L’art de la roulante

Les forges d’Audincourt sont mobilisées pour produire les fournitures de guerre, en particulier les obus de 220 mm en acier forgé et les cuisines roulantes à deux marmites. La Compagnie livre également à l’armée française des tôles pour divers usages comme pour la fabrication de casques ou pour des articles de campements. Son directeur, M. Raymond Joessel, oncle de François Carré de Malberg, lui écrit une longue lettre, autour de la question fondamentale des roulantes. Ce courrier commence  par un pastiche de La Fontaine et se poursuit avec des remarques parfois pleines d’humour… Il est heureux  que  ce « modeste appareil nourricier »  constitue un lien entre sa famille et François, et il lui sait gré de l’amener parfois à diriger une pensée, même rapide, vers eux.

Photographie envoyée par M. Joessel à François Carré de Malberg 1 Photographie envoyée par M. Joessel à François Carré de Malberg

Lettre du directeur des Forges d’Audincourt, M. Raymond Joessel, à François Carré de Malberg

Compagnie Des
FORGES D’AUDINCOURT
& Dépendances
Direction                                                                                   Audincourt, le ………………………………………….

A Monseigneur le Chevalier de Malberg

Tu chantes les cuisines dont je suis le père,
Fourbi de qui l’Histoire, encor que mensongère,
Contient des trucs époils, qui servent de leçons.
Tout cuit en mon ouvrage, et même les poissons
Ce qu’ils deviennent ravit les gastronomes :
Je me sers de singe pour sustenter les hommes
Illustre officier au cor aimé des cieux
Sur qui le monde entier a maintenant les yeux
Qui faisant frémir les boches les sales têtes
Comptera désormais ses jours par des conquêtes,
Quelque autre te dira d’une plus forte voix
Les hauts-faits des Chasseurs dont tu es le roi.
Je vais t’entretenir de moindres aventures,
De chaudrons, de marmites, des roues de la voiture,
De rata et de ris, de jus, de confiture.
Car en édifiant au poilu ce fourneau
Certes, on eut pu fignoler un peu le tableau.
Mais si de t’agréer je n’emportais le prix
J’ai eu du moins l’honneur de l’avoir entrepris.

(Selon La Fontaine)

Eh bien ! oui, tu as raison, il y a bien des critiques à faire à ces cuisines. Les tôles de foyer notamment sont peut-être un peu faibles, mais les poids étaient rigoureusement imposés.

D’où la presque impossibilité de faire assez fort.

Quant aux contenances, tu as raison. Cela m’avait tellement frappé (car les contenances étaient également imposées). Que dès le mois de mai 1915 je proposai un type à 4 marmites. Je suis autorisé à présenter un type que j’ai jugé très intéressant et au Ct d’Août 1915 ce type fut envoyé à la section technique de l’artillerie puis envoyé à une armée pour essai. Voici les contenances que je fixai. 4 marmites. Soupe 250 l. Marmite à viande 100 l Marmite à légumes 100 l M. à café 70 l + Four à rôtir.

Ce type à 2 foyers, très bien construit, très bien étudié fut accompagné d’un rapport constituant une véritable étude de la question (pendant un mois, je fus le meilleur ami de tous les cuistots des troupes qui passaient dans notre région et près desquels je m’imprégnai des habitudes « de la bonne cuisine française » – et d’odeur de graillon.

Aussi rapports tous eminament éminemment (est-ce mieux écrit la 2ème fois ?) favorable.

On décida de nous commander immédiatement des cuisines de ce type. Mais par suite de circonstances spéciales on décida entre temps de faire un concours sur notre programme – sur mon programme.

Tu vois ma tête ! Je concourus néanmoins et je possède encore ici le type qui fut très apprécié au concours. Il y avait des détails très intéressants. Aussi l’attelage était la reproduction de l’attelage du 75.

La cheminée à rabattement était maintenue rigide par un système à levier (type de celui de nos couvercles), même système de fermeture très simple que je me suis amusé à combiner. Ses lignes générales très bien. Mais à ce moment la question des obus se mit à primer sur tout le reste j’abandonnai la construction et c’est ainsi que j’aurai été le seul à ne pas construire les cuisines roulantes de mon type (on en a construit 6 000).

