Le Labyrinthe

En juillet, André arrive au front en Artois, dans le secteur du Labyrinthe. Le Labyrinthe était un ensemble d’ouvrages, de tranchées et de boyaux qui formaient, un saillant de la ligne allemande entre Neuville Saint Vaast et Ecurie; C’est le lieu d’incessants et féroces combats. Elisabeth, elle est en vacances dans les Alpes… Le ton des cartes postales et celui des lettres fermées qu’elle envoie est sensiblement différent. De son côté André doit respecter, en toutes circonstances, les convenances…  et ses lettres « feuilles de route » passent  sans peine la censure familiale.

Dans le Labyrinthe. Abri du mouton. André Jacquelin est au centre et fume la pipe. Dans le Labyrinthe. Abri du mouton. André Jacquelin est au centre et fume la pipe.

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 25 juin 1915

Figurez-vous que Chétail, le zouave, professeur de gymnastique à Joinville, que nous avions eu à l’ambulance du lycée est de nouveau blessé et soigné à Paris par une de mes amies, à laquelle il parle beaucoup de vous et de moi… C’est grave !

Bourg Ste Marie

Jeudi 25 juin 1915

Votre lettre m’est arrivée hier matin, vous voyez que cela a été très vite et que ma petite combinaison n’était pas trop mauvaise, mais tant pis pour vous si vous ne voulez pas encore croire que je suis très heureuse lorsqu’il m’est donné de recevoir une lettre, ou même seulement un tout petit mot de vous. Pourtant ne pensez-vous pas que si cela n’était j’aurais pu, il y a longtemps déjà mettre fin à cet échange de correspondance entre vous et moi ?

Je sais très bien que souvent je vous fais attendre mes lettres, que souvent je suis bien froide… Votre dernière carte, reçue encore avant mon départ de Nancy, est venue m’apporter comme un reproche, celui de ne pas assez me laisser connaître de vous, de rester comme une énigme et ce n’est pas la première fois que vous me dites cela ! Oh ! qu’il m’est douloureux de répondre… Je vous assure pourtant que je n’ai rien à vous cacher, absolument rien, ne de mon cœur, ni de mes pensées. Au contraire, je voudrais tant pouvoir me confier tout à vous : vous m’avez toujours si bien comprise et cela me serait si doux, mais vous savez bien que je ne le puis pas encore… Au fond vous me comprendrez, je ne suis pas difficile à comprendre et je veux que vous me compreniez, que vous me connaissiez jusqu’au plus profond de mon âme.

J’ai tant rêvé de cette intimité, de cette union complète de deux cœurs et de deux intelligences qui font que toutes les joies et toutes les souffrances sont partagées, que ce que l’on sent est aussi senti par l’autre. On doit être si forts pour lutter ainsi à deux dans la vie et quelles épreuves pourraient détruire un tel bonheur? Je crois la mort seule[1]. Jamais je n’ai compris le mariage autrement et si cette fusion de nos deux cœurs et de nos deux âmes ne devait pas être complète, j’aimerais mille fois mieux vivre toute ma vie solitaire, mais je sais bien que vous aussi vous avez fait le même rêve que moi et, sûrs de nous comprendre, c’est ce qui nous attire si fort l’un vers l’autre.

– Je passe ici quelques très bonnes journées à jouir de la campagne et surtout d’une cousine qui a toujours été ma meilleure amie. C’est la sœur jumelle de celle qui est entrée au couvent cet hiver ; elle est mariée depuis deux ans et a une délicieuse petite fille de 4 mois qui fait toute ma joie. La vie est très calme dans ce coin perdu et une fois de plus on en oublierait la guerre, c’est un vrai repos moral et physique. Nous nous promenons et nous échangeons beaucoup ma cousine et moi. De vous bien souvent et je crois que vous avez déjà toutes ses sympathies. Je regagnerai Nancy samedi ou lundi. N’avez-vous pas été trop jaloux de la carte que j’ai envoyée dernièrement à Janson ? je lui ai écrit que pour n’avoir pas l’air de couper court avec tous et de ne rester en relation qu’avec vous. Ainsi ne vous étonnez pas ! Figurez-vous que Chétail, le zouave, professeur de gymnastique à Joinville, que nous avions eu à l’ambulance du lycée est de nouveau blessé et soigné à Paris par une de mes amies, à laquelle il parle beaucoup de vous et de moi… C’est grave !

