Lettres d’un fils à sa mère

Lettre d’un fils à sa mère. On sait qu’André Jacquelin s’emploie à minimiser pour sa chère mère les dangers qu’il court au front. Il parle de la pluie et du beau temps, raconte ses promenades avec son chien, laisse sa pensée vagabonder et  dans sa lettre du 27 mars pèse le pour et le contre: Doit-il épouser Elisabeth Carré de Malberg?

La volumineuse correspondance de Caroline à son fils comporte plusieurs centaines de lettres (une par jour pendant 4 ans…) qui ne sont, le plus souvent, malheureusement pas datées ou numérotées d’une façon assez obscure… Mais, elles ont été reproduites quand cela a été possible de les situer par recoupements. (Publié le 10 janvier 2018)

Fort de Montbart de gauche à droite: Adjudent Verinaud, Lieutenant Hubert et André Jacquelin. Le fort du Mont-Bart se situe à l'extrémité sud du camp retranché de Belfort, en arrière du confluentde l'Allan et du Doubs. Il surplombe le Pays de Montbéliard. Mars 1917, Fort de Mont-Bart de gauche à droite: Adjudant Verinaud, Lieutenant Hubert et André Jacquelin. (Le fort du Mont-Bart se situe à l’extrémité sud du camp retranché de Belfort, en arrière du confluent de l’Allan et du Doubs. Il surplombe le Pays de Montbéliard.)

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 26 mars 1917

J’ai pris, ces jours-ci, plusieurs douches de suite, grâce à un confortable appareil, établi sous les arbres dans une cabane de bois. Ce matin l’eau était presque trop chaude (ce qui est peut-être une farce que voulaient me faire mes braves infirmiers).

Ma chère petite Mère,

Je voulais t’écrire hier, mais j’ai laissé partir le vaguemestre sans avoir eu le temps de lui donner une lettre pour toi. Je n’avais d’ailleurs rien de particulier à te raconter car nous nous trouvons toujours au même endroit, et notre existence y est toujours douce et uniforme.

Hier il est encore tombé de la neige et comme la précédente n’était pas encore fondue, la couche en devient très épaisse ; elle mesurait en moyenne 25 cm, mais dans les creux où elle s’était amassée, je suis certain que l’on aurait enfoncé jusqu’à mi-jambe. Mais nous possédons de superbes bottes de caoutchouc qui montent presque jusqu’aux genoux, et, ainsi protégé contre le froid et contre l’humidité, j’ai fait, avec beaucoup de plaisir immédiatement après le déjeuner une bonne promenade. Je n’étais d’ailleurs pas seul ; j’avais la compagnie de mon petit chien qui est toujours bien joyeux quand je l’emmène et qui bondissait avec des jappements d’allégresse au milieu de la neige où il disparaissait presque jusqu’au ventre. J’ai fait ainsi 5 ou 6 km, m’arrêtant parfois pour admirer le paysage – car les grandes futaies, immobiles sous leur blanc contour, comme recueillies dans le silence du bois, étaient vraiment belles ainsi. Quand la neige atteint une certaine épaisseur, sa surface donne au sol qu’elle recouvre comme une douceur et une mollesse dues au nivellement presque parfait des aspérités et des creux ; et sur cette blancheur unie, la lumière irise les fins cristaux, et il suffit d’un rayon de soleil coulant entre les branches pour les animer d’un prodigieux éclat ; chacun d’eux devient un foyer de clarté.

C’est cela que j’admirais à chaque pas, hier – et je songeais que, pour qui sait regarder, un espace extrêmement réduit de la nature contient des merveilles ; ça et là un buisson richement ouvragé, un grêle bouquet de grandes herbes perçant la neige, le fin dessin des lichens sur les écorces des troncs, mille détails retenaient mon attention. Et malgré le froid, à cause de l’immobilité de l’atmosphère, la température était relativement douce ; le ciel, vers le soir, avait cette teinte jaune-orangé que le couchant promène sur les nuages de neige, et c’est sans doute ce qui incitait les petits oiseaux, parmi lesquels j’ai cru reconnaître un rossignol, à commencer leurs chansons, mais timides encore et craignant de rompre le silence.

