux blessés » rue Voltaire pour voir et étudier les pansements au Dakin selon la méthode du docteur Carel de Compiègne ; la principale infirmière (toutes sont anglaises) a été passer 5 jours dans cette ville pour étudier à fond la méthode. Les jambes blessées ou fracturées sont mises à nue dans une gouttière stérilisée et tout en restant immobilisées dans l’appareil se haussent ou se baissent à l’aide de contre poids. Toutes les 2 heures on verse la quantité voulue de la liqueur ; si la jambe est fracturée ou amputée, le moignon est tiré à l’aide de poids de façon à ce que l’os ne ressorte pas comme cela arrive si souvent chez nous. Des récipients reçoivent le liquide au-dessous ; Mme Papillon a été émerveillée de l’organisation de cet hôpital, je dois y aller bientôt avec elle. Ces infirmières anglaises faisant partie de la maison de santé de Tuffier, elles sont payées. Au début de la guerre, elles ont gardé des blessés un an en traitement, qui aujourd’hui seraient guéris en 3 mois. Je t’embrasse mille fois mon cher petit, ta Maman CJ

[1] Célèbre salle de café-concert située dans le 10ème arrondissement de Paris, utilisée à partir de 1916 comme théâtre de vaudeville.
[2] Opéra de Jules Massenet, livret de Louis Gallet, créé à l’opéra de Paris le 27 avril 1877.
[3] Homme de lettres, musicologue et critique musical français.
[4] Accumulation de pus dans une cavité du corps préformées comme par exemple les poumons.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 21 juin 1916.

Sais-tu ce qui m’a tout à fait guéri les intestins ? C’est une excellente crème et des fromages blancs d’une délicieuse fraîcheur que fait notre propriétaire et dont je me suis presque exclusivement nourri depuis 3 jours (dire que je n’aimais pas dans ma jeunesse ni la crème ni les dits fromages !).

21 juin (soir)

Ma chère petite mère

Nous n’avions reçu aucun courrier depuis 2 jours mais hier les lettres sont arrivées comme de coutume, et pour moi il y en avait 3, une d’un de mes caporaux fourrier, celui qui m’avait invité à ces bons petits dîners que nous faisions à Beaufort ; il est soigné à l’hôpital de Romorantin pour gastrite et réfection de râtelier, car il n’a plus de dents. Malgré cet état physique lamentable, il m’écrit qu’il s’intéresse aux « gentils minois » des Dames de la Croix Rouge ! (sic). La 2ème carte était de mon vieux Ernst toujours dans les Vosges, mais il vient d’être nommé aide-major ; j’en suis très heureux pour lui, d’autant plus que la question pécuniaire est très importante pour sa famille. Depuis la mort de son frère avocat, tué en Belgique, le plus clair de leurs ressources a disparu. Un traitement de 11 fcs par jour n’est pas à dédaigner pour eux. Il est toujours en excellente santé ;

Enfin la dernière lettre était de toi, elle contenait 2 feuillets celui daté du 15 juin qui a donc mis 5 jours à me parvenir et celui du 8 juin que tu m’as réexpédié. Je te remercie bien de tous les détails qu’ils contiennent ; je suis heureux que ma tante Clorinthe aille se reposer vers cette belle côte sur laquelle nous nous sommes promenés ensemble. Pour se reposer, elle doit être très agréable, mais pour prendre des bains, la côte ne doit pas être très propice.

