La Somme: Juillet-Août 1916. François dans la bataille.

Si André profite d’un repos bien mérité après Verdun, le bataillon de François est engagé sur un autre terrain tout aussi terrible: la Somme. Cette bataille  fut l’une des  plus meurtrières de l’histoire, avec parmi les belligérants 1 060 000 victimes, dont environ 442 000 morts ou disparus en quatre mois et demi (entre le 1er juillet et le 18 novembre 1916…). Comme l’écrivait François, c’était tout simplement infernal et, en première ligne, sans grand espoir d’y survivre. (Mise en ligne le 2 Janvier 2016)

Carte postale collective envoyée à François Carré de Malberg à l’initiative d’Elisabeth Carré de Malberg, 14 juillet 1916

Carte collective du 14 juillet 1916 (recto). Carte collective du 14 juillet 1916 (recto).

Je fais un voyage ravissant et inédit pour moi… Le saucisson également !

Exp d’Annecy au
Lieutenant F. Carré de Malberg
11è Bataillon de chasseurs alpins 6ème compagnie, Secteur 192
14 juillet 1916

En passant dans ta ville de garnison[1] et près du lieu où repose ton grand Patron nous t’envoyons un très affectueux souvenir
Élisabeth

Je fais un voyage ravissant et inédit pour moi, merci de ta carte, je t’écrirai bientôt plus longuement. Je t’embrasse bien fort
Odile

J’en suis aussi
Monda[2]

Le saucisson également !
Une vieille tante[3] qui pense souvent à son brillant neveu

Au recto sur l’image :

RCM tu devines bien tout ce que veulent dire ces trois lettres de signature[4]

[1] Annecy (François est chasseur alpin).
[2] Raymonde, Fille de Gabrielle Carré de Malberg et de Maurice Jacques, cousine de François.
[3] Marie Carré de Malberg dite Tatane
[4] Raymond Carré de Malberg, bien sûr…

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à François Carré de Malberg, 27 juillet 1916

Je me souviens que tu m’as dit : « Les lettres font tant de plaisir au front…  » et j’éprouve un amer regret de te faire les miennes si rares. Mais, vois-tu, ce n’est pas uniquement négligence, encore moins mauvaise volonté, c’est je te l’avoue, parce qu’il est très difficile à ceux de l’arrière d’écrire à ceux de l’avant…

St Gervais
27 juillet 1916

Mon cher François,

Tu serais bien en droit de me retourner certains reproches qu’il m’est arrivé de t’adresser plusieurs fois ces derniers temps…

Depuis plus d’un mois je te dois des remerciements pour une lettre et une photo qui me furent envoyées de Paris, une carte adressée à Vesoul et enfin une autre carte qui m’apportait tes vœux d’anniversaire et qui m’a touchée plus que je ne puis te le dire, mais le croiras-tu puisque je n’y ai pas encore répondu ?…

Aujourd’hui, nous venons de recevoir une longue lettre de ton père à laquelle était jointe une copie des cartes que tu as adressées à tes parents ces derniers jours, depuis que tu es… où nous savons ! Le récit de ta vie de guerre, récit très succinct évidemment mais si vivant, nous a tous bien intéressés et, parce que nous avons lu entre les lignes, bien émus aussi…

Te voilà de nouveau et plus que jamais au sein de la grande bataille où se joue le Destin de la France, la Gloire et les dangers sont ton partage et nous, à l’arrière, nous ne pouvons même pas nous figurer ce qu’est l’atmosphère de ces batailles, nous ne pouvons qu’attendre, espérer, frémir…

Parce que j’ai lu tes cartes tout à l’heure, je secoue mon apathie, je t’écris : je voudrais que cette lettre t’apporta ma pensée et mon affection ; j’ai honte vraiment d’être restée tant de semaines sans t’écrire ; je me souviens que tu m’as dit : »Les lettres font tant de plaisir au front… » et j’éprouve un amer regret de te faire les miennes si rares. Mais, vois-tu, ce n’est pas uniquement négligence, encore moins mauvaise volonté, c’est je te l’avoue, parce qu’il est très difficile à ceux de l’arrière d’écrire à ceux de l’avant…

Je songe avec mélancolie aux temps heureux d’avant la guerre où une amitié toute fraternelle et confiante nous unissait, je songe à l’intimité qu’il y avait entre nous alors et, maintenant, il me semble que je ne te connais plus et qu’un abîme nous sépare… On dit – c’est un lieu commun – que ceux de l’arrière doivent encourager et soutenir l’ardeur des combattants, mais qu’ils sont misérables ces encouragements des gens de l’arrière et qu’en avez-vous besoin, vous qui savez trouver en vous-mêmes la force de l’héroïsme !