Or je suis rentré, mais comme, un peu absorbé dans mes réflexions, j’avais oublié pendant quelques minutes de siffler mon chien, j’ai constaté que le petit diable m’avait abandonné, sans doute pour aboyer aux oiseaux, et ce matin il n’est pas encore rentré ! Je ne crains d’ailleurs pas qu’il ait passé la nuit dehors, car il est trop malin pour cela, mais je le suspecte plutôt d’avoir choisi un nouveau maître, oubliant ses anciennes affections avec une légèreté peu excusable – une légèreté de femme volage qui m’emplit d’une amertume désabusée sur la constance des choses de ce monde.

15h –  Mon chien est rentré, penaud, la tête basse et la queue entre les jambes, craignant une bonne réprimande pour sa nuit passée hors du poste de secours. Je ne l’ai pas grondé me disant qu’un mauvais accueil induirait la pauvre bête à ne jamais revenir après une nouvelle escapade. Et le chien a repris sa place, dans sa caisse, auprès du poêle, mais il fait semblant de dormir pour ne pas attirer l’attention sur sa coupable personne.

Je vais écrire à Eugène un petit mot de sympathie pour qu’il le trouve à sa batterie lorsqu’il rentrera de permission.

Tous ces jours-ci je travaille bien et avec un entrain qui m’étonne moi-même. A ce propos, je serais bien heureux de posséder un live que je crois très intéressant : c’est la « sémiologie des maladies du système nerveux » du Pr Dejerine (qui vient de mourir).

Mais, au fait, il vaudra mieux que j’attende mon prochain passage à Paris pour faire moi-même cette acquisition chez Lefrançois où j’aurai peut-être une réduction ou bien où je trouverai le livre d’occasion.

Pour me distraire, je lis ensuite quelques livres plus littéraires : la Tentation de St Antoine de ce vieux Flaubert qui m’intéresse beaucoup. J’allais oublier de te dire que la petite cabane qui nous sert de salle à manger, au commandant, à son adjudant-major et à moi est ornée – ouvrage des territoriaux à qui nous avons succédé – de gravures suggestives détachées de la « Vie Parisienne ». Or ce vieux paillard de capitaine adjudant-major, célibataire endurci, n’a-t-il pas notifié la disposition de ces images, de manière à avoir bien devant lui, en mangeant, les plus audacieuses de ces petites femmes qu’un dessinateur habile a représentées peu habillées ?

Je l’ai bien chiné quand j’ai surpris sa manœuvre – et je lui ai fait honte devant le commandant qui riait bien.

Je m’entends toujours parfaitement avec ce dernier – qui est un excellent homme et va bientôt avoir sa prochaine permission.

J’ai pris, ces jours-ci, plusieurs douches de suite, grâce à un confortable appareil, établi sous les arbres dans une cabane de bois. Ce matin l’eau était presque trop chaude (ce qui est peut-être une farce que voulaient me faire mes braves infirmiers).

Je te quitte, ma chère petite mère, en t’embrassant de tout mon cœur.

André

PS : As-tu encore beaucoup de blessés ? Surtout repose-toi bien – et occupe ta pensée en lisant des livres intéressants. Maman, Mémé est-elle toujours avec toi ? Embrasse-la bien pour moi

AJ

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 27 mars 1917

Quant aux gaz asphyxiants, sois tranquille ; je ne commets jamais d’imprudence : je ne me sépare jamais de mes deux masques, et je suis certain que seuls ceux qui s’en étaient séparés ou les avaient mal mis ont été atteints.

