Le temps ne passe pas vite

La composition de la population de blessés accueillis à l’ambulance du Lycée Malherbe de Caen, est révélatrice de la situation sur le front, tandis que la lecture des correspondances des prisonniers allemands par Paul-Louis Wenger semble donner des informations sur le moral des troupes du Kaiser. Raymond Carré de Malberg s’inquiète de l’état du Canal : des informations contradictoires circulent sur d’éventuels pillages et l’apparition du typhus dans les environs. A Nancy, comme sur le front, ce sont les premiers grands froids.

Vitrimont après les bombardements d'août 1914 Vitrimont après les bombardements d’août 1914

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à son père Raymond, 12 novembre 1914

Maman a ses occupations et finit même par prendre des habitudes… par moment on est tout saisi de constater ce qui est la réalité ! Les journaux mêmes finissent par n’avoir plus grand intérêt puisque la terrible bataille se continue sans aucun changement.

Caen, 12 novembre 1914

Mon bien cher Papa,

Tes bonnes lettres nous font toujours un extrême plaisir ; hier nous recevions celle du 7 qui nous a particulièrement intéressés, puisque tu y racontais l’émouvante cérémonie du 2 novembre au cimetière du Sud et la bonne visite que l’oncle Maurice[1] vous a faite. C’est bien gentil à lui d’avoir fait le détour de Nancy en ces temps de voyages difficiles, mais nous sommes navrés d’apprendre qu’il se ressent encore à ce point de sa blessure et c’est bien ennuyeux de le voir repartir dans ces conditions.

Nous venons de recevoir à l’instant tout un paquet de Revues hebdomadaires. Merci beaucoup de l’envoi : cela nous procure de la lecture à tous. – je me sens maintenant très bien remise de mon angine : le vin Désiles a de nouveau fait des merveilles ! J’ai repris lundi mon service à l’hôpital où il y a pas mal de travail en ce moment, j’y vais presque chaque jour matin et soir, jusqu’à 5 ou 6 heures. Il y a eu un récent arrivage de blessés à Caen et toutes les ambulances sont de nouveau bien garnies. On amène maintenant ces blessés par mer, de Dunkerque à Cherbourg. Quel voyage pour ces malheureux ! Au lycée nous avons reçu d’un coup 104 Belges et 70 Français venant de Dixmude et d’Ypres. J’ai appris ainsi que le 9ème et le 16ème corps étaient aux environs d’Ypres et que le 20ème venait d’y arriver, venant de la Somme (il y a quelques blessés du 153). Les soldats du 9ème corps, des Tourangeaux, me font la meilleure impression : ils parlent très simplement et très sensément de ce qu’ils ont vu. Par contre quelle plaie que ces gens de Montpellier ! A les entendre c’est eux qui gagnent toutes les batailles et leur corps a été décimé[2]… je ne sais vraiment pas les féliciter !

Quant aux pauvres Belges ils font pitié ! Leurs blessures ne sont rien comparées à leur état général et à leur moral ! C’est une misère ! La plupart ont à peine 20 ans, il y en a 2 de 16 ans… Beaucoup ne parlent que le flamand. Ils ont vu leur pays en ruines et sont sans nouvelles de leurs familles depuis 2 et 3 mois ! – L’un d’eux, qui sert d’interprète à la salle des pansements et qui est de Bruges, m’a dit, comme je le supposais d’ailleurs, que le roi et la reine étaient installés à la Panne en dernier lieu. Le roi venait souvent dans les tranchées, paraît-il, et il pleurait ! Cet homme m’a dit aussi que la bourgeoisie belge était absolument contre la guerre, qu’elle avait même nui à la défense en certains points et que bien des officiers avaient trahi au commencement de la guerre. On ne sait vraiment que dire à ces pauvres gens pour les remonter : leur malheur est affreux.[3] Et voilà le massacre de toutes ces jolies villes qui continuent ! Furnes a été gratifiée d’une centaine d’obus parce que les Allemands rageaient de voir leur marche arrêtée par les inondations[4] et Ypres est en flammes ! La halle et l’église St Martin sont en ruines, disait l’Echo de Paris hier. On en pleurerait ! Quel fléau de Dieu que ces Allemands ! – Mais les Allemands eux-mêmes sont d’accord sur l’horreur de cette guerre. P. Louis qui surveille toujours la correspondance des prisonniers de St Joseph et les visite même dans les salles, dit que ces gens sont encore dans la terreur de ce qu’ils ont vu à Dixmude et que leurs lettres sont pleines de sous-entendus relatifs aux mauvais traitements qu’ils ont subis dans l’armée allemande. – J’ai appris ce matin par un soldat du 42ème, qui a reçu il y a 2 jours, une lettre d’un de ses camarades du front, que le 42ème et le 35ème, toujours commandés par le Général Faës, sont encore à Vic-sur-Aisne. Cela fait 2 mois depuis le 15 septembre !!! – C’est donc par-là, sans doute, que François a dû être envoyé s’il n’y est déjà !