Alors dans les lettres que nous vous écrivons, faut-il parler de la pauvre vie mesquine que nous vivons en marge de la guerre et trop souvent en oubliant la guerre ?… Quel récit lamentable et si peu intéressant pour vous ! Tu le vois, je cherche et je ne sais pas ce qu’il faut t’écrire et pourtant, même si nos âmes ne peuvent plus se joindre, je voudrais que tu sois certain toujours de la fidélité et de la profondeur de mon amitié pour toi…

Odile t’a déjà donné, je crois, des détails sur notre arrivée à St Gervais. Je suis très heureuse qu’elle ait pu se joindre à nous pour ce séjour ; son gentil caractère une bien agréable compagnie et il me semble, que n’étant pas insensible aux beautés de la nature elle jouit beaucoup de ce pays ; ses ravissements nous sont une source de plaisir. Quelle différence il y a avec la façon d’apprécier de Monda !

Hier, du haut du Prariou nous avons aperçu de loin Chamonix, la mer de glace et la pointe du Brévent et l’on t’a donné un long souvenir, rappelant même certaine façon intempestive que tu avais eue de lancer ta canne par-dessus d’inoffensifs touristes… boches, si je me souviens bien ! Et t’avais-je écrit l’année dernière que la « zeppelin halle » de Chamonix s’était transformée en « Taverne alsacienne » ? Espérons qu’après la guerre la primitive enseigne ne réapparaîtra pas ! On jouit vraiment en ce moment de ne plus rencontrer dans ces montagnes que des Français et beaucoup de Françaises qui, sans être habillés de vert et sans plume de coq au chapeau font pourtant gaillardement les promenades.

Allons, au revoir, mon cher François, tous se joignent à moi pour t’envoyer leurs meilleures affections et te dire que nous pensons beaucoup à toi et que nous sommes très fiers de toi.

Lettre de Félix Carré de Malberg à François Carré de Malberg, 9 août 1916.

Au revoir mon capitaine – je t’embrasse de tout mon cœur qui demeure si fier, si plein de toi et je pense à toi plus tendrement que jamais au moment où vous vivez dans une telle tourmente.

Belfort 9 août 1916

Mon chéri, nous avons eu ce matin ta carte du 4 et cet après-midi m’arrivent les photos et les cartes postales du bataillon – mais je me demande toujours ce que c’est que cette figure de salaud que tu m’as déjà envoyée un première fois à je ne sais quelle effet[1]. Combien émouvante cette autre et grande photo où tu as noté et numéroté les héros de la sanglante affaire du 20[2]. Qu’êtes vous devenus depuis ? J’ai à me le demander. Particulièrement suggestifs en effet, les communiqués de ces jours ci indiquent une reprise de l’offensive de votre côté, mais sur les autres fronts cela donne bien aussi. Les italiens s’en sont mêlés cette fois et assez aigrement semble-t-il.

Dois-je te féliciter de ta prise de commandement d’une compagnie. Les chasseurs avaient annoncé cet événement à mon chauffeur quand je t’ai vu à Kruth[3] – c’était la « vox populi » qui s’élevait déjà alors. Je fais des vœux ardents mon chéri pour que ta tâche soit simplifiée et, si tu dois avoir un troisième galon … ? pour qu’il rayonne du même éclat que tu as mis au précédents. Je pense à ceux de lamé que tu portais il y a deux ans à Mulhouse – que de chemin, que de visions terribles depuis – mais quel glorieux passé vous vous préparez vous qui aurez vu ces grandes choses !