Ma chère petite mère,

J’ai reçu aujourd’hui et en même temps les deux petites cartes datées de lundi et de mardi où tu me dis que l’enterrement de ma tante a eu lieu. Je ne suis pas étonné que tu n’aies pas encore à ce moment reçu la lettre où je t’annonçais que j’avais bien eu connaissance de la mort de ma tante par tes deux télégrammes. Quant à l’otite du petit Jean-Paul, je désire de tout cœur qu’elle ne donne plus d’inquiétude à la pauvre Louise qui en effet va sentir tout le vide produit pour elle par ce grand deuil. Quant aux gaz asphyxiants, sois tranquille ; je ne commets jamais d’imprudence : je ne me sépare jamais de mes deux masques, et je suis certain que seuls ceux qui s’en étaient séparés ou les avaient mal mis ont été atteints. D’ailleurs, dans la région où nous nous trouvons, je ne crois pas que nous risquions grand chose, car les Boches ne doivent pas vouloir la mort de civils qui sont peut-être leurs parents. Ici nous sommes d’ailleurs dans une situation bien spéciale : au petit pays où nous avons logé avant de monter aux lignes, nous avons fait popote chez un brave homme qui venait d’apprendre la mort de son fils, officier dans l’armée allemande. Le pauvre vieux ne devait pas nous aimer.

Détail curieux aussi : les petits enfants saluent ici tous les officiers Français ; on voit que la discipline allemande est passée par là. Mais on trouve aussi de vieux Français d’avant 70 qui, eux, n’ont pas autant subi l’influence de l’envahisseur.

Je tâcherai de te parler plus longuement demain de ma situation nouvelle avec Melle de M. Voici où j’en suis : elle m’a envoyé une carte assez sèche que j’ai reçue il y a 5 ou 6 jours et où elle me reprochait de ne lui pas avoir écrit pendant 15 jours. C’était bien entendu faux, et certainement qu’au moins une de mes cartes s’était égarée, mais j’ai répondu sur le même ton et depuis je n’ai rien reçu, ce qui ne m’émeut guère, car j’ai bien réfléchi aux avantages et aux inconvénients qu’aurait présentés pour moi cette union.
Les avantages, tu les connais : jeune fille honnête, jolie, « du monde » – mais désavantages :

D’abord elle est un peu plus âgée que moi, et il n’y a pas de moi à elle cette différence de maturité, cette suprématie de volonté qui fait faire de l’homme le chef du foyer.

Il résulte de ce premier inconvénient que je ne pourrai peut-être pas facilement réagir contre le 2ème, cette morgue qui est dans cette famille imbue de préjugés de race. Et, vois-tu, nous aurions là, je le vois, bien des heurts et, chacun de notre côté, des motifs de souffrir – ne pouvant pas écraser son orgueil à elle par mon orgueil à moi, nous combattrions sans cesse – car il faut ou dominer ou être dominé (je crois qu’il n’y a pas de milieu). Quoiqu’il en soit, il me semble que j’aurais toujours ressenti au milieu de sa famille cette impression de gêne qui m’a frappé lors de ma dernière permission et qui m’a fait repousser l’invitation à séjourner qui m’était accordée. Après les lettres que tu as lues, je ne pouvais plus me sentir à l’aise parmi ces gens. Or je veux entrer de plain-pied dans la famille où j’entrerai.

Et puis, vois-tu, il me semble que cette jeune fille m’aurait entraîné dans une existence qui n’aurait pas été celle que je désire : une vie horriblement fatigante, les réceptions, de l’agitation, toutes choses qui auraient bien nui à mon travail. Car il faut encore que je travaille pour arriver où je veux essayer d’arriver ; et je crois qu’il me faudra après la guerre deux ou trois années de tranquillité pour reprendre bien contact avec la vie intellectuelle et ressaisir ce que j’ai pu perdre. Une fois ce gros effort accompli (que beaucoup d’étudiants n’auront pas l’énergie de tenter), je pourrai – et je compte bien le faire – prendre femme. Et note bien que je ne serais alors âgé que de 27 ou 28 ans, ce qui n’est vraiment pas excessif pour un jeune homme qui se destine à une carrière comme la médecine.

Quant à ma question de trouver une jeune fille vertueuse et forte moralement, je crois depuis la guerre que ce n’est pas bien difficile. Il existe, plus qu’on ne croit, des jeunes filles qui feraient tant de bonnes et exquises épouses, et qui, faute de relations, font des mariages qui ne leur plaisent pas ou même ne se marient jamais. Et, après la guerre, elles seront plus nombreuses encore qu’auparavant.

