La lettre perdue

Une lettre envoyée à l’ambulance s’est perdue. Odile et Elisabeth Carré de Malberg, les deux cousines, sont inquiètes. Elles risquent d’être compromises, et leurs amours dévoilées. Un siècle plus tard, ce sont ces courriers qui nous ont permis de comprendre les noms de codes (tirés du Tasse) et les subterfuges  (les petits papiers glissés dans les doublures des enveloppes).

Geo Chenest au  Laboratoire de l'Ecole des Roches (début 1914) L'École des Roches a été fondée en 1899 par Edmond Demolins près de Verneuil-sur-Avre (Eure), dans un domaine de soixante hectares. Elle s’inspire des institutions scolaires britanniques : chefs de maison, capitaines… Le sport et la relation à la nature y sont favorisés. Les Roches se veulent ainsi une École Nouvelle pour les élites nouvelles. Elle fut longtemps un haut lieu de la pédagogie active. C'est une institution d'esprit "républicain", anglophile et proche d’un christianisme social. Geo Chenest au Laboratoire de l’Ecole des Roches (début 1914).  L’École des Roches a été fondée dans un domaine de soixante hectares, en 1899, par Edmond Demolins près de Verneuil-sur-Avre (Eure), . Elle s’inspire des institutions scolaires britanniques : chefs de maison, capitaines… Le sport et la relation à la nature y sont favorisés. Les Roches se veulent ainsi une École Nouvelle pour les élites nouvelles. Elle fut longtemps un haut lieu de la pédagogie active. C’est une institution d’esprit « républicain », anglophile et proche d’un christianisme social.

 Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à sa cousine Odile, 26 décembre 1914

…je crois que je sortirai très changée de la guerre. Il est pourtant un rêve que je n’oublierai jamais…

Caen – 26 décembre 1914

Ma chère Odile,

Je trouve le temps très long sans aucune lettre de toi depuis mon passage à Paris, je dirai même que ton silence m’inquiète…

Peut-être n’as-tu plus rien d’intéressant à me communiquer sur le sujet favori ?… et cela expliquerait ton silence, ou bien, tu as quelque fâcheuse nouvelle à m’apprendre, quelque pénible vérité à me dire ! En ce dernier cas, ne crains rien et parle franchement, je t’en prie !

Je suis prête à tout, je suis résignée et je me fais une raison ! Les évènements actuels sont certainement pour beaucoup dans mon état d’esprit, je crois que je sortirai très changée de la guerre. Il est pourtant un rêve que je n’oublierai jamais…

Mais, je t’en prie parle ou plutôt écris-moi, si tu sais qq chose, même de très mauvais.

Ici, c’est toujours le même train-train. Nous sommes bien contents d’avoir Papa, mais ce n’est pas encore cette fois qu’il nous remmènera à Nancy. Quelle patience il faut ! Le temps me semble bien long, de plus en plus long !

Je pense que tu dois être contente de pouvoir maintenant t’occuper utilement et d’aller à St Just. Ta lettre à Bubi nous a fait grand plaisir et nous a bien intéressés. Et ta mère ? Quand reviendra-t-elle de Belfort ? Nous avons expédié ces jours-ci à François un paquet de Noël contenant des victuailles variées. J’espère qu’il en aura quelque plaisir et surtout qu’il comprendra que nous pensons beaucoup à lui.

– Nous avons aussi célébré la fête de Noël, hier à l’ambulance : il y a eu concert, goûter, loterie etc.

C’était gentil et les blessés ne sont pas à plaindre on les gâte sans cesse.

– J’ai encore découvert un Alsacien parmi mes clients, un garçon boucher… Il avait déjà déserté en temps de paix pour s’engager dans l’armée française et c’est un vrai type du pays – Ces découvertes-là sont mes meilleures joies.

– Je vais souvent penser ces jours-ci aux vacances de l’année dernière… mes amitiés à Geo. Je t’embrasse de tout cœur, ma chère petite Odile.

Lily

[En marge gauche haut] Qu’as-tu dit de la carte-photo[1] ? je pourrais être mieux, n’est-ce pas ?

[1] Elisabeth a  envoyé une carte à sa cousine la représentant avec l’équipe médicale de son ambulance comme à François Carré de Malberg et à Jean Chenest.

Lettre d’Odile Carré de Malberg à sa cousine Elisabeth, fin décembre 1914

On ne sait rien et cette guerre d’usure est bien longue ! Les communiqués de Joffre sont très monotones !