Rien de neuf aujourd’hui. Une jolie petite lettre pour gd mère dont c’est demain la fête, nous lui offrirons quelques fleurs pour que l’événement ne passe point inaperçu – mais de quelles autres réjouissances est on capable en ce moment. Au revoir mon capitaine – je t’embrasse de tout mon cœur qui demeure si fier, si plein de toi et je pense à toi plus tendrement que jamais au moment où vous vivez dans une telle tourmente.

FCM

[1] Nous n’avons pas trouvé trace de cette photo qui reste énigmatique…
[2] Photo mise en ligne dans le post du 5 mai 1916. L’affaire du 20 (formule pudique!) c’est l’attaque par le régiment de François de la Grande Clairière et du bois de Hem. A l’aube dans une brouillard qui masquait les objectifs, les compagnies dans un ordre parfait bondissent en avant. A quelques pas du but les allemands se dévoilent et les mitraillent à bout portant… Les vagues tombent en rangs alignés, chefs en tête; d’autres surgissent à leur place. Quelque soldats atteignent le bois de Hem: ils sont peu nombreux, isolés, ils se terrent dans des trous. Deux ou trois heures ont suffit pour faucher les deux tiers du 11° Bataillon. (Note rédigée avec l’aide de « Historique du 11ème Bataillon de Chasseurs Alpins », Etampes, imprimerie Dormann, 1920 repris à l’adresse: http://horizon14-18.eu/wa_files/BCA_11_Histo.pdf)
[3] Kruth est situé dans la haute vallée de la Thur, en contrebas de la route des Crêtes.

Carte de François carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 6 août 1916.

6 Août 1916

Reçu ta longue et charitable lettre où tu te donnes vraiment par trop de mal pour expliquer des choses évidentes savoir que 2 années de guerre font d’un homme à peu près policé, une brute et un être qui ne vit plus que sous l’emprise de formidables réactions physiques et morales. Qu’à cause de cela il y ait comme tu dis « un abîme entre nous » c’est assez naturel mais il n’empêche que dans les heures les plus âpres les combattants ont toujours une pensée affectueuse et suppliante pour les leurs.

Je suis rentré au sein du Bon et je vais avoir à vivre de nouveaux moments graves, de plus cette fois en acteur et non plus en spectateur comme l’autrefois. Par de fort brèves cartes je me propose de vous tenir au courant de ce que j’aurai vu et entendu ? Mille souvenirs à vous tous. F. C.M.

Carte de François carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 12 août 1916.

Toutes ces choses je les dis à vous, plus facilement qu’à mes parents qui seraient trop émus mais vous voudrez bien leur redire… après…

Carte de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 12 août 1916. Carte de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 12 août 1916.

12 août 1916 17h10

« L’Angleterre compte que chacun fera son devoir » comme disait Nelson……

Tu peux regarder cette indication horaire avec attention. Elle marque une époque dans l’histoire des batailles de la Somme. C’est le moment suprême où les Français pensent aux leurs et à leur pays avant de sortir des tranchées et se précipiter baïonnette haute, sur le « Erbfeind[1] ». C’est l’heure du déclenchement de l’attaque d’aujourd’hui. En ce moment même nos canons tirent à la même vitesse que les mitrailleuses et les vibrations de la flamme de ma bougie sont ininterrompues. C’est tout simplement infernal. Nous sommes dans une position « dite de réserve » mais cela ne va pas durer et nous allons dans la nuit prochaine entrer en ligne. Je commande une compagnie de jeunes gens dont l’entrain est joli à voir, mais à cette dernière minute il y a tout de même de la mélancolie et quelle grandeur à mener ces jeunes classes au feu.

Toutes ces choses je les dis à vous, plus facilement qu’à mes parents qui seraient trop émus mais vous voudrez bien leur redire… après… combien mon âme a été près d’eux. De vous aussi il me semble que je me rapproche très fort et je vous adresse mon salut plein de tendresse. Sois ma chère Elisabeth, auprès de tous les tiens et d’Odile l’interprète de ces sentiments.

François

[1] Erbfeind : ennemi héréditaire.

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