Liquidation ordonnée de la maison Carré de Malberg au Canal Wolxheim

Comme le craignait Marie Carré de Malberg, l’annonce de la liquidation des meubles de la maison de famille en Alsace, est parvenue jusqu’en Bretagne… Raymond désabusé renvoie dos à dos les uns et les autres: « il est dur pour vous d’être placés entre la férocité des Allemands et la nullité des Français ».
Eugénie Gürling, elle,  fait part de ses mésaventures à l’usine d’obus et espère sans doute, en racontant les dangers qu’elle court, convaincre la famille Carré de Malberg de la prendre à leur service. (Publié le 18 février 2018)

Lettre d’Eugénie Gürling à Elisabeth Carré de Malberg, 24 Mai 1917.

… et je suis tombée a 5m10 de hauteur en plus de cela dans chaque main javez des obus de Noyaux 5 a chaque main sela fait 10 kilog.

Foug le 24 Mai 1917

Ma Bien chère Demoiselle

Je fait réponse à votre lettre que je vient de recevoire[1]. dans laquelle vous me dite que vous avez votre personels. Aussi vous me demande se que je sait faire. La cuisine très peut chez nous sait moi qui mocupe du linge ainsi que du ménage quand je rentre de travaillez. Et maintenant que les journée sont très longue en rentrant chez nous je poursuis après avoir fait le ménage chez notre voisine qui se connait beaucoup dans la couture pour apprendre le repassage. Et maintenand je tacherez aussi que se soit mois qui fasse la cuisine chez nous pour maprendre. Comme vous me le dite si plus tard il vous manquerez quelqu’un. Je prendrai beaucoups de pasciencse pour sela car je préfère être avec vous. Ne croiyez pas que je chercherez a gagnez beaucoups non car je le sait très bien. Et je suis encore jeune. Depuis cette fois la que jai été vous voire a Nancy au Mois de juillet je voulais vous le demandez pour rentrée chez vous mais je net pas osez. Alors quand jai vue que sela ne vous plaisez pas que je soit a l’hotel jaurez bien quitté de suite mais jété raport a ma sœur qui été au bateaux car je ne mentendez pas avec elle raport a sa position après jai quitté quand elle a été partie a Paris. Chère Demoiselle je continurez a travailler a Foug[2] la fin de la guerre et en entendant que soit a votre service sela est mon seul désire. Même que si a guerre venez a finir bientôt et que mon frère eu le bonheur de revenir nous reprendront un bateaux moi je voyagerez avec en [atendant ?] de vos nouvelles.

Mademoiselle soyez sertaine que je resterez honête et serieuse malgrés l’entourage d’homme. Et sit un jour parfois vous voulez demandez des renseignement sur moi. vous pouvez écrire Monsieur Argerin Directeur de lusine Je suiverais le chemins que vous mavez montrés au Catherines[3] le bon non pas le mauvais. Et jeviterez les mauvaises Compagnies car il ne raport jamais rien de bons. J’en net vut la preuves avec ma sœur trop malheureusement. Et tout les jours lon peu voire ici. L’on peut voir des pauvrres fille qui se laisse entrenez par ses beaux parleurs et après il les délaisse.

Chère Demoiselle excusez mon écriture aujourdhui car se matin il ma manquez davoir du malheur je serez allez retrouvez mon pauvre père que voila aujourdhui une an qui a été tué. Jeté apuyez contre la rampe en bois quand elle a cédét et je suis tombée a 5m10 de hauteur en plus de cela dans chaque main javez des obus de Noyaux 5 a chaque main sela fait 10 kilog. Ils mont tombé dessus la poitrine je net absolument rien que depuis se matin a 10h jen tremble encore jose espérez que jeanne d’arc me protegera jusqua la fin voila déjà plusieur choses quil marrive Maman vous envoie bien le bonjours Mademoiselle Je termine ma lettre en vous enbrasens de tout cœur votre toute dévoués

Eugénie Gürling

[1] L’orthographe originale est conservée dans ce courrier.
[2] Dès avril 1915, les ateliers militaires de Foug, en Meurthe et Moselle près de Toul produisent des obus mais aussi des grenades. Ils sont connus pour la fabrication de grenades à main dont la grenade « Citron Foug » modèle 1916, une grenade légère mais à forte fragmentation…
[3] La congrégation de Sainte Catherine a été fondée en Allemagne par Régine Prottmann à la fin du XVI° siècle. C’est une congrégation de sœurs catholiques qui se consacre à l’éducation des jeunes filles. Elisabeth, bénévole sans doute auprès de cette congrégation a dû donner des cours à Eugènie Gürling avant la guerre…

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à Marguerite et Raymond Carré de Malberg, le 19 mai 1917.

Par contre la mer est bien triste, on ne voit pas un bateau et il paraît que les sous-marins travaillent aussi dans ces parages !

Lanloup samedi

Mes chers parents,

Voici enfin, après 3 journées lamentables, froides et grises, le beau temps revenu et nous sommes tout heureux de revoir le soleil et de nous réchauffer à sa bonne chaleur. Les jours derniers nous avons dû nous contenter de faire de toutes petites promenades entres deux averses et par un vent qui soufflait abominablement ; en rentrant on était tout heureux de s’approcher de la cheminée où flambait un bon feu et nos ne quittions guère nos jaquettes ; l’humidité de ces pays est vraiment désastreuse.

Aujourd’hui, puisque le beau temps est revenu, nous projetons pour l’après-midi une bonne promenade le long de la mer et j’espère que lundi enfin nous pourrons aller à Paimpol. Une jeune fille du pays m’a prêté sa bicyclette qui est excellente, je l’ai déjà essayée pour aller à Plouha, et, grâce à ce moyen de locomotion que Gaud et Monique pratiquent aussi, nous ferons de plus longues courses.

J’ai bien reçu vos deux lettres qui m’ont fait grand plaisir et j’ai été contente de savoir Papa bien arrivé à Paris. J’espère que Bubi est tout à fait remis de son indisposition et je comprends que vous songiez à le faire sortir de Paris pendant ses vacances de Pentecôte. A tout instant je pense à tout le bien qu’il se ferait si il pouvait être ici à se promener et à respirer l’air vif de la mer si proche.

Tous les pommiers sont en fleurs, c’est vraiment ravissant et les prairies sont d’un vert tendre comme celle de Wangenbourg et toutes émaillées de fleurs. La campagne bretonne me semble bien plus jolie et plus riante en cette saison qu’en été. Par contre la mer est bien triste, on ne voit pas un bateau et il paraît que les sous-marins travaillent aussi dans ces parages !

Je ne puis faire cette lettre plus longue, car Monique se prépare à partir pour Plouha et je voudrais la lui confier à mettre à la poste.

Bubi a-t-il reçu ma carte ? Alain qui était venu en permission pour quelques heures, jeudi, l’a emportée, mais le pauvre diable a manqué son train à St Brieux et je crains bien que dans son affolement il n’ait tout à fait oublié de mettre ma carte dans une boîte…

Je serai très contente de pouvoir encore passer les jours de la Pentecôte ici, mais il me semble que je pourrais rentrer à Paris dès le mercredi soir, qui sera sans doute aussi le jour de votre retour si vous allez à Fontainebleau. Tatane restera peut-être un peu plus longtemps que moi ici… Elle ne s’est pas encore promenée ! Je vous embrasse de tout cœur, mes chers parents, ainsi que Bubi et ne m’oubliez pas auprès de Grand-Père et Grand-Mère à qui je tâcherai d’écrire ces jours-ci. J’espère que vous n’avez plus trop chaud à Paris !

Encore de bons baisers.
Lily

 

 

 

 

 

Lettre de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 21 mai 1917.

C’est bien pour Bubi ce que j’en ferai, car pour mon compte j’aimerais autant rester à végéter ici. St Gervais du moins me reste une perspective plus souriante. Je compte un peu sur la puissance des Alpes pour me faire oublier parfois toutes les présentes misères.

Paris le 21 mai 1917

Ma chère Lili

Nous avons reçu hier ta lettre qui nous parle de temps médiocre dont tu pâtis en Bretagne ces jours derniers. Malheureusement tu vois que dès que j’arrive à Paris, le temps se gâte. Je le constate une fois de plus. Ici on bénéficie de ces ondées orageuses qui ont détendu la température. Mais je regrette pour vous l’excès de fraîcheur et d’humidité et je souhaite que vous soyez mieux servies cette semaine, afin que tu puisses profiter de vos beaux environs. J’ai pu voir au Sauvoy combien le printemps tardif y était joli cette année, je pense bien que la floraison des pommiers, des genêts, etc… doit fort embellir votre paysage et surtout les vues de mer doivent être grandioses sur cette côte. Puisses-tu en en avoir la jouissance plus complète.

Je dois dire qu’ici le ciel est menaçant ce matin encore. Et hier pareillement la promenade dominicale s’est passée en partie sous la pluie, tandis qu’au loin de gros nuages grondaient. Le pauvre Bubi qui va mieux, m’a confié au cours de cette promenade que ce qui lui plaira le plus à St Gervais, ne sera ni les splendeurs du Dôme du Miage, ni les grâces de Mademoiselle de Bionneroy, mais bien de pouvoir de nouveau circuler en des lieux où il n’y a pas foule. D’après cet aveu, je crois que ton frère ne deviendra pas plus parisien que moi. A ce propos Mme Damien Ferrand a répondu à Maman qu’elle se fait forte de nous ravitailler et alimenter cet été : acceptons en l’augure.

En t’écrivant la semaine dernière, je m’étais abstenu de te communiquer l’annonce venue par Marthe[1] à tante Jeanne et transmise par celle-ci à Maman, de la liquidation de nos meubles du Canal. C’est à peine débarqué à Paris que j’ai reçu cette heureuse nouvelle. J’avais voulu vous en épargner le trouble pour ne pas attrister votre villégiature lointaine. Mais Maman, qui ne connaît pas ces ménagements à – paraît-il – mangé le morceau. Je le regrette, il eût été temps à votre retour de vous mettre en face de cet événement. Si prévu qu’il fût, j’ai été et je reste profondément sensible à cette débâcle de nos souvenirs, qui s’accompagnera – je n’en doute pas – de la débâcle de nos intérêts. Car si les Allemands prennent la peine de vendre nos meubles pour quelques milliers de francs, il est infiniment plus tentant pour eux de liquider nos titres, ce qui sera autrement lucratif. Je pense que tatane, comme toi, en sentirez l’amertume. On a beau s’y être préparé de longue date, le moment où la menace se réalise, est toujours pénible à passer. Et il est dur pour vous d’être placés entre la férocité des Allemands et la nullité des Français. Ma vie se sera passée entre ces deux termes, également odieux. Il faudra que toi aussi tu fasses cet apprentissage : et ce n’est pas l’une de mes moindres tristesses en ce moment.

Que te dire encore de notre vie si calme ? J’ai été avant-hier faire visite à l’Oncle Paul[2] que j’ai trouvé en fort bonne voie. Hier l’Oncle Edmond[3] est passé rue Marguerite, venant du front où il est retourné le soir. Maman a été ensuite faire visite à Madame Ferry pendant que je sortais avec Bubi. Nous pensons toujours aller à Fontainebleau pour la Pentecôte. C’est bien pour Bubi ce que j’en ferai, car pour mon compte j’aimerais autant rester à végéter ici. St Gervais du moins me reste une perspective plus souriante. Je compte un peu sur la puissance des Alpes pour me faire oublier parfois toutes les présentes misères. La mer de Bretagne a sans doute aussi cet effet endormant, mais elle développe la nostalgie en la berçant. Les Alpes sont tout de même plus sereines et remontantes.

Au revoir ma chère Lili. Je t’embrasse de tout mon cœur pour nous trois, et spécialement pour ma propre satisfaction. Bernard te remercie de ta carte, l’église de Lanloup est bien honnête. Ne m’oublie pas auprès de Tatane.