– Notre vie continue de même ici, je ne puis rien en dire d’intéressant. Maman a ses occupations et finit même par prendre des habitudes… par moment on est tout saisi de constater ce qui est la réalité ! Les journaux mêmes finissent par n’avoir plus grand intérêt puisque la terrible bataille se continue sans aucun changement. Les grands articles de l’Echo de Paris restent pourtant encore très intéressants. J’apprécie beaucoup ceux de Bourget[5] il y a quelque chose au fond, ce ne sont pas de vaines paroles. Quant à Barrès, il reste unique et incomparable ; le récit de son voyage en Lorraine a été émouvant.

Je crois que Bubi a l’intention de te demander prochainement de lui faire l’envoi de quelques livres de classe. Si cet envoi est possible, j’aimerais bien que tu joignes aux livres de Bubi, mon manuel d’infirmière de la Croix Rouge et mes 3 cahiers de cours. – J’ai de fâcheuses défaillances de mémoire – ce livre et ces cahiers sont recouverts de papier bleu foncé et doivent se trouver dans la grande armoire de l’anti chambre du 1er étage, à droite, sur le rayon du milieu. Ou, peut-être, dans le 2ème tiroir du chiffonnier au petit salon, mais je crois plutôt à la 1ère place que je viens de t’indiquer. Naturellement, cet envoi n’est pas absolument nécessaire, mais si tu peux le faire cela me rendrait bien grand service.
– Hier, le docteur Perrot m’a emmenée à la radiographie au grand hôpital, ce qui m’a beaucoup intéressée. Il est toujours très aimable avec moi et vraiment le personnel de ma salle de pansements est parfait à tous points de vue. Notre installation s’améliore de jour en jour et l’expérience de chacun s’accroît aussi quant à la façon de traiter les blessés. – A ce propos, je suis heureuse de te dire que mes engelures se sont guéries comme par enchantement, pendant que j’étais malade, et mes mains sont maintenant en parfait état : j’espère que c’est pour quelque temps !
Au revoir, mon cher Papa, quand donc pourrons-nous te dire à bientôt ? Le temps ne passe pas vite ! – Je t’embrasse de tout mon cœur et te charge de dire à Tatane mes tendres souvenirs.

Ta fille affectionnée lily
[1] Maurice Jacques, mari de Gabrielle Carré de Malberg, sœur de Raymond Carré de Malberg.
[2] Le 15° corps d’armée, dénigré par la hiérarchie militaire, fut victime d’une violente campagne de presse visant à imputer ses défaites et lourdes pertes à l’origine méridionale de ses hommes. Echecs surtout liées, en réalité, à un commandement dépassé par les évènements. Cette opération de communication contre le 15° corps visait aussi à masquer le fait que le 20ème corps, fleuron de l’armée française (et lorrain), avait été battu lors des batailles sur le front de l’est au début de la guerre…
[3][renvoi en bordure de lettre] L’armée belge compterait encore 50 000 hommes à l’heure actuelle.
[4] Inondations provoquées volontairement par l’armée belge pour gêner (avec un certain succès) l’avancée des troupes allemandes (bataille de l’Yser).
[5]Il s’agit probablement de Paul Bourget – Voir : Mathias Yehoshua. Paul Bourget, écrivain engagé. In: Vingtième Siècle. Revue d’histoire. N°45, janvier-mars 1995. pp. 14-29.

 Réponse de Raymond Carré de Malberg à sa fille Elisabeth, 21 novembre 1914

Quant à nous, si nous perdions le Canal, ce n’est pas du côté de mes origines paternelles que je pourrais me raccrocher. Hier, dans une longue et douloureuse énumération des villages du département de la Meuse détruits en tout ou en partie, j’ai vu parmi beaucoup d’autres le nom des deux petites villes de Varennes et de Clermont en Argonne. A Clermont il reste 5 maisons et l’hôpital. Varennes n’existe plus.

