Mai, le voyage en Bretagne

Le 17 avril 1917, le 63ème Régiment d’Infanterie, le régiment d’André est relevé et quitte le front d’Alsace, il reste ensuite un mois près de Belfort, plus au calme…

L’organisation du voyage d’Elisabeth Carré de Malberg  à Lanloup près de Paimpol occupe une partie du mois d’Avril 1917. Elisabeth va y rejoindre Gaud Ropartz, la fille du compositeur Guy Ropartz. Marie Carré de Malberg doit chaperonner ces jeunes filles…  Elle accompagne bien volontiers sa nièce et son amie, trop heureuse de quitter Vesoul, un des points de repli de la famille,  à l’abri des bombardements allemands toujours possibles à Nancy ou  à Belfort. Marie Carré de Malberg bonne chanteuse lyrique, est très liée avec Guy Ropartz… (Publié le 28 janvier 2018)

Jean Guy Ropartz. Photographie dédicacée à Marie carré de Malberg Joseph Guy Ropartz. Photographie dédicacée à Marie Carré de Malberg

Gaud Ropartz (1893-1983) est la fille de Joseph-Guy Ropartz, compositeur et écrivain français, né le 15 juin 1864 à Guingamp (Côtes-du-Nord). J. Guy Ropartz suit d’abord la même voie que son père, Sigismond Ropartz, un avocat de Guingamp, en étudiant le droit à Rennes. Mais en parallèle de ses études au barreau, il entre en 1885 au Conservatoire de Paris dans la classe de composition de Dubois, puis de Massenet où il se lie, entre autres, avec le jeune Georges Enesco, classe qu’il délaisse dès 1886 pour celle d’orgue de César Franck. Le Chant de la cloche de Vincent d’Indy est pour lui une révélation. Ses poèmes et nouvelles inspirent les musiciens parmi lesquels Edvard Grieg. Il est directeur du conservatoire de Nancy de 1894 à 1919, Après le décès tragique de son ami Albéric Magnard[1] en 1914 et la perte de plusieurs manuscrits, Ropartz reconstitue de mémoire l’orchestration de son opéra Guercœur. Il est ensuite directeur du conservatoire de Strasbourg de 1919 à 1929, assure parallèlement la direction de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et influence considérablement de jeunes étudiants comme Charles Munch. Il prend sa retraite en 1929 et se retire dans son château de Lanloup (Côtes-d’Armor), où il continue de composer. En 1953, atteint de cécité, il bénéficie du soutien de sa fille Gaud et meurt le 22 novembre 1955.

Bien qu’ayant fait sa carrière dans l’est de la France, Guy Ropartz était celtique dans l’âme et sa pensée avait trois sources : la Bretagne, la mer et la religion. Au lendemain de sa mort, René Dumesnil écrivait dans Le Monde : « Il y a chez Ropartz une science du folklore et de son utilisation juste qu’on admire ; mais plus souvent que l’emploi direct de motifs populaires c’est une inspiration puisée dans le terroir même qui nourrit l’œuvre, comme la sève les arbres. »

[1] Alberic Magnard fut tué en 1914 après avoir tenté de repousser des Allemands de son manoir de Baron, dans l’Oise. Les Hulans mirent le feu à la maison et il resta prisonnier des décombres. Une importante partie de son œuvre ainsi que le manuscrit de deux des trois actes de Guercœur et tous les exemplaires de Yolande furent détruits. La vie de Magnard fut marquée par un certain nombre d’engagements : il dédia sa quatrième symphonie à une organisation féministe et démissionna de l’armée en tant que dreyfusard après avoir écrit son Hymne à la justice en soutien au capitaine Dreyfus. D’un caractère plutôt méditatif, fier, altier, Albéric Magnard fut toute sa vie suspicieux des expressions d’admiration, hors celles issues de son petit cercle d’amis. Il fit tout pour être ignoré du grand public… et c’est ce qui lui advint. De tous les compositeurs français de son époque, il est certainement le plus méconnu…

Lettre de Marie Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg sa nièce, 9 avril 1917.