Je me demande quelle peut-être cette nouvelle combinaison de lettres dont vous me faites l’annonce, je voudrais bien qu’elle soit merveilleuse et surtout qu’elle soit admise. Merci de m’avoir écrit ici longuement et puisque je vous convaincs si bien soyez le de m’avoir rendue très heureuse. Bien vôtre

E C de Malberg

[1] Ces derniers mots sont soulignés par André Jacquelin  (Note de Claude Jacquelin)

Lettre du Sergent Pelpel, infirmier à André Jacquelin, 21 juillet 1915

Bon courage donc, mon cher ami, garez vous des marmites et autres projectiles.

Exp : Sergent Pelpel. 3ème section Infirmiers
Hôpital n°5. Lycée Malherbe Caen (Calvados)

À
Monsieur A. Jacquelin
Médecin auxiliaire
107ème Infanterie 1er Bataillon
secteur postal 90

Caen le 21 juillet 1915

Mon cher Jacquelin

Je vous remercie de votre lettre. J’avais beaucoup regretté de ne pas vous avoir vu tout à fait au moment de votre départ pour vous faire des adieux en rapport avec les sentiments très amicaux que j’éprouve pour vous. Nous pensons tous souvent à vous dans notre vieille maison et quand je vois les élèves du lycée jouer au tennis je vous revois toujours vous démener à la même place. Tout cela doit vous sembler déjà lointain. Votre lettre est très intéressante et je ne peux malheureusement pas vous donner des nouvelles très palpitantes. La maison que vous avez connue est toujours la même. La paperasserie se multiplie et la médecine est de plus en plus au second plan. Seul M. Collard continue les conférences aux blessés sur leurs cas. Puisque vous avez bien voulu me prendre pour confident – ce dont je suis très flatté – je fais des vœux très sincères pour que vous réalisiez un jour – le plus proche possible – ce que vous appelez : le but de votre vie. Cette séparation dans ces circonstances tragiques sera l’épreuve de la force et de la sincérité de vos sentiments réciproques et votre bonheur n’en sera que plus grand et plus durable ensuite. Bon courage donc, mon cher ami. Garez vous des marmites et autres projectiles. Tâchez de conserver votre solide moral. Vous trouverez bien autour de vous quelque bon camarade qui vous y aidera. Donnez-moi toujours de vos nouvelles en attendant que nous nous revoyions un jour. Disposez de moi en toute occasion, si je puis vous être utile, et croyez, mon cher Jacquelin, à mes sentiments bien affectueux
Pelpel

Carte postale (J.J. 1975 Saint Gervais – Dôme du Miage) envoyée par Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin le 22 juillet 1915

J’ai reçu hier votre lettre, avant hier la carte, mais rien d’autre sinon votre 1ère lettre m’annonçant votre arrivée au cantonnement du 107ème.

Monsieur A Jacquelin
Médecin auxiliaire
107ème Rég d’inf
1er bataillon
Secteur 90

22 juillet 1915

C’est moi cette fois-ci qui vous fait attendre de mes nouvelles ! J’ai reçu hier votre lettre, avant hier la carte, mais rien d’autre sinon votre 1ère lettre m’annonçant votre arrivée au cantonnement du 107ème. Nous sommes à St Gervais depuis samedi et je vous envoie ci-contre la vue que nous avons de notre maison. Vous voyez que c’est bien beau. Il fait un temps admirable et les promenades grandes et petites ne manquent pas et sont extrêmement variées. Dès qu’on monte un peu, tous les grands sommets de la vallée de Chamonix, le Mont Blanc y compris, se découvrent. Mais je vous assure que je puis très loin de pouvoir jouir de tout cela en ce moment. Tout mon meilleur souvenir E C M

Carte postale d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 28 Juillet 1915

Je vous en prie, n’ayez pas d’inquiétude à mon sujet, et jouissez pleinement de votre séjour : voyez-vous les moments de bonheur ne sont pas bien fréquents, et il faut goûter le mieux possible ceux qui passent… Cette réflexion qui n’est pas amère, croyez-le bien, me vient dans la tranchée où je suis depuis 11 jours.

