La Kaiserschlacht

Le 27 mai, l’offensive allemande, commencée en mars dans le nord, se poursuit près de l’Aisne, à partir du Chemin des Dames, où, l’année précédente, les Français avaient échoué dans une attaque meurtrière (l’offensive Nivelle). La préparation d’artillerie commence par des tirs d’obus à gaz, puis devient mixte, mais avec plus de cinquante pour cent d’obus toxiques.
C’est dans ce contexte qu’André envoie des pétales de roses à sa mère le 28, et écrit à Elisabeth une brève carte le 29, lui annonçant (à mots couverts) sa montée en ligne. Puis ses courriers sont très courts et mal écrits; ils se veulent rassurants pour Caroline mais sont plus explicites pour Elisabeth… Ces lettres sonnent souvent comme autant d’adieu. (Publié le 5 novembre 2018)

Pétales de rose cueillis par André Jacquelinpour sa mère Caroline, et envoyés dans la lettre du 28 mai 1918. Pétales de rose cueillis par André Jacquelinpour sa mère Caroline, et envoyés dans la lettre du 28 mai 1918.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 28 mai 1918.

Les Allemands doivent être en train de jouer leur va-tout et espérons de tout notre cœur qu’ils ne vont pas réussir.

28 mai 18
Ma bien chère Maman,

Les journaux viennent d’arriver et nous annoncent la grosse attaque allemande dont nous avons entendu la canonnade ces deux jours-ci ; mais ne t’inquiète pas, nous ne nous trouvons pas placés dans ce secteur et nous sommes plus au sud, comme tu as dû le voir dans les journaux. Les Allemands doivent être en train de jouer leur va-tout et espérons de tout notre cœur qu’ils ne vont pas réussir.

C’est hier que Mr et Mme de M. ont dû aller te voir ; j’espère que cette visite se sera bien passée ; j’ai eu aujourd’hui une longue lettre d’Elisabeth qui me dit combien elle est heureuse que la date de notre mariage ait la possibilité d’être avancée ; il n’y a là rien de certain, puisque les permissions peuvent être encore supprimées pendant quelque temps si les attaques augmentent, mais malgré tout je compte fermement que la date que j’ai indiquée ne sera pas sensiblement retardée. Notre repos continue normalement ; je t’envoie 2 pétales de rose blanche que j’ai cueillie dans le jardin de l’institutrice chez qui nous faisons popote ; ces roses sentent bien bon et sont très jolies. Je t’embrasse, chère petite mère, de toute ma tendresse
André

 

 

 

 

 

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, probablement du 28 mai 1918 (date trouvée par recoupement/fête des mères, etc…)

Notre petit amputé marchait depuis trois jours avec des béquilles quand il jouait avec des copains, il veut donner un coup de béquille oubliant qu’il ne pouvait pas se tenir, et il tombe sur l’os de son moignon. Il a beaucoup saigné et on lui a retiré ses béquilles.

N°5 je crois
St G

Mon cher André

Je reçois ce matin ta lettre contenant la photo de René, une carte d’Henri et la jolie rose blanche qui devait être délicieuse, les feuilles sont un peu jaune, mais elle est très bien arrivée ; seulement il n’y avait pas de carte de Melle de M ou tu l’as oubliée ou tu as eu peur que ta lettre ne soit trop lourde. Merci de tous ces détails sur Renan. Je n’ai jamais lu ce livre. Je vois qu’il est mort en 1892 l’année de ta naissance ; je crois qu’il nie la divinité de jésus et qu’il l’admire comme homme. J’ai fini « Elle et Lui » de George Sand, c’est très romanesque et invraisemblable, la fin est un peu longue, presque filandreuse mais c’est bien étudié, et puis j’aime beaucoup les histoires menées dans mon jeune temps. Cela me rappelle les modes du temps de mes parents comme la « Dame aux Camélias ». Roger nous parlait de ‘l’illégitime » de Kitchmaker[1], à 50c je l’achèterai. Tu feras bien de te débarrasser de tes livres, il me semblait aussi que ça devait t’encombrer ; je te remercie de ta jolie rose et des sentiments si généreux contenus dans ta bonne lettre, comme ton bon père serait heureux de te lire, mais j’ai la ferme conviction qu’il nous voit de là haut et qu’il se réjouit de voir son bon petit André si raisonnable. Pauvre cher ami, ne trouveras-tu pas qu’il est bien heureux de ne pas voir les horreurs qui se passent en ce moment lui qui avait tant prédit cette guerre. Tu ne me dis toujours pas si tu es dans le même endroit, ne crains pas de me dire la vérité, je suis très vaillante ; je suis sûre que tu entends le canon très fort ; pense donc que ceux qui ne dorment pas ici la nuit entendent très bien le canon de Soissons. Ce doit être terrifiant où tu es. Dieu l’entende et nous délivre de ce cauchemar le plus tôt possible. Je me demande pourquoi tu as choisi le 107ème Régiment au lieu de celui qui vient de la Gde Ceinture[