Voilà un peu tout ce que j’ai songé. Je te le répète : il n’y a pour moi aucun temps à perdre – d’autant plus que voici 3 années bientôt qui, au point de vue de mes études, ne comptent pas.

Comment la rupture s’effectuera-t-elle ? Je souhaite de tout mon cœur qu’elle ne soit pas douloureuse à Melle de M. Il me semble que notre séparation a tant duré qu’elle ne peut plus tenir beaucoup à moi. D’ailleurs je suis persuadé que, pour m’avoir écrit ces lettres, elle m’aime moins que lorsque nous nous sommes connus à Caen. Moi, de mon côté, j’ai senti mon amour décroître, et c’est peut-être la cause de tous les doutes qui me sont venus pour mon bonheur dans ce mariage. Tant que je l’ai aimée, toutes les différences que je redoute maintenant ne m’ont pas effrayé ; l’amour peut les vaincre, mais lui seul, et maintenant qu’il n’y est plus…

Je t’ai dit dans cette lettre, entraîné par mes pensées, ce que je voulais remettre à demain. Pour ma vie matérielle, elle est toujours la même. J’ai assisté aujourd’hui à une bataille bien curieuse, entre mes supérieurs, à coups de boules de neige : mon gros « Tonton », un de mes infirmiers s’est à un moment donné affalé, le ventre dans la neige, et les autres en ont profité pour l’assaillir. Quand il s’est relevé, il avait les sourcils, la moustache et la barbe toutes blanches, et l’on aurait dit qu’il avait du coton dans les oreilles. Son aspect était lamentable et je lui ai fait un peu honte de sa défaite.

Mais la neige fond, car le soleil brille et, demain, il n’y aura sans doute plus que la boue qui séchera bien vite dans ce pays accidenté.

Je te quitte , chère Maman, et t’embrasse bien fort.

André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 29 mars 1917

En face de l’entrée, dans la terre glaise, est façonnée par un artiste inconnu une tête d’homme, dont la région pariétale commence à se détacher, ainsi que la saillie du maxillaire. Le temps ne respecte pas les œuvres des sculpteurs.

Ma chère petite mère,

J’ai bien reçu aujourd’hui ta carte N°3. Je suis heureux qu’enfin ma lettre contenant ton télégramme te soit parvenu. Si ma tante Cécile était atteinte de fausse angine de poitrine, au dire de Paul, cela n’explique pas sa mort, car la fausse angine n’est pas dangereuse.
Tu me demandes des détails au sujet de mon gourbi : Il est très confortable ; il comprend une petite chambre pour moi et une grande pièce où sont logés mes 10 infirmiers, caporal brancardier, sergent Aumônier, cycliste etc… En avant de cette grande pièce en est une autre qui me sert de salle de visite le matin et où déjeunent, dînent et jouent aux cartes les infirmiers. Le poste est extrêmement solide, couvert d’énormes troncs d’arbres ; d’ailleurs les obus n’y tombent pas. En face de l’entrée, dans la terre glaise, est façonnée par un artiste inconnu une tête d’homme, dont la région pariétale commence à se détacher, ainsi que la saillie du maxillaire. Le temps ne respecte pas les œuvres des sculpteurs.
De mon P.S. (poste de secours) je ne vois pas les montagnes, mais il suffit d’aller à quelques kilomètres pour les apercevoir. Je pense en redescendre dans une douzaine de jours ; donc nous passerons ici le jour de Pâques, mais nous sommes tellement bien que nous ne songeons pas à nos plaindre.

Quand Marcel doit-il partir ? Et où doit-il partir ? Je tâcherai d’écrire à Roger s’il croit rester à Paris quelques jours encore. J’ai eu à ma visite ce matin un cas peu ordinaire : occlusion du canal de Warton par un petit calcul ; cela entraînait une tuméfaction de la glande sous-maxillaire apparue tout d’un coup – j’ai incisé au bistouri la face supérieure du canal jusqu’à la caroncule salivaire (près du frein) et le calcul est sorti avec quelques centimètres cubes de salive. Le malade a été soulagé immédiatement.
Mille bons baisers

André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 4 avril 1917.