Pour mes questions d’Internat, ne t’inquiète pas : elles sont bien où elles sont et j’en ai bien assez à étudier avec celles que je possède dans ma cantine et à St Germain. Ce ne serait pas poli de les faire prendre à Caen chez cette dame Letellier par ma tante Clorinthe. Moi au contraire je referai avec plaisir ce voyage dans une ville où tant d’événements se sont produits pour moi en quelques mois. Ce que tu me dis de Melle de M. me touche tout à fait, mais je ne la crois pas cependant aussi candide que tu te l’imagines. Ainsi j’ai l’impression qu’elle ne doit pas ignorer « toutes ces choses ignobles » qui se produisent dans le monde, mais j’ai l’impression aussi qu’elle a une moralité forte, capable de la faire opter pour le bien et de la faire fuir le mal. Il me semble qu’une telle jeune fille offre d’ailleurs plus de sécurité qu‘ une autre qui serait pure parce qu’elle ne saurait pas que le mal existe. On peut penser que cette dernière serait capable de faillir et de trouver un attrait au mal le jour où elle se trouverait placée pour la première fois en sa présence, tandis que la première jeune fille, celle qui sait exactement en quoi consiste le mal et préfère rester vertueuse, celle-là on peut être certain qu’elle n’est pas vertueuse par manque d’expérience, amis par goût. Je me trompe peut-être, mais je crois fermement que Mademoiselle de M. appartient à cette dernière race de jeune fille.

Pour les journaux médicaux que tu crois ne pas posséder, ce sont peut-être ceux que je t’ai réexpédié dans mon 1er colis, celui que je t’avais envoyé de Montdidier. Quant aux « annales » je veux parler des « annales politiques et littéraires » et non « médicales » et leur abonnement par an est je crois, de 10fcs. Mais c’est bien peu de chose, et tu devrais bien m’y abonner. (en donnant mon adresse : 107ème Infanterie 1er Bataillon S.P.90). Je te renverrais ces journaux par groupe de 3 ou 4 et tu verrais comme ils sont intéressants.

Nous sommes toujours dans le même village et le même temps radieux nous favorise. Je me repose et me rétablis tout à fait des fatigues endurées à V. et de la petite indisposition que j’avais ressentie à Vavincourt. Sais-tu ce qui m’a tout à fait guéri les intestins ? C’est une excellente crème et des fromages blancs d’une délicieuse fraîcheur que fait notre propriétaire et dont je me suis presque exclusivement nourri depuis 3 jours (dire que je n’aimais pas dans ma jeunesse ni la crème ni les dits fromages !). Je trouve également ici des fraises en abondance. Elles n’appartiennent pas à la célèbre famille des Hericart[1] et ce sont plutôt de ces grosses fraises de jardin, très volumineuses, très charnues, mais moins parfumées que les précédentes. Je ne les dévore pas moins avec voracité – et bien que ces fruits passent pour lourds à l’estomac. T’ai-je dit que j’ai trouvé un lit excellent chez un brave ménage de fermiers ? La patronne n’a qu’un défaut, c’est de s’enivrer, ce qui la fait rouer de coups par le patron. Mais en dehors de ces petites scènes assez peu fréquentes paraît-il, le ménage vit dans le plus grand calme, et élève honnêtement 2 petits enfants très gentils. Grâce à ce lit, je passe des nuits somptueuses. Mais, chose très curieuse, l’avance de l’heure m’a déterminé très facilement à me mettre au lit une heure plus tôt, mais mon lever s’opère à la même ancienne heure, et il en résulte que je fais presque le tour du cadran. Les permissions au lieu de s’arrêter marchent à un train d’enfer, et si elles pouvaient continuer encore 15 jours à cette allure, je serais tout près de mon tour. Il ne serait que justice qu’il en soit ainsi, et que nos permissions continuent même si la grande offensive se déclenchait, puisque nous avons été retardés pour avoir pris part à la Bataille de Verdun, pendant que les autres partaient à tour de bras.

J’espère donc, chère petite mère, aller bientôt t’embrasser, et en attendant ce plaisir je t’envoie ma meilleure affection. Ton grand

André

[1] La variété Vicomtesse Héricart de Thury est très précoce et produit des fruits très parfumés. Cette variété a été créée en 1849 à Paris par Messieurs Jamin et Durand.  Elle proviendrait d’une hybridation entre la variété Elton et une autre dont on a perdu la source.

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