N°14[1]
Nancy 21 novembre 1914

Ma chère Elisabeth

Maintenant que tu as, avec tes forces, repris tes occupations assidues à l’ambulance, je pense que tes lettres vont redevenir rares. Je viens du moins de répondre à celle que tu m’as écrite le 12 novembre et qui contenait de longs détails sur toutes les catégories de blessés en face desquels tu te trouves. Je m’y suis bien intéressé, en m’étonnant toutefois que, parmi tous ces pauvres hospitalisés, tu ne parles pas de malades atteints de typhoïde. Mr Birut me disait dernièrement que d’après son fils qui est en Belgique, la typhoïde donne beaucoup là-haut. Le nombre des malades va s’accroître encore, et terriblement je le crains, du fait de l’hiver. Ce que je redoutais est arrivé. Après huit jours de tempête, nous avons un coup de froid qui est déjà bien violent et qui nous apporte d’une façon précoce le temps habituel du mois de janvier. Depuis mercredi le thermomètre descend chaque matin à -7° ce qui représente -10° au moins en rase campagne et dans la journée il reste constamment au-dessous de 0°. Avec cela il souffle sans interruption un affreux vent d’Est, ce vent si rude à Nancy, qui vous pénètre jusqu’à la moelle, et cette fois j’en suis d’autant plus pénétré que je songe aux pauvres diables qui doivent grelotter dans les tranchées, me demandant s’ils auront encore dans cet état de misère physiologique la force de se battre. Peut-être ce froid précoce (qui n’est pas spécial à Nancy, puisque les journaux disent qu’il neige en Flandres) ne durera-t-il pas – c’est souvent le cas : s’il devait persister et se développer, ce serait un nouveau fléau déchainé sur l’Europe et qui transformerait cette guerre déjà si abominable en une indicible calamité.

Tout cela n’est pas pour nous rassurer. – Dans la maison, maman trouverait une vraie satisfaction à circuler dans des corridors glacés. Le thermomètre de la salle à manger est à 4°. Cependant je ne tousse pas. Il est vrai que j’arrive à bien me chauffer dans mon bureau avec l’excellent poêle Hugelin[2] et pour la nuit j’adoucis la température de la chambre en y faisant du feu. Provisoirement cela peut aller ainsi : si le froid s’accentuait, j’aviserais à autre chose. Mais que Dieu nous épargne ce malheur ! C’est le cas de juger, par comparaison avec Nancy, du climat de Caen. Quel temps avez-vous là-bas ? si le froid vous atteint aussi, je ne puis croire que Bubi continue à coucher dans sa mansarde avec une simple épaisseur de tuiles sur sa tête en guise de paroi protectrice. Et dire qu’en ces dernières années l’automne durait jusqu’à Noël !

Je continue à passer mes soirées avec Tatane, jusqu’à 10 heures, et nous commentons ensemble vos lettres ainsi que celles de Belfort ou Vesoul. Célestine réussit sa cuisine au-delà de ce que j’imaginais, et Juliette sert. Grâce à cette combinaison je ne me fatigue pas de vivre au restaurant à midi. Il n’est plus question d’hôpital pour Tatane : mais hier elle a chanté à un concert organisé à Ste Rose, en l’honneur des soldats qui y sont de nouveau au nombre de 30, mais ce sont des malades et non des blessés. Mme Maury avait trouvé moyen de faire venir le violoniste Heck, elle avait un flutiste parmi ses soldats, il y a eu des chœurs, des distributions aux hospitalisés, des programmes artistiques ornés de rubans tricolores. C’est inouï tout ce qu’elle invente.

L’Oncle Félix, en nous donnant des nouvelles de François, nous dit avoir reçu de Tante Jeanne ( ?) une lettre où il n’est pas question des dégâts du Canal. D’autre part Tatane a reçu une lettre de Melle Grouvel, datée de Paris (qui ne confirme pas la mort du Commandant Buisson).

D’après cette lettre il y a eu des cas de typhus à Wolxheim, le fils du maire Joessel en est mort, et à cause de cette maladie les garnisons allemandes sont partis. Melle Grouvel ne parle pas de pillage. Voilà donc une nouvelle version qui s’ajoute aux autres. Il en est ainsi l’on est voué aux renseignements contradictoires toutes les fois que l’on ne peut s’éclaircir par soi-même. Je persiste à croire que l’agent d’H. Klotz n’a pas inventé ce qu’il lui a écrit. Melle Grouvel plane du reste au-dessus de toutes ces vétilles : elle a eu l’à-propos de garder la nationalité allemande, en sorte que sa maison et ses valeurs sont à couvert. Quant à nous, si nous perdions le Canal, ce n’est pas du côté de mes origines paternelles que je pourrais me raccrocher. Hier, dans une longue et douloureuse énumération des villages du département de la Meuse détruits en tout ou en partie, j’ai vu parmi beaucoup d’autres le nom des deux petites villes de Varennes et de Clermont en Argonne. A Clermont il reste 5 maisons et l’hôpital. Varennes n’existe plus.