Exp : Médecin auxiliaire A. Jacquelin
107ème d’Inf. 1er Bataillon
Secteur 90
À
Mademoiselle E. Carré de Malberg
Villa Beaulieu
St Gervais les Bains
Haute Savoie

28 juillet 1915

Mademoiselle,
Merci de tout cœur pour la si jolie carte que vous m’avez envoyée. Elle me rappelle si bien ces lieux que j’aime ! St Gervais les Bains, n’est-ce pas doit être la première station au-dessus du Fayet ? Je me souviens très nettement du beau paysage que l’on a sous les yeux au moment où la ligne commence à s’élever vers la vallée de Chamonix. Je vous en prie, n’ayez pas d’inquiétude à mon sujet, et jouissez pleinement de votre séjour : voyez-vous les moments de bonheur ne sont pas bien fréquents, et il faut goûter le mieux possible ceux qui passent… Cette réflexion qui n’est pas amère, croyez-le bien, me vient dans la tranchée où je suis depuis 11 jours.

J’aimerais pouvoir vous écrire plus longuement mes impressions et j’espère le faire lorsque nous serons au repos, si vous m’y autorisez – Parce qu’ici, outre que le papier fait défaut, ainsi que l’encre (j’espérais que ma cantine me suivrait et je ne m’en suis pas muni) il n’est pas bien commode de faire une longue correspondance, car nos voisins ne nous laissent pas beaucoup de tranquillité. Ils trouvent extrêmement spirituel de nous arroser de marmites, de crapouillots et de bombes ; je ne parle pas de leurs 77 fusants qui sont au-dessus de tout. Je dis nos voisins parce qu’ils sont exactement à 60 mètres de nous. Un peu plus au nord leurs lignes sont encore plus rapprochées (à10m) et même il y a un endroit où un simple barrage de sacs sépare Allemands et Français. C’est assez curieux comme impression ce voisinage immédiat. Seulement cela nous a valu 6 tués et 7 blessés hier, car ils ont fait exploser une mine. (D’ailleurs les résultats n’ont pas été ceux qu’ils espéraient).

Mon poste est placé à 15 m à peu près de la 1ere ligne, je veux dire de la tranchée avancée, car il y a une 2ème tranchée dite de réserve de la 1ère. Je me promène au milieu des bons poilus, et j’ai déjà acquis leurs sympathies ; cela leur donne confiance de me sentir au milieu d’eux ; ils se disent que s’il leur arrivait quelque chose, le secours serait là tout de suite.

Avez-vous reçu ma première lettre au crayon ? – Encore 5 jours avant d’aller au repos, donc avant de vous écrire. Ne soyez donc ni trop impatiente, ni surtout inquiète. Très respectueusement,

A.J.

Carte postale (J.J. 8978 Saint Gervais-les-Bains – Dôme du goûter, aiguilles de Bionnassay et du Tricot) envoyée par Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin le 26 juillet 1915

Il va y avoir un an à pareille époque, j’étais aussi dans le Pas de Calais à Wissant au bord de la mer tout près de Boulogne et vous étiez à Chamonix !

Monsieur A Jacquelin
Médecin auxiliaire
107ème Rég d’inf
1er bataillon
Secteur 90

26 juillet 1915

Cette carte a été choisie à votre intention, je trouve qu’elle rend si bien toute la splendeur de ces montagnes, le calme et la paix qui y règne et l’on y sent presque la transparence de l’air qui fait les paysages alpestres si purs. Mais c’est cruel à moi de raviver ainsi votre nostalgie. J’ai reçue hier la carte lettre que vous m’avez écrite de votre nouveau cantonnement et l’autre, celle retournée de Nancy, merci de tout cœur. Il va y avoir un an à pareille époque, j’étais aussi dans le Pas de Calais à Wissant[1] au bord de la mer tout près de Boulogne et vous étiez à Chamonix[2] ! Mais il me semble que ces montagnes que nous aimons si paisiblement me rapprochent de vous ECM

[1] Surpris par la guerre en Alsace, la famille de Raymond Carré de Malberg s’est enfuie précipitamment avant le fermeture de la frontière. Les trains successifs les ont menés à Wissant, chez des amis.
[2] André, lui faisait un séjour à Chamonix fin juillet 14 avec son ami Henri Ernst et son cousin Jean.

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 4 août 1915

Ça et là des petites croix s’érigent sur la tranchée, la plupart n’ont pas même un nom, et d’ailleurs les obus les bouleversent encore, remettant à découvert les corps. Ô pauvres morts anonymes. Et puis ces odeurs qui passent par moment dans l’air, et puis ces mouches, toutes ces horribles mouches qui bourdonnent…

Mercredi 4 août 1915

Mademoiselle,

J’ai reçu le 1er août votre carte datée du 28 juillet. Vous me dites que vous auriez honte de me parler encore de vos promenades et de l’agrément que vous pouvez y prendre, sous prétexte que je suis au feu. Mais pourquoi cela ? Au contraire je vous demande de m’envoyer encore les vues que vous savez si bien choisir à mon intention…. et puis de me parler de ce pays où je me transporte en imagination.

Puisque vous voulez bien accueillir une 2ème feuille de route, la voici :

Dans la carte que je vous ai envoyée des tranchées, je n’ai pas pu, je crois, vous dire grand’chose, et je reprends mon récit depuis ce matin où nous avons atteint ce petit village qui s’appelle Agny-les-Duisans.

Nous y sommes restés 36 heures puisque nous l’avons quitté dès le lendemain soir. Le pays même n’est pas du tout intéressant ; les entours sont ravagés : on y parque les nombreux chevaux des convois de ravitaillement ; seule l’église est curieuse avec son clocher tout entier fait de pierres grises et pourvu de créneaux.
Après avoir reçu des lunettes et des cagoules destinées à protéger des gaz asphyxiants, nous sommes partis pour les tranchées comme tombait le soir, un soir étrange avec un grand stratus sombre qui couvrait tout le ciel sauf une bande étroite de lumière, splendide à l’horizon, et sur laquelle se détachait une pauvre ruine : la vieille tour du Mont St Eloi.

Nous avons marché pendant 3 heures environ, traversant des villages bondés de soldats, et paraissant intacts ; il est étonnant que les Allemands les aient épargnés !

On se serait cru bien éloigné du front, sans un incendie qui brûlait au loin et envoyait dans l’air une épaisse fumée oblique ; cette fumée me fit penser à la belle fresque de Puvis de Chavannes intitulée « Bellum » et que je suis allé admirer au Musée d’Amiens ; un incendie fume ainsi à l’horizon sur cette fresque. Cependant, peu à peu le bruit du canon devint plus proche : le long de la route que nos suivions, quelques abris commençaient à apparaître, creusés dans le talus, et sur le chemin même, les douilles de nos 75 commençaient à joncher le sol… Nous sommes arrivés à un dernier village où il n‘y avait plus personne, et pour cause : toutes les maisons étaient éventrées ; ça et là de larges pans de murs étaient écroulés ; le clocher sans doute protégé de la vue des Allemands par quelques arbres était en partie respecté mais une large plaie béante s’ouvrait à l’un de angles.

Nous avons fait en ce point une longue halte, pour laisser passer des soldats et des voitures qui revenaient de l’avant ; il pouvait être environ 22heures ; pour mieux me reposer, je m’étais allongé dans l’herbe avec mon sac sous ma tête, et, dans cette position confortable, j’admirais le lever de la lune très large sur un petit bois de pins ; le grand nuage noir avait fui, et il n’y avait plus maintenant au ciel que quelques vapeurs légères ; malgré le bruit du canon, et peut-être à cause du bruit du canon, cette heure nocturne, je vous assure, Mademoiselle, était bien belle.

Nous repartons enfin ; maintenant la route apparaît défoncée ça et là de trous énormes…Diable ! Elle est bien repérée et, le jour, il ne doit pas falloir s’y arrêter trop longtemps. Quelques pas encore et la colonne s’engage dans le boyau dont l’entrée s’ouvre à droite. Le boyau aura 8km de longueur : nous mettrons près de 2heures pour atteindre la tranchée de première ligne, en suivant un à un tous les méandres de cet étroit couloir, sur un sol irrégulier où l’on trébuche à chaque pas, car la lune n’est pas assez haute pour l’éclairer.

Cette voie n’est pas bien agréable à parcourir et nous arrivons vers minuit à son extrémité. Je reconnais le Poste où je dois coucher pendant 9 jours. C’est un gourbi (traduisez abri) à peu près semblable aux autres ; il est cependant muni de quelques planches qui s’efforcent de l’étayer ; on peut y tenir 3 en se serrant… Impossible, bien entendu de s’y placer debout.

Voici comment je divise les 16 brancardiers dont je dispose : 2 resteront avec moi, 4 se posteront dans les tranchées des 2 compagnies qui sont en 1ère ligne (2 dans chaque compagnie). Les autres brancardiers sous la direction de mon caporal (qui est un prêtre) s’abriteront tous au poste qui est beaucoup mieux construit et beaucoup plus sûr, au niveau des 2èmes lignes (éloignées de près d’un kilomètre des premières) et où sont cantonnées 2 autres compagnies. Le poste du médecin aide-major où nous devons évacuer nos blessés est à peu près à 1km plus en arrière encore.
C’est vous dire que mon rôle (vous me le demandiez dans votre dernière carte) est de donner le premier secours c’est à dire essentiellement d’arrêter les hémorragies et d’aseptiser et panser le plus rapidement possible les plaies. Au besoin le pansement est refait ou complété par le médecin aide-major.

Comme moyen d’hémostase (c’est-à-dire l’arrêt du sang) je n’en ai que 2 : le garrot et la compression directe. Mais il m’est interdit de poser une ligature artérielle. Je n’en ai pas les instruments, et je me suis rendu compte que dans la tranchée même, il est absolument impossible de tenter cette intervention (nous n’avons qu’à peine d’eau pour boire, et quelle eau ! à plus forte raison n’avons nos pas d’eau stérilisée).

En principe n’importe quelle hémorragie des membres, je peux l’arrêter, à la tête aussi ; au cou c’est déjà plus difficile. Mais au tronc et à l’abdomen, c’est impossible ; d’ailleurs pour y arriver, il faudrait une intervention très importante, dont mon médecin chef ne possède même pas les moyens et dont l’indication même est très discutée (avez-vous suivi les débats auxquels ont mené hier les principes suivis par le Professeur Hartmann dans le cas de Mr Calmette ?)

Je me suis fait venir par ma mère une seringue à injection hypodermique avec tous les médicaments d’urgence et j’ai déjà eu l’occasion de m’en servir.

En somme, je ne peux pas vous cacher, Mademoiselle, que, sauf cas rares, je n’aurai pas à utiliser les connaissances que je possède et un étudiant beaucoup plus jeune pourrait sans doute et avec un peu de sang froid et d’expérience faire ce que je ferai. Le seul mérite que j’aurai et que j’ai, puisque je viens de le faire pendant 9 jours, c’est de risquer la fatale marmite. C’est ce qui magnifie un peu le pauvre rôle de médecin auxiliaire ; le médecin aide-major ne peut guère faire plus au point de vue médical, et en tous les cas, il reste en arrière dans un solide abri où il attend les blessés pour les évacuer et où il n’a pas la consolation d’être à côté du soldat et de partager sa vie avec ses misères et ses grandeurs.

Avec les moyens dont je dispose, voici comment j’ai compris mon rôle : être le plus possible et constamment avec ceux qui se battent pour leur porter secours le plus rapidement possible (ce qui est essentiel pour le résultat thérapeutique) et ce qui est bien précieux au point de vue moral pour donner confiance aux soldats, car vous ne pouvez vous douter du plaisir qu’ils ont à me voir au milieu d’eux, prêt à les soigner le cas échéant. Je suis sûr que beaucoup m’aiment déjà. Je voudrais réparer si c’était possible les dommages causés par la lâcheté de certains médecins, dont j’ai entendu parler – lâcheté d’ailleurs compensée par certains qui sont morts en héros.

Parmi mes amis Internes des hôpitaux, j’ai déjà appris la mort de Lépine, Veriçotte, Warrot, Lévi-Trenkel ; beaucoup ont été blessés.

Cependant il ne faut pas exagérer les dangers ; je les crois moins grands que je ne me les figurais. Grâce aux tranchées il faut un nombre considérable d’obus pour atteindre un homme ; ainsi, malgré un bombardement assez régulier et par moment intense (mon secteur avoisine immédiatement le Labyrinthe) nous avons eu des pertes insignifiantes.

Les Allemands avec leurs grosses marmites font en somme plus de bruit que de mal ; les bombes et les grenades sont plus dangereuses ; quant à leur 77, ils est vraiment bien faible. Surtout comparé au 75 : j’ai failli éprouver la valeur explosive de ce dernier car il est fréquent d’entendre revenir vers nous des éclats, lorsque les coups sont tirés dans les 1ères lignes boches et nos hommes s’en méfient. Pensez donc, les 2 tranchées en regard sont éloignées de 60m environ, et un peu plus loin elles se rapprochent encore bien plus (30 M et même moins).

L’impression la plus pénible que j’ai ressentie ne résulte pas des marmites (quoique au début l’on croie qu’elles vont vous atteindre, rapidement on peut se défaire de ce défaut) c’est plutôt celle de vivre entre des morts ; vous ai-je dit que nos boyaux et nos tranchées sont par endroit garnis de cadavres plus ou moins bien recouverts ? Ici dépasse un bras recouvert encore d’un lambeau de manche, là un pied, là émerge un crâne noir ; mais je ne veux pas vous dire tout. Ça et là des petites croix s’érigent sur la tranchée, la plupart n’ont pas même un nom, et d’ailleurs les obus les bouleversent encore, remettant à découvert les corps. Ô pauvres morts anonymes. Et puis ces odeurs qui passent par moment dans l’air, et puis ces mouches, toutes ces horribles mouches qui bourdonnent…

Pardonnez-moi de vous en dire tant et d’évoquer pour vous ces tristes choses. Jouissez bien de la grande paix des montagnes, et ne pensez pas à moi dans la tranchée ; mais pensez que je suis avec vous par le souvenir des lieux où vous êtes

A.J.
P .S. je suis au repos pour 7 jours encore.

 

L'Abbé de Berteix près de l'abri du mouton, 1915. L’Abbé de Berteix près de l’abri du mouton, 1915.

Carte d’André Jacquelin à Elisabeth carré de Malberg, 15 août 1915

C’était étrange et beau, cette messe dite dans ce simple appareil par ce prêtre, sous le vêtement blanc de  qui dépassait la capote bleu clair… et parfois il y passait le brusque miaulement d’une balle ou le vrombissement prolongé d’un obus ou parfois le fracas d’une torpille ; et j’ai remercié Dieu de m’avoir accordé de vivre pendant vingt-trois années.

Mademoiselle E. Carré de Malberg
Villa Beaulieu
St Gervais-les-Bains
(Haute Savoie)

15 août 1915

Mademoiselle,

J’ai reçu avant-hier soir votre carte postale et il m’est très doux de regarder cette route qui constitue votre promenade favorite et où vous vous promenez peut-être en ce moment. Je suis de nouveau dans la tranchée depuis 4 jours et je vais y rester sans doute encore 5 ou 6 jours. Le secteur est calme en ce moment et bien moins nombreuses sont les marmites qui tombent sur nos tranchées, mais par contre nous précipitons sur les malheureux qui sont en face de nous de monstrueuses torpilles qui doivent produire des ravages épouvantables à en juger par la violence de leurs explosions.

Ce matin, pour obéir à la recommandation de ma mère, je me suis efforcé d’assister à la messe. Elle a été dite dans la tranchée à 60 mètres des Boches par mon caporal de brancardier, Monsieur l’abbé de Berteix. En dehors des soldats qui étaient aux créneaux de tir, il n’y avait là que moi et un officier qui a communié. C’était étrange et beau, cette messe dite dans ce simple appareil par ce prêtre, sous le vêtement blanc de  qui dépassait la capote bleu clair. Un soldat l’aidait à accomplir les rites. Comme il était 5 heures à peine, nous avions sur nos têtes découvertes un ciel plein de clarté jaune et légère ; et parfois il y passait le brusque miaulement d’une balle ou le vrombissement prolongé d’un obus ou parfois le fracas d’une torpille ; et j’ai remercié Dieu de m’avoir accordé de vivre pendant vingt-trois années. Qui sait ce que contient l’avenir ? Bah ! je l’envisage avec tranquillité. Je pense en toute sincérité avoir jusqu’ici agi selon le devoir et selon ma conscience, et j’ai la ferme résolution de continuer à agir ainsi aussi longtemps que je vivrai. N’estimez-vous pas que c’est suffisant pour aborder avec fermeté le problème de la mort ? Mais je vous parle ainsi parce que j’ai cru devoir envisager un événement toujours possible ici, quoique je garde intacte et entière, ma confiance en l’avenir. Très respectueusement avec vous

A.J.

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