Mon Elisabeth chérie,

N’as-tu pas reçu la lettre que je t’ai écrite peu de jours après ton passage à Paris et que j’ai envoyé à l’ambulance, cela m’étonne que tu m’accuses d’un si long silence. Je sais bien que voilà plus de 15 jours que j’ai eu le plaisir de t’embrasser, en ce moment 15 jours c’est long à vivre. Aussi je viens un peu te distraire en te donnant de mes nouvelles et aussi en te remerciant de ta délicieuse lettre que je reçois à l’instant et de tes bons vœux pour 1915. Moi aussi je voudrais que 1915 t’apporte beaucoup de bonheur, de satisfactions sous tous les rapports et surtout la réalisation de ton rêve, oh cela je te le souhaite de tout mon cœur qui a une immense affection pour toi chérie ! Mais comme tu dis pensons à la France. De quoi ce jour de l’An si proche sera-t-il l’aurore ? Sera-ce de nouveau une année terrible, ensanglantée par tant de batailles et de cruautés, attristée par tant de pillages, angoissée par tant de morts, de sang et de larmes, ou bien sera-ce une année de délivrance, de victoire, de paix, de gloire enfin de manifestations grandioses, de Te Deum, de réparation ? Je ne sais, mais je voudrais pouvoir souhaiter et désirer cette dernière supposition ! Est-ce que 1915 sera un cauchemar aussi terrible que 1914, j’ose espérer que non, Dieu ne le permettra pas, car le châtiment que nous supportons est déjà très grand et la miséricorde divine se fera bientôt sentir à notre égard. Tu as su qu’on devait apporter des jouets et des vêtements aux petits Alsaciens Lorrains pour Noël, on n’a pu le faire car le général qui commande les opérations en Alsace n’a pas permis à Mr Lacegel et à Mr Siben d’aller dans la zone des armées à cause des opérations militaires qui s’exécutaient à ce moment, c’est pourquoi ils ont remis leur distribution à plus tard et attendent un moment propice pour le faire.

Il y avait environ 3000 paquets, j’ai aidé à les faire et à les composer.

Tu sais que j’ai été à St Just dernièrement, mais c’était pour remplacer Madeleine car je ne suis pas véritablement inscrite pour cette œuvre à mon grand regret ; d’abord c’est très difficile de se procurer une carte d’identité et puis les équipes qui se remplacent successivement sont complètes, comme je ne puis y aller seule, et que ns ne pouvons non plus y aller à trois à la fois, je ne pourrais jamais y aller qu’en remplacement. J’espère qu’une des Chenest voudra encore me céder sa place car cela m’intéresse beaucoup. D’autre part, il est possible que ns rentrions bientôt à Belfort, nous avons maintenant un permis qui nous autorise à revenir à Belfort entre le 25 décembre et le 20 janvier cela fait que ns pouvons choisir la date. Seulement on trouve que c’est encore dangereux de retourner là-bas et Papa écrivait dernièrement que Maman serait peut-être obligée de rentrer à Paris au plus vite à cause d’une nouvelle attaque allemande. En attendant elle est toujours là-bas et les choses ont l’air de marcher mieux, ils ont de bonnes nouvelles de François, qui a passé Noël dans la tranchée, je lui ai envoyé aussi un paquet de friandises de toutes sortes pour qu’il ait un peu de plaisir là-bas. Il a envoyé pour mon Noël 50 s de sa solde, n’est-ce pas gentil et touchant de sa part ? Les Français sont paraît-il pas loin de Colmar !?… On ne sait rien et cette guerre d’usure est bien longue ! Les communiqués de Joffre sont très monotones !

Gr Mère a reçu de M. Thérèse une copie d’une longue lettre de l’oncle Féfé dans laquelle il raconte avec beaucoup de précision, ses combats, ses fatigues et comment il a été blessé, il a dû souffrir horriblement et un moment on lui a donné l’absolution croyant que c’était fini. C’est une balle perdue qu’il a reçu et qui entrée par le dos non loin de la colonne vertébrale ; il raconte qu’il suffoquai beaucoup et qu’il ne pouvait parler, on l’a mené ds une ambulance qui faillit être incendiée par les obus allemands et il n’y avait que 4 sœurs de la Toussaint qui tenaient tête à 200 blessés. La lettre est excessivement intéressante et émouvante de détails, on se demande parfois en la lisant si ce n’est pas un roman d’aventures

Merci de la carte photo, je trouve que tu y est très bien et un certain Monsieur au nez pointu et à cheveux noirs (Remond) t’a beaucoup appréciée dessus. L’autre[1] l’a regardé sans dire un mot selon son habitude. Par exemple, Madeleine. trouve très incorrect et très antihygiénique que tu ne portes pas de coiffe.