Ainsi les deux berceaux de la famille Carré ont disparu. Vous avez [dû] lire dans l’Eclair qu’à Nancy ils continuent à arriver souvent des populations de réfugiés. Depuis mon retour ici j’ai donné 100f pour les réfugiés, 100f à la Croix Rouge pour les blessés, 100f à des œuvres diverses. Certes je souhaiterais pouvoir faire davantage en ce temps de cruelles misères. Mais nos ressources actuelles sont bien limitées et quant à celles qui nous demeureront après la guerre, c’est l’inconnu. S’il nous reste alors des moyens financiers, les occasions de donner beaucoup ne manqueront pas.

La dernière lettre de maman datée du 16 ne m’est parvenue qu’hier soir. Son timbre était oblitéré par la poste de Nancy : aucune trace de celle de Caen. Quel a été le sort de cette lettre ? c’est un mystère que je n’essaie pas d’approfondir. J’ai vu par la carte de Bubi que ses professeurs ne doivent pas être mécontents de lui, et sa place de français en particulier m’a fait plaisir. Aussi j’espère qu’il continue à travailler avec patience et avec goût. Sûrement il arrivera à se faire bien noter. Ici une grande partie de la Faculté est occupée par de nombreux élèves du lycée : il est vrai que nous n’avons pas besoin de beaucoup de places pour nos quelques rares étudiants. Mais enfin puisque Strasbourg a rouvert son Université, je n’ai plus rien à dire, j’ai même fait cette semaine des leçons à la place du pauvre Mr Gavet. L’attitude de ces pauvres gens prouve maintenant qu’ils savaient malgré tout depuis longtemps à quoi s’en tenir sur la maladie de leur fille : je ne les en plains pas moins évidemment.

Au revoir, ma chère Elisabeth, j’ai pensé avant-hier que ta fête était peu gaie cette année, non point seulement à cause de l’absence du traditionnel Kugelhof, mais parce que l’horizon reste si chargé de menaces. Espérons cependant que nous pourrons nous joindre avant Noël. Je viens de voir au restaurant tout à l’heure Mr Pelletier, dont la famille se tient toujours à Chambéry. Michon m’a invité demain à aller avec son fils et lui visiter le champ de bataille de Vitrimont puis Lunéville : il faudra se vêtir chaudement pour cette excursion. Est-ce qu’on exige toujours des sauf-conduits à Caen pour sortir des murs de la ville ? Ici le côté de la forêt de Haye reste libre et j’en ai usé avant-hier encore pour aller jusqu’à Ludres malgré le mauvais vent. Je t’embrasse de tout cœur en te chargeant d’embrasser pour moi maman et Bubi.

Ton père bien affectionné
RM

[1][lettre bordée d’un liseré noir en signe de deuil]
[2] Célèbre fabricant de Kachelhofen, poêle alsacien en faïence.

Carte Postale envoyée par Raymond Carré de Malberg à Elisabeth : Vitrimont après les bombardements d’août 1914

Les églises de Nancy sont en train de carillonner la St Nicolas. Mais c’est une triste fête patronale pour la Lorraine affligée de tant de maux.

6 décembre 1914

 J’espère qu’en l’absence de Maman vous êtes tous deux sages et bien portants soue la protection de Paul-Louis. Les églises de Nancy sont en train de carillonner la St Nicolas[1]. Mais c’est une triste fête patronale pour la Lorraine affligée de tant de maux. Célèbre-t-on cette fête en Normandie et avez-vous pu vous procurer – comme nous la faisions autrefois ici – le Saint et sa bourrique coulés en pain d’épice ? je regrette bien qu’en ces temps troublés P. Louis et Elisabeth ne puissent pas assister à la prise d’habit de Suzanne[2], dont j’ai reçu avec surprise l’annonce. Mais Mme Maury dit que la prise d’habit a une importance toute secondaire et que seule la profession a grande valeur. J’espère donc que vous serez dédommagés plus tard. Je vous embrasse de tout cœur en vous disant à bientôt.

RCM

[1] La Saint Nicolas est en Lorraine une fête aussi importante (voir plus) que celle de Noël. Le Père Fouettard et Saint Nicolas parcourent les rues. Le Père Fouettard punit les enfants pas sages et Saint Nicolas récompense les autres…

[2] Suzanne Wenger : Mère Marie-Odile, religieuse de Notre Dame de Sion.

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