Ton cher Papa

[1] Marthe Grass restée au Canal
[2] Paul Wenger Valentin
[3] Edmond Wenger Valentin

 

 

 

 

 

 

Si la liquidation de la maison de la famille Carré de Malberg au Canal en Alsace est annoncée elle ne sera officialisée qu’au début 1918 comme l’atteste cette annonce de sa mise en vente aux enchères.

Annonce des enchères pour la Maison Carré de Malberg, 16 février 1918. Annonce des enchères pour la vente de la Maison Carré de Malberg, 16 février 1918.

Liquidation französischen Grundbesitzes

Durch Erlass des Herrn Reichskanzlers vom 17.September 1917 ist die Liquidation des Besitzes des Professors Carré de Malberg Raymund in Nancy angeordnet.
Der Besitz, der freihändig verkauft werden soll, besteht aus :

I Gemarkung Wolxheim:

  1. Herrschaftsbesitz, Haupt- und Nebengebäude, Park, Obst-und Gemüsegarten, gelegen zu Wolxheim am Kanal. 28 06 Ar Fläche, das ganze mit einer Mauer umgeben, als Ruhesitz sehr geeignet.
  2. Wiesen und Reben mit einer Gesamtfäche von 165 Ar.II.II. Gemarkung Molsheim :Gewann : Im Steingrübel 36,42, Ar Wiese

Kaufangebote sind spätestens bis zum 15.März 1918 vormittags 11 Uhr, in verschlossenem Umschlag mit der Aufschrift «  Angebot auf den Liquidatitionsbesitz Carré de Maberg » bei dem unterzeichneten Liquidator einzureichen. Nach Ablauf der Frist eingehende Angebote werden nicht berücksichtigt.

Die Eröffnung der Angebote erfolgt im Endtermine auf der Amtsstube des Unterzeichneten.

Nähere Auskunft über Kaufgegenstand und Bedingungen erteilt der Unterzeichnete.
Molsheim, den 16. Februar 1918
Der Liquidator
Johaentges Lotar

 

Liquidation de propriété foncière française

Par décret de Monsieur le Reichskanzler du 17.September 1917, la liquidation de la propriété du professeur Carré de Malberg Raymund à Nancy est ordonnée

La possession doit être vendue à l’amiable, elle se compose :

I. Banc de Wolxheim:

  1. Propriété seigneuriale, bâtiments principaux et attenants, parc, potager et jardin fruitier, située à Wolxheim au Canal. 28 06 acres de surface, le tout entouré d’un mur, convient très bien comme lieu de villégiature.
  2. Prés et vignes avec une surface totale de 165 acres.II. Banc de Molsheim :Im Steingrübel [1] 36, 42 acres de pré

Les offres d’achat sont à transmettre au liquidateur ci-dessous, au plus tard jusqu’au 15.März 1918 à 11 heures du matin, dans une enveloppe fermée avec l’étiquette «  offre pour la propriété Liquidation Carré de Malberg Raymond ». Les offres arrivant après ce délai ne seront pas prises en considération.

L’ouverture des offres aura lieu dans le bureau du signataire.

Pour de plus amples renseignements concernant les conditions et l’objet d’achat , s’adresser au signataire.

Molsheim, le 16. février 1918
Le liquidateur
Johaentges Lotar

[1] Steingrübel sans doute l’actuelle « Carrière Royale ». Ses pierres ont servi à la construction de fortifications de Strasbourg par Vauban. Les matériaux étant transportés par le canal de la Bruche, tout proche.

 

 

Vos commentaires

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  1. Meyer Robert

    Bonjour Monsieur,

    Ayant lu l’article paru dans les Dernières Nouvelles du Lundi du 3 septembre 2018, concernant une demande de traduction d’une lettre en alsacien adressée à la soeur de Raymond Carré de Malberg par la bonne de la famille en 1918 (?), je me permets de vous demander de m’adresser une copie du document pour m’essayer à le traduire.

    Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

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