Je lui ai répondu pour lui donner toutes mes raisons, dans une longue lettre où je lui exposais mes regrets de la peine que j’avais pu lui causer, etc…. Bref, une lettre d’adieu. Sans doute va-t-elle me répondre et ainsi tout sera fini entre nous.

Ma chère Maman,

Merci de ta bonne lettre ; je commençais à craindre que tu n’aies pas reçu celle où je te parlais de Melle de M. En réponse à la carte de rupture que je lui avais envoyée (je lui avais écrit cette phrase : « vous me reprochez ma froideur, mais croyez-moi, il vaut mieux nous écrire comme si nous ne devions jamais nous revoir, puisque ma permission sur laquelle je comptais tant n’a levé aucune des difficultés qui nous séparent ») elle m’a envoyé une lettre qu’elle terminait par ces mots : « Votre désir est que nous nous écrivions « comme si nous ne devions jamais nous revoir » ; j’obéirai, mais quelle souffrance il y aura dans cette indifférence voulue et que m’importeront les descriptions que vous me ferez de votre vie du Front si je ne sais plus ce qu’il y a dans votre âme… mais j’accepte et que n’accepterais-je pas pour essayer encore de me rapprocher de vous ? » Auparavant, elle me demandait ce qui m’avait poussé à cette détermination. Je lui ai répondu pour lui donner toutes mes raisons, dans une longue lettre où je lui exposais mes regrets de la peine que j’avais pu lui causer, etc…. Bref, une lettre d’adieu. Sans doute va-t-elle me répondre et ainsi tout sera fini entre nous. Au sujet des lettres, nous pourrons régler cela plus tard, car, son Père les ignorant, je ne peux les lui expédier chez elle. Je les lui remettrai plutôt de la main à la main – à une permission quelconque.

Ne t’exagère pas ma douleur, surtout, ma chère Maman ; moi aussi je serai heureux de ne pas être séparé de toi après la guerre ; car je ne compte pas me fixer si vite que cela à Paris. Et puisque j’ai pu continuer à vivre à St Germain pendant mon Internat Provisoire, je pourrai certainement le faire aussi pendant la première année de mon Titulariat. Et puis, même quand je serai à Paris, je pourrai revenir te voir au moins deux fois par semaine, et puis si j’avais un petit appartement, tu pourrais venir passer auprès de moi les mois d’hiver à Paris.

Les renseignements recueillis par Henri sont en effet intéressants, ou plutôt l’étaient, mais la guerre a dû certainement bouleverser toute cette fortune.

Aujourd’hui, le temps ici est absolument radieux ; le ciel est d’une pureté extraordinaire ; c’est vraiment le printemps ; je viens, après mon déjeuner de faire une bonne promenade et de grimper sur un observatoire d’artillerie ( échelle appliquée le long d’un arbre) et de ce point élevé j’ai aperçu d’un côté les Vosges et de l’autre, derrière une dépression où passe le Rhin que l’on ne voit pas à cause de la profondeur de sa vallée, le massif de la Forêt-Noire, toute bleue avec encore un peu de neige sur les sommets doucement arrondis et qui fait penser à la comparaison biblique : « Et la ligne des montagnes était celles d’un jeune sein… » Et je songeais aussi à cette Loreleï que Goethe chantait dans une strophe traduite autrefois chez Mr Carillon : « Et c’est ce qu’avec ses chants a fait la Loreleï… » Elle habitait le Rhin, et, en chantant causait ma mort des pêcheurs, comme en la Méditerranée les Sirènes.

J’apprends que mon camarade Furet, interne avec moi chez Riche, est relevé pour 3 mois et affecté à un hôpital du Mans. Il avait d’ailleurs plus de temps que moi de séjour au Front : 24 mois et moi je n’en ai que 22.

Mais ici, je suis très bien et n’ai pas à me plaindre. Les journaux ici annoncent l’entrée en ligne de l’Amérique avec 5 milliards de francs et 500 000 hommes. Bonne affaire ! Les Boches vont être découragés !

Mille bons baisers de ton grand

André

 

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