Inclus une photographie de la cuisine qui fut présentée au mois d’août 1915.

Photographie envoyée par M. Joessel à François Carré de Malberg Photographie envoyée par M. Joessel à François Carré de Malberg

Compagnie Des
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Direction                                                                                   Audincourt, le …………………………………………..

Mon cher ami

Voilà un bien long discours sur ce sujet intéressant des cuisines, mais c’est malgré moi. Je suis empoigné par la question, car je l’ai tellement étudiée pour notre 2ème type que je commençais à acquérir la modeste conviction que je devenais un Maître, en Roulante.

Enfin en ce moment le canon tonne et il y a mieux à faire que des cuisines – tu le comprends. Néanmoins je reste reconnaissant à ce modeste appareil nourricier de constituer ce lien entre toi et Audincourt, et je lui sais gré de t’amener parfois à diriger une pensée, même rapide, vers nous. C’est évidemment un genre d’antenne d’émission à laquelle je n’avais pas songé. Chose étrange, en les construisant et lorsque je les voyais partir par longs trains dirigés vers le front, je songeai à ce petit trait d’union qu’elles constitueraient avec ceux qui là-bas défendaient notre sol et que je connaissais. C’est encore mieux quand il s’agit de ceux que l’on affectionne et c’est ton cas, mon cher neveu, car nous pensons bien à toi ici – sans te le témoigner d’ailleurs – et c’est un crime que je me reproche souvent.

Tes cousins – comme nous-mêmes – sont pleins d’admiration pour toi. Je sais comment, si vaillamment, tu fais ton devoir, quel admirable dévouement tu apportes à la belle cause que nous défendons, belle mais terrible par les circonstances où elle vous place depuis des mois. Aussi notre reconnaissance, mon cher François, est faite d’amour et de piété pour vous. Combien de fois cela m’est arrivé en rencontrant une troupe retour du front. On voudrait manifester quelque chose, dire ce qu’on ressent, on ne peut pas : ça gonfle trop.

Merci de la photo des officiers de 2ème du 11° BCA [1]. Quelle chic allure, nos officiers, crânes, le regard franc, instruits, humains fruits du merveilleux génie latin, fleurs d’une vraie et haute civilisation. Ah non ! Les boches n’en ont pas de pareils.

C’est un précieux souvenir pour moi cette photo. Quel rôle tu auras joué dans cette formidable tragédie.

Quelle génération vous constituerez d’honneurs trempés, d’une race magnifique. Vivant dans ces brumes de la défaite quarantenaire, qui aurait cru à cette étincelle qui couvait dans vos âmes ? Enfin la victoire est en marche – comme la vérité – ce sont les dernières lueurs toujours plus éclatantes de l’incendie. Et bientôt, j’espère vous nous reviendrez.

Tu sais qu’il me reste bien des projets à mettre à exécution ici. Il ne faudrait pourtant pas négliger de faire une silhouette pour tirer au révolver, comme tu le demandais, car enfin tu as eu si peu d’occasion de faire des tirs intéressants que le besoin se fera sentir – certainement – de faire mouche sur une planche…

Voilà où nous en étions !! Où sont les souvenirs et les neiges d’antan ?

Crois, mon cher François, à notre plus vive affection. Mille choses de tes cousins et cousine.

[1] François Carré de Malberg est passé au 11° Bataillon de Chasseurs Alpins depuis le 24 août 1915

Remerciements à la Maison du Patrimoine des Forges d’Audincourt et à Maryse Boillat pour la communication du nom du directeur qui n’était pas mentionné dans le courrier.

 

 

 

 

Vos commentaires

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  1. Joëssel

    Heureuse et surprise de lire ici une lettre de mon arrière grand-père. Merci et bravo pour ce blog ! Odile

  2. Pingback: 385/journal de la grande guerre: 24 août 1915 | 1914-1918: Reims dans la Grande Guerre

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