Mais que Vesoul est insipide et que c’est dur d’être loin de chez soi.

Vesoul 9 avril 1917

Ma chère Zina[1]

Merci de ta bonne et longue lettre reçue il y a déjà presque une semaine, merci de toute la compassion que tu me témoignes en faveur de mon exil à Vesoul et qui me réconforte certes, merci surtout de ta bonne affection dont je n’ai pas à douter heureusement mais qui n’est que la réciproque de celle que je t’ai toujours vouée, tu le sais bien, ma grande Lily !

Ceci posée, venons en aux questions capitales que tu traites dans ta lettre et dont tu désires, comme moi la solution.

Ton Papa, depuis toi, m’a écrit en me demandant les dates de mon permis de circulation pour mon voyage de cette année à Paris, et il parle aussi de la possibilité de venir remplacer votre Maman auprès de vous comme je l’ai fait cet hiver, pendant qu’elle profiterait de ma présence pour se rendre à Nancy. Tu penses bien que je ne demande pas mieux d’aller vous tenir compagnie, même pour peu de jours. Le billet des actionnaires[2] est valable, pour l’aller, du 20 au 26 avril (inclus) la réunion est le 27 mais je ne puis pas partir plus tard que le 26 à 2h14 pour arriver le soir à 10h, ou bien voyager de nuit pour arriver le 27 au matin à Paris. Cette dernière solution est encore faisable quoique je n’aime pas beaucoup voyager la nuit. Le retour de Paris est facultatif du 27 au 4 mai, cependant je n’en parle pas, puisque tu remets sur le tapis la question du voyage en Bretagne, manqué l’année dernière. Comme toi ma chère Lily, je serais très heureuse de parvenir à faire ce voyage pour lequel Mme Ropartz dans sa dernière lettre reçue récemment insiste de nouveau beaucoup quoique moi-même je n’ai fait aucune allusion précédemment. Elle entame la question en disant : « et votre projet de venir ici, qu’en faites-vous ? Nous y comptons absolument Gaud et moi. Je pense que la petite maison sera libre, et vous vous vivrez chez nous. Ce n’est pas la gaieté qui règne, hélas ce n’est pas ce que vous cherchez. Mais vous savez quelle affection, quelle sympathie vous attendent. J’ai une jeune bonne… » (etc, portrait moral de la bonne) « Je suis sûr que votre Célestine s’entendrait avec elle. Vous devez avoir votre billet d’actionnaire, profitez-en et arrivez-nous avec Lily. Mai est exquis ici, et cette campagne vous fera du bien. Faites ce long voyage je crois pouvoir dire que vous ne le regretterez pas, surtout si vous venez pour un bon moment, ce que j’espère.. La vie est bien un peu compliquée, il ne faudra pas être difficile. Tout manque. Tout a doublé de prix. Mais on s’en tire plus facilement encore que dans les villes. Il ne faut pas dire non. Lily doit avoir besoin de repos aussi – et elle a promis à Gaud de venir – Mais elle n’écrit plus !! arrangez cela. J’attends une bonne réponse et tre difficile. Tout manque. Tout a doublé de prix. Mais on s’en tire plus facilement encore que dans les villes. Il ne faut pas dire non. Lily doit avoir besoin de repos aussi – et elle a promis à Gaud de venir – Mais elle n’écrit plus !! arrangez cela. J’attends une bonne réponse et une certitude … » Puis à la fin de la lettre elle y revient encore.

Si je t’ai copié textuellement ces pages de la dernière lettre de Mme Ropartz, c’est pour répondre à ton désir de savoir comment elle accueillerait notre venue. Il me semble qu’il serait impossible de sa part d’insister d’avantage, seulement tu le vois aussi, elle ne parle que de la petite maison du village qu’elle comptait 2frs par jour l’année dernière je crois, puis elle désire aussi la venue de Célestine. Quant au prix de la pension, c’est 15frs la semaine pour chacune de nous l’année dernière et 10 pour Célestine, peut-être ceci a-t-il augmenté depuis (blanchissage compris).

Naturellement pour moi, la question de la dépense est toujours une grosse question surtout depuis que j’ai lu dans un des « Echos de Paris » de la semaine dernière que la loi sur le séquestre[3] et la prise de tous les biens des français en Allemagne et en Alsace Lorraine était définitivement installée. Je tremble à l’idée de tout ce qui m’attend plus tard… Mais il y a tant d’autres choses terribles à côté, et pires encore…

Pour le moment et grâce aux bonnes âmes qui veulent bien me recueillir j’arrive à m’en tirer, il me faut vivre au jour le jour, et croire en la providence pour l’avenir.

Donc, décide, ma chère Lily et si tu penses que tu peux le faire prépare ce voyage en Bretagne je t’y accompagnerai ainsi que ma fidèle suivante Célestine et je souhaite que nul accroc, surtout de la triste importance de l’année dernière, ne vienne entraver nos projets.

Je voudrais encore proposer quelque chose, ce serait de m’installer pour quelques jours encore, après le retour de Nancy de ta mère dans ce petit hôtel meublé du Bd de Courcelles que je vous avais indiqué l’année dernière et où vous avez passé les vacances de Pâques. Ce n’était pas cher je crois et c’est bien près de chez vous, seulement il faudrait encore que vous me permettiez de prendre pension chez vous pendant ce temps là…

Quant à Célestine, Louisa lui offrira elle aussi encore le sommier d’enfant posé sur une malle qu’elle a été heureuse d’accepter en novembre ? Je l’espère, et je t’engage en compensation à préparer plusieurs jaquettes à redoubler, ou quelques jupes à arranger, que Célestine te fera bien volontiers.

Je n’ajoute rien à cette lettre écrite à la vapeur car je voudrais qu’elle parte ce soir. Notre semaine dernière s’est passée aux offices de la paroisse. Il continue à faire un froid terrible. Les nouvelles de l’Oncle Maurice toujours rares ne sont pas mauvaises jusqu’à présent. Merci à ton Papa de sa lettre. A bientôt peut-être, inutile de dire que je m’en réjouis. Les Jacques[4] sont, cependant bien gentilles et font ce qu’elles peuvent. Mais que Vesoul est insipide et que c’est dur d’être loin de chez soi. Je te charge de bien embrasser pour moi tes parents et ton frère ma bonne Lily. Et pour toi, les plus affectueuses bises de ta vieille Tatane

Souvenirs de tes cousines et de Tante Bebelle et mille choses à tes grands-parents et aux Félix[5].

[1] Surnom donné par Marie (Tatane) Carré de Malberg à sa nièce. Zina est le diminutif de Zénaïde, prénom féminin signifiant de la famille de Zeus ou fille divine. Ce prénom était à la mode en France au XIXe siècle.
[2] Marie carré de Malberg était sans doute actionnaire des Chemins de Fer de l’Est et avait droit à un voyage gratuit pour se rendre à l’assemblée générale.
[3] L’ordonnance du 26 novembre 1914 prévoyait la liquidation d’une entreprise d’Alsace Moselle à la demande d’un associé, à condition d’un accord du gouvernement. Or, une nouvelle ordonnance du 31 juillet 1916 donne l’initiative de la liquidation au chancelier lui-même pour les entreprises britanniques, puis, le 14 mars 1917, pour les entreprises françaises, à savoir celles « dont le capital appartient en majeure partie à des nationaux français ou dont la direction ou la surveillance se trouve en territoire français » La mesure s’applique également aux simples participations, fussent-elles minoritaires, aux immeubles et aux successions. Une première liste est publiée le 28 mars 1917 (Voir La Revue d’Alsace 139/2013, « l’industrie alsacienne dans la grande guerre, un désastre économique? » Risacher et Stoskopf). Les inquiétudes de Marie Carré de Malberg sont donc fondées…
[4] Gabrielle Carré de Malberg (surnommée Bebelle) est la sœur de Marie (Tatane) et de Raymond et Félix. Elle a épousé le Capitaine Jacques.
[5] Félix Carré de Malberg, frère de Marie, Gabrielle et Raymond Carré de Malberg.

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 9 mai 1917

Où que je sois, je pense à vous très… tendrement.

À
Monsieur A. Jacquelin
Médecin aide-major
63ème rég. d’inf. 2ème bataillon
Secteur 65

9 mai 1917

Voici que décidément je pars vendredi matin pour la Bretagne et je vous envoie ce mot pour vous demander de m’écrire à cette adresse : Melle C. de M. chez Madame Ropartz, Lanloup par Plouha (Côtes du Nord)

J’ai bien reçu votre longue et si gentille lettre du 1er avec les petites violettes et une carte du 4 ; je vous remercie de m’écrire si souvent et je vous demande d’avoir un peu de patience, ces jours-ci il ne m’est vraiment pas possible de vous écrire longuement, mais je le ferai dès mon arrivée là-bas et vous savez que toujours, où que je sois, je pense à vous très… tendrement.

Élisabeth

P.S. Puisque vous vivez au milieu d’eux, dîtes-moi un peu ce que vous pensez de mes compatriotes, mais je voudrais votre jugement très impartial si cela est possible… !

 

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elsabeth Carré de Malberg à Marguerite Carré de Malberg, 13 Mai 1917

Lanloup 13 Mai 1917

Ma chère Maman, je n’ai que le temps de t’écrire ce petit mot, Gaud m’accapare, c’est terrible ! Mais du moins tu sauras que je vais bien et que nous sommes très contentes de notre installation ici ; la petite maison est rustique, mais très suffisante pour le peu que nous y vivons. L’accueil au château a naturellement été très chaud et maintenant que la fatigue du voyage est passée nous allons bien jouir de nos amis et de notre séjour. Le pays est ravissant ; à deux pas du village on a une vue magnifique sur la mer et la côte ; tout est vert, mais il y a des fleurs partout et l’on respire vraiment, surtout en venant de Paris. Il y a eu une gentille messe ce matin dans la vieille église toute proche de notre maison ; cet après-midi nous allons faire une visite à des amis du voisinage et demain tous nous devons aller à bicyclette à Paimpol s’il fait beau… Ce qui n’est pas certain. Je t’embrasse bien tendrement ainsi que Bubi.

Elisabeth

De gauche à droite: Gaud Ropartz, Elisabeth Carré de Malberg et Germaine (?). De gauche à droite: Gaud Ropartz, Elisabeth Carré de Malberg et Germaine (?).

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth à André Jacquelin, 17 mai 1917.

Oui, j’ai parlé de vous à mon amie et je pense que vous ne m’en voudrez pas de lui avoir confié notre secret

Lanloup, 17 mai 1917

Mon pauvre ami, je ne vous gâte guère en ce moment et vous devez la trouver bien lente à venir cette longue lettre promise depuis tant de jours…

En venant ici, je pensais avoir pendant ce séjour beaucoup de temps à consacrer à la lecture et à la correspondance, mais mon amie m’accapare terriblement et du matin au soir me veut auprès d’elle. Elle est si gentille et je suis si heureuse de l’avoir retrouvée, après tant de séparation, qu’il m’est presque impossible de lui résister, seulement je suis très triste de n’être pas encore parvenue à vous écrire un peu longuement et j’ai si peur que vous ne pensiez que je vous délaisse !… J’ai reçu aujourd’hui votre lettre du 12 et j’aurais bien des choses à répondre à ce que vous me dîtes de mes pauvres Alsaciens. Vous êtes bien comme tous les Français pour les juger ainsi… c’est pourtant navrant ! Mais nous reviendrons sur ce sujet de vive-voix et je suis certaine que vous comprendrez mieux ce qui vous échappe maintenant, la situation est si complexe. Je voudrais seulement que vous continuiez à faire quelques observations et à me les rapporter, si cela ne vous ennuie pas trop, et même si je dois en éprouver de la peine…

Oui, j’ai parlé de vous à mon amie et je pense que vous ne m’en voudrez pas de lui avoir confié notre secret ; elle est une si bonne amie ma petite Gaud ! Songez que depuis 14 ans que nous nous connaissons il n’y a jamais eu entre nous l’ombre d’un nuage, nous nous sommes toujours entendues parfaitement et aimées tendrement. Ne soyez pas jaloux non plus de la place qu’elle peut tenir dans mon cœur : l’amitié est un sentiment profond et merveilleux qui met une grande douceur dans la vie de ceux qui ont le bonheur de le connaître vraiment, mais… l’Amour est tellement plus merveilleux encore ! L’Amour n’est pas seulement une douceur dans la vie, mais il est la vie elle-même et il me semble que ceux qui ne l’auront jamais connu n’auront pas vécu…

Je voudrais seulement que plus tard, quand nous serons mariés, vous me laissiez rester fidèle à mon amie ; je vous assure que ce ne sera pas à votre détriment et que Gaud n’a jamais eu qu’une très bonne influence sur moi : elle est si intelligente, si active et si délicieusement bonne et tendre. Mais le rêve ce serait qu’elle devienne aussi votre amie et que vous puissiez l’apprécier comme je l’apprécie moi-même.

Depuis que je suis ici nous avons beaucoup causé tout en nous promenant et c’est bien la meilleure façon de causer. Je ne me lasse pas de parcourir ce pays aux aspects à la fois si sauvages et si harmonieux ; et puis c’est vert, c’est frais et il y a des fleurs partout…

Ici aussi les arbres fruitiers sont tout blancs et roses et la fête merveilleuse du printemps bat son plein, et très loin l’un de l’autre, vous en Alsace et moi au bord de la mer de Bretagne, les mêmes sensations nous réunissent devant la nature épanouie. Mais quand donc nous sera-t-il donné de vivre ces émotions ensemble ? Les jours s’écoulent si lentement et la guerre ne finit toujours pas !

Je veux bien être votre Aimée et que vous m’appeliez ainsi, mais il est un autre nom qui me semblerait encore plus doux et plus tendre et peut-être moins cérémonieux… Cherchez et vous me feriez bien plaisir en trouvant !

Vôtre
Élisabeth

 

 

 

Carte postale d’Elisabeth Carré de Malberg à Bernard Carré de Malberg, 17 mai 1917

Carte postale de Lanloup envoyée par Elisabeth Carré de Malberg à Bernard Carré de Malberg le 17 mai 1917. La croix indique la maison qu'elle y habitait. Carte postale de Lanloup envoyée par Elisabeth Carré de Malberg à Bernard Carré de Malberg le 17 mai 1917. La croix indique la maison qu’elle y habitait.

Ascension 1917

Mon cher Tiou[1], je t’envoie une vue de l’église de Lanloup en pensant qu’elle t’intéressera. Elle est bien jolie cette petite église avec son grand porche, son calvaire et ses vieilles statues biscornues. Mais ce matin nous n’y avons pas eu la messe et il a fallu que nous allions en chercher une à 5 km d’ici. Pauvre Tatane ! Heureusement qu’une belle vue sur la baie de Paimpol nous a récompensées de nous être levées tôt et en rentrant nous avons eu la surprise de trouver Alain venu en permission. Il fait bien gris ces jours-ci et la température s’est rafraîchie, c’est dommage, car le pays était plus joli par le soleil. Il y a des fleurs ravissantes partout et je voudrais que tu sois là pour en cueillir : les genêts et les ajoncs sont très jaunes et les talus sont couverts de primevères. Je t’embrasse ainsi que Papa et Maman

Lily

[1] Bernard Carré de Malberg, petit frère d’Elisabeth né en 1902, surnommé le plus souvent Bubi et ici Tiou…

 

 

 

 

 

 

 

 

Programme du théâtre aux armées du 19 mai 1917. Couverture de Guy Arnoux. Programme du théâtre aux armées du 19 mai 1917. Couverture de Guy Arnoux.

Guy Arnoux, né le 26 août 1886 à Paris 7e et mort le 5 août 1951 à Ardon (Loiret), est un artiste, illustrateur et graphiste français. Issu d’une famille de militaires, l’armée et le patriotisme constituent ses thèmes favoris, allant parfois jusqu’à une certaine naïveté chauvine. Il a illustré près de quatre-vingts livres. Entre 1912 et 1925 il collabore à la célèbre revue de mode la Gazette du Bon Ton. En 1921, il est nommé peintre officiel de la marine. Son trait est reconnaissable entre tous : un cerne noir et de larges aplats, très souvent réalisés au pochoir. Il est le représentant d’un nouvel art populaire, à la fois moderne et traditionnel. C’est sans doute un des derniers grands « imagiers » français.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 19 Mai 1917.

La petite pianiste du Conservatoire en particulier était extrêmement élégante et jolie et je voyais bien que les généraux qui assistaient à la représentation avaient fort envie d’elle.

Le 19 mai 1017

Ma bonne petite mère,

Voici dans cette lettre le programme de la soirée musicale et littéraire à laquelle j’ai assisté avant-hier : ce programme me rappelle un peu celui qui nous venait de ton oncle mort en Crimée. Les acteurs et actrices qui donnaient cette représentation portaient simplement un costume ordinaire, et cela nous a permis de voir, portées par les actrices, les dernières modes Parisiennes. La petite pianiste du Conservatoire en particulier était extrêmement élégante et jolie et je voyais bien que les généraux qui assistaient à la représentation avaient fort envie d’elle. Quoiqu’il en soit, nous avons passé là quelques heures agréables et qui m’ont rappelé les matinées de la Comédie Française et les soirées de l’Opéra Comique.

J’espère que Jean n’est pas encore arrivé en permission et que je pourrai le voir quand j’arriverai à St Germain. Il serait malheureux que nous nous manquions. Depuis longtemps je n’ai rien reçu d’Eugène ni de Paul Chiron. Est-ce que leur tour de permission n’approche pas non plus ? Il fait un temps superbe aujourd’hui et j’en ai profité pour aller faire une promenade à cheval le long du canal ; ce dernier est bordé de grands arbres très beaux que l’on est en train de couper sur un point ; ces arbres abattus barraient le chemin de halage où j’avais engagé mon cheval, et j’en ai profité pour m’habituer à sauter ; je me sens de plus en plus sûr de moi, car je monte tous les jours, à peu près deux heures, très régulièrement et je sens très bien que je fais des progrès.

Rentrant de ma promenade, j’ai pris dans ma chambre mon caleçon et je suis allé à bicyclette, en compagnie de MR l’Abbé Dussartre[1], me plonger dans l’eau ; nous avons nagé pendant 10 minutes et ce bain m’a semblé très bon et m’a fait grand bien. Aujourd’hui j’ai fait porter à la gare voisine un colis de livres que je t’ai expédié à domicile, car il m’a paru assez lourd et je ne voulais pas te donner la peine d’aller le chercher à la gare.

Mais voici que le clairon sonne l’extinction des feux ; aussi vais-je me coucher. Je t’embrasse de tout cœur

André

En relisant ma lettre, je vois que j’ai encore dit mon cheval au lieu de ma jument.

[1] Léon DUSSARTRE est né le 21 juillet 1887 et décédé le 23 décembre 1941 à Limoges. Recrutement militaire, bureau de Limoges, classe 1907, matricule 1253 dans volume 3, vues 387 à 389. En 14-18 Léon Dussartre est sergent infirmier, prêtre. Croix de guerre: « A fait preuve, en toutes circonstances de courage et de dévouement, allant continuellement en 1ère ligne relever, sous le feu, les blessés, et leur apporter les secours de son ministère ». Après la guerre il sera l’abbé Dussartre , vicaire à Bellac, diocèse de Limoges. (Notice rédigée avec l’aide de Généanet)

L'aumonier Dussartre. Photographie conservée par André Jacquelin L’aumonier Dussartre. Photographie conservée par André Jacquelin

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