La dessus cousine chérie je t’embrasse avec toute la tendresse de mon cœur.

[ajout du côté de la lettre au dessus des écrits précédents] Embrasse aussi bien fort tes parents et souhaite leur une bonne et heureuse année de ma part en attendant que je le fasse moi-même.
A l’instant Tante Cécile arrive me dire que vais demain à St Just pour 1 jour seulement, cela va m’empêcher d’écrire à tes Parents à temps – veux-tu m’en excuser auprès d’eux.

Ta cousine

Odile

[1] Sans doute Pierre Chenest…

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à sa cousine Odile, 14 janvier 1915

Nous avons reçu une ravissante lettre de François, écrite dans la tranchée, pour nous souhaiter une bonne année ! Pauvre Frantz, malgré sa belle et grande confiance dans la victoire finale, il semble bien mélancolique.

Caen 14 janvier 1915

Ma chère petite Odile,

Où a-t-elle passé cette lettre que tu me dis m’avoir écrite, peu de temps après mon passage à Paris ? Je suis affolée en y pensant… Où la chercher ? Je crois que par le temps qui court, inutile de faire des réclamations à la poste et d’ailleurs, ma plus grande crainte est que la lettre ne soit tombée entre les mains de quelque sous-officier de l’ambulance, peu scrupuleux et par contre très curieux… Je t’assure que je suis très embêtée ! mais tant pis, il n’y a rien à faire ; seulement ne m’écrit plus à l’ambulance, cela a trop mal réussi ! Si tu as encore des nouvelles intéressantes à me donner – ce dont je doute hélas – écris-moi à la maison une lettre où il ne sera absolument pas question du « sujet favori » et à laquelle tu joindras un petit billet complémentaire.

Pauvre glorieuse Bellinde[1] ! Elle continue à être bien en peine de son ami Amyntas… Quand donc saura-t-elle se faire une raison ! Pourtant, je t’assure qu’elle peut encore se réjouir de la joie des autres et elle réclame force détails sur les nouvelles aventures de Dorine et d’Alcée… D’Alcée transformé en dieu Mars !

Voici Noël passé et nous sommes toujours à Caen, je prends mon mal en patience et d’ailleurs nous combinons chaque jour une nouvelle façon de nous sortir d’ici ! En tous cas, j’espère bine aller passer une huitaine de jours à Paris, dans le courant de février. Pourvu que tu y sois encore ! Mais je prends la bonne et ferme résolution de ne plus courir après Amyntas… Prends note !

Je suis toujours assez occupée à l’ambulance amis voici longtemps qu’il n’est plus arrivé de nouveaux blessés et nous avons surtout des convalescents revenus des plages voisines où on les avait d’abord traités et auxquels il faut maintenant faire des massages, de l’électricité, de l’air chaud etc. Je suis passée masseuse mais ce métier n’a rien d’amusant. Si ce n’était mon dévouement pour les blessés, j’enverrais vite tout promener, car j’ai quelque fois le temps bien long en frictionnant bras ou jambes. Je suis toujours au mieux avec l’interne… C’est ma meilleure distraction, d’avoir avec lui et l’un des infirmiers, de grandes discussions littéraires et religieuses. Dimanche nous avons tiré les rois, à la salle de pansement (nettoyé et très appétissante pour la circonstance !) j’ai été reine et mon caporal Belge roi ; il s’en est suivi une grande ovation à l’Alsace et la Belgique. Tu diras à Madeleine que c’est par modestie et pour ne pas me faire remarquer que j’ai renoncé à porter mon petit bonnet d’infirmière… Et c’est un grand sacrifice, d’abord pour ma coquetterie, ensuite, parce que cela n’a rien d’agréable d’avoir les cheveux perpétuellement parfumés à l’éther et à l’iodoforme ! Mais, je suis seule infirmière de la Croix Rouge à l’ambulance du lycée ; il y a déjà un régiment de vieilles dames, employées dans les salles, qui me jalousent horriblement, parce que je suis admise à faire les pansements et à assister aux opérations. Que diraient-elles, si je faisais encore des manifestations de costume ? Je ne porte même pas le brassard auquel j’ai droit !

Nous avons reçu une ravissante lettre de François, écrite dans la tranchée, pour nous souhaiter une bonne année ! Pauvre Frantz, malgré sa belle et grande confiance dans la victoire finale, il semble bien mélancolique. Le temps doit leur paraître si long, à ces pauvres braves, qui se battent toujours, sans pouvoir avancer ! Et maintenant voilà encore qu’il neige ! Ah ! Je connais un veinard, au coin de son feu : c’est Pierre !! Adieu ma petite chérie, ne m’oublie pas auprès de ta grand-mère, mes amitiés aux Chenest et à toi ma meilleure tendresse. Je t’embrasse de tout cœur et merci de ta dernière bonne lettre.

Lily

[1] Voir « Ruses de guerre »

Pierre et Georges Chenest enfants (photo tirée d'un album de Félix Carré de Malberg Pierre et Georges Chenest enfants (photo tirée d’un album de Félix Carré de Malberg

Lettre d’Odile Carré de Malberg à sa cousine Elisabeth, 10-13 janvier 1915

Pierre acquiesçait à ses demandes avec gentillesse et je suis sûre lui qui ne montre jamais rien qu’il était ému de voir son jeune frère partir car après le départ il est resté un instant seul avec moi, devenu très sérieux contrairement à ses habitudes.

Paris 10 janvier 1915

Ma chère Elisabeth,

J’ai beaucoup de choses à confier à ce papier c’est pourquoi je te l’envoie à l’ambulance afin d’être plus libre de te dire tout ce que je pense. Je t’écrirai plus tard une 2° lettre ou carte te redisant les choses qui intéressent ta Mère.

Tout d’abord il faut que je te confie que je suis bien triste oui très triste ! Les inquiétudes et les angoisses que je ressent pour mon cher petit frère m’oppressent de plus en plus, je ne sais pourquoi, il me semble que je change à mesure que les jours s’avancent, j’éprouve les choses d’une toute autre façon et jamais depuis le commencement de la guerre je n’ai été aussi anxieuse au sujet de mon frère que maintenant j’en ai des cauchemars la nuit. Vois-tu ns avons eu tant de chance jusqu’ici que je crains que ns ne la payions cher ! Il nous a écrit à Grand Mère et à moi deux lettres ravissantes et touchantes pour le nouvel an, ns remerciant des friandises que ns lui avions envoyé. Pense donc, il est sans cesse exposé avec ces combats terribles qui se livrent en ce moment en Alsace.

La seconde cause de ma tristesse c’est que le dernier de mes cousins Chenest vient de s’engager au 61° d’artillerie à Rennes. Oui, mon cher Geo[1] vient de faire ce beau mouvement, il devance l’appel de la classe 16 et part demain soir pour son cantonnement ou il va se préparer pendant 9 mois à canoner les Boches et hélas … à se faire tuer aussi…

Je suis bien chagrine de ce départ, car vois-tu je l’aime beaucoup ce pauvre Geo et lui-même dans ces derniers temps m’avait témoigné beaucoup d’affection et m’aimais comme il m’a dit hier au soir comme une sœur ; alors cela me fait mal de penser que ce jeune adolescent, ce beau garçon va aller se jeter lui-aussi dans cette fournaise terrible ou depuis 6 mois tous les fils de France meurent et répandent leur sang si héroïquement. Et il y va la gaieté au cœur et la joie au visage comme un jeune et généreux Français ardent de donner sa vie pour son pays.

Je n’ai pas besoin de continuer le panégyrique de Geo, tu le connais aussi bien que moi, et tu te doutes des sentiments avec lesquels il part.

Tante Cécile ne le montre pas, mais elle est très affectée de ce dernier sacrifice qu’elle vient de consommer en permettant à son dernier fils de partir, certes il devait partir tôt ou tard mais elle pouvait le garder encore 2 mois et attendre l’appel de la classe. Mais lui trop impatient l’a supplié de partir avant, et voilà comment ce soir il est venu me dire au revoir en me demandant de ne pas pleurer ce que je n’ai pu lui promettre car cela me fait trop de peine. Malgré tout j’ai passé une bonne partie de ma jeunesse avec lui, nous avons partagé bien des jeux ensemble et je m’étais sans m’en douter attachée à lui, comme je t’ai dit plus haut il m’avait dans ces derniers temps manifesté cette affection qu’il avait en retour pour moi et que, en somme il ne m’avait jamais montré. J’étais même étonnée de son expansion et de ses sentiments, lui d’ordinaire si froid ou si timide, et puis je me suis dit que lui aussi avait grandi, et que son caractère et ses impressions d’homme commençaient à se dessiner, c’est pourquoi j’ai fini par comprendre ce changement en lui.

La troisième cause c’est que j’ai revu Colonna qui lui aussi va partir comme sous lieutenant au 46° de ligne dans 15 jours pour le front, il est ravi, mais moi je ne le suis pas du tout. Si tu savais combien il est charmant dans son uniforme bleu clair avec sa petite moustache blonde, c’est le type de l’officier Français souriant et moqueur en même temps que mâle et fier, il y a loin du Colonna d’autrefois soigné, bichonné, parfumé à outrance et rasé comme un acteur ; il est rajeuni de 10 ans et ce nouveau métier le rend beaucoup moins poseur et plein de lui-même. Enfin je te le dis franchement il a tous mes amours (pardonne moi je ne devrais pas m’occuper de ces choses là dans les temps ou nous vivons, mais que veux-tu 19 ans c’est l’âge terrible, car ou on aime plus sérieusement et avec moins de passion et d’engouement) enfin pour finir il faut que je te raconte que ces amours ont fait du bon travail. Depuis quelque temps il m’envoyait sans cesse par Madeleine des souvenirs respectueux en manière de politesse pour la douce Dorine etc ; j’ai fini par lui écrire une carte, dont il m’a remercié d’une façon charmante ! Quelques jours après il est arrivé à Paris pour 3 jours, j’ai déjeuné avec lui chez les Chenest et le lendemain il devait revenir nous dire au revoir. Il n’est revenu que le surlendemain et ne m’a pas trouvée car j’étais partie à St Just à la place de Madeleine qui, elle, l’a vue. Alors il m’a écrit un gentil petit mot dans lequel il disait son regret de ne m’avoir pas vue et l’espoir vague qu’il avait de revenir encore avant de partir au front et il ajoutait si jamais je ne puis vous revoir, « voulez-vous penser à moi dans vos prières ». Cela a été une surprise et une révélation pour moi car je me demandais quels étaient ses sentiments religieux, car jamais il n’avait et nous n’avions fait aucune allusion là-dessus. Alors Madeleine qui faisait des paquets à envoyer pour Noël à tous les jeunes gens soldats qu’elle connaissait me dit de faire quelque chose pour lui… je lui tricote une belle paire de genouillères, chose qu’il appréciait pour les soldats, et je joins à mon envoi une médaille du scapulaire que je lui demande de porter. Il me répond qu’il espère porter loin avec l’aide de Dieu « les genouillères et que la médaille il la gardera en mon souvenir et la regardera souvent ». Et puis je viens de le revoir avant-hier et hier, il m’a encore mille fois remercié et déclaré qu’il portait ma médaille et qu’elle ne le quitterait pas jusqu’à la fin ; cela m’a véritablement touché et je suis heureuse de penser que ce n’est pas un incroyant comme je le supposais c’est pourquoi ma passion pour lui c’est sérieusement accrue (mais Elisabeth chérie garde tout cela pour toi et déchire la lettre après l’avoir lue). Ne te scandalise pas de la chose, car je ne suis pas folle et saurai me défendre d’une compromission avec lui.

Enfin j’arrive au sujet qui t’intéresse spécialement et qui sera pour toi je suis sûre une cause de joie. Je viens de faire une découverte. L’autre matin, je suis arrivée de bonne heure chez les Chenest et j’ai trouvé comme de juste, ton cher ami Pierre en train de jouer une partie de piquet avec Geo au salon dans un costume des plus léger, une chemise de nuit et un pantalon. Tandis que je l’examinais, quelle n’est pas ma surprise de voir à son cou une gentille petite chaîne d’argent à laquelle pendait une médaille d’or d’un scapulaire ; j’étais si ahurie que je n’ai pas osé lui demander ce que c’était, mais le soir j’ai interrogé Geo à ce sujet ; il m’a dit qu’il était étonné aussi de cette découverte mais qu’il ne croyait pas que c’était Tante Cécile qui lui avait donné ce scapulaire et cette médaille, alors j’ai demandé à Tante Cécile et Madeleine qui ont été fort ahuries de ce que j’avais remarqué et m’ont déclaré qu’elles ne savaient rien du tout et qu’elles n’étaient pour rien dans cette manifestation de piété de Pierre ; j’étais donc ravie de penser que c’était de lui-même qui avait eu cette idée et que par conséquent il avait encore la foi et fermement encore car je sais par Geo qu’il va à la messe, même que la dernière fois il était furieux de n’avoir rien entendu du sermon. Enfin j’ai voulu en avoir tout à fait le cœur net ; aussi avant-hier je me suis glissée dans sa chambre et j’ai commencé à lui farfouiller dans le cou, comme je ne trouvais rien, je lui dis que j’avais remarqué qu’il avait quelque chose au cou ; alors il me dit de suite, ah oui je l’ai dans ma poche et il sort en même temps l’objet en question, c’était une petite médaille d’or de la St Vierge, et un petit scapulaire contenant une relique de sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, il m’a tout montré, et puis je le lui ai passé moi-même au cou, il s’est laissé faire d’ailleurs comme un agneau. Et Dieu sait il ne ressemble pas toujours à cet animal car il recommence à avoir des colères terribles il me taquine épouvantablement et me dit des gros mots, malgré cela ns sommes très bons amis, c’est d’ailleurs sa manière de prouver son amitié, car avec Colonna il a été d’une grossièreté horrible et n’a pas arrêté de l’embêter de toutes les manières.

Enfin je suis contente de t’annoncer ma découverte car elle démontre que ton béguin n’est pas un incroyant au contraire, tu vois j’ai poussé si loin mes investigations c’est en pensant à toi et pour toi que je l’ai fait.
Maintenant bonsoir, je vais me coucher je t’embrasse très tendrement.
Déchire cette lettre car elle est trop compromettante pour moi.

Odile

Je viens de relire ma lettre, je suis effrayée de ce que je t’écris, c’est horriblement émancipé et je ne voudrais pour rien au monde que quelqu’un d’autre que toi lise cette lettre. Ce que je te dis au sujet de Colonna n’est pas sérieux, rassure-toi je suis raisonnable et ne me lancerai pas dans une passion compromettante, d’ailleurs lui-même est trop correct pour entretenir la chose et les Chenest ne me le laisseraient plus voir, je veux seulement te dire que mon estime et ma sympathie pour lui se sont accrus depuis que je sais qu’il a de la religion, mais je t’en prie ne m’accuse pas de légèreté comme cette lettre pourrait le faire supposer, je te l’envoie tout de même espérant que tu comprendras le vrai sens des choses que je t’écris sans les exagérer.

Mercredi 13 janvier
Comme je n’ai pas encore envoyé ta lettre j’ajoute ce post scriptum.
Geo n’est parti que ce soir à 8h30. Cela me fait beaucoup de peine, mais je n’ai pas osé le lui montrer car il a quitté si gai et si crâne.
Nous étions seuls Pierre et moi pour assister à son départ car Tante Cécile a été obligée de partir ce matin pour St Just avec Madeleine a son grand regret.
C’était amusant de voir ces deux frères ensemble riant à tout propos. Pierre aidait Geo à ranger ses affaires dans une valise et lui donnait d’utiles conseils pour sa gouverne. Geo les écoutait avec déférence et dépouillait son frère de tous les objets possible.
Pierre acquiesçait à ses demandes avec gentillesse et je suis sûre lui qui ne montre jamais rien qu’il était ému de voir son jeune frère partir car après le départ il est resté un instant seul avec moi, devenu très sérieux contrairement à ses habitudes.

Il m’a confié qu’il allait demander à entrer dans l’aviation comme officier observateur car disait-il c’est pas intéressant de se faire tuer bêtement dans une tranchée. Moi je lui ai exprimé mon effroi pour ce genre de guerre aérienne beaucoup plus dangereuse que sur terre mais lui trouvait cela beaucoup plus chic.

Il viendra déjeuner demain chez Grand Mère en compagnie de Madeleine Lemaistre et peut-être de Vévette[2] qui est à Versailles depuis quelque temps. Cette dernière est venue me voir hier après-midi mais j’ai manqué sa visite. Je lui ai écrit une lettre pr le nouvel an, toute ordinaire sans lui dire un mot de mon séjour à Vesoul, elle m’a répondu très affectueusement, malgré cela j’ai du mal à me raccommoder avec elle car j’oublie difficilement ce qu’elle m’a fait souffrir tout en lui pardonnant.

Tu sais ma vieille, ton Pierrot il est très chic quoiqu’on ait raconté sur lui des tas de choses en général je suis fière de mes cousins Chenest.
La dessus bons baisers encore de ta cousine qui t’aime.

Odile

Déchire cette lettre je t’en prie et t’en supplie.

[1] Georges Chenest
[2] Cousine d’Elisabeth et Odile, fille de Gabrielle Carré de Malberg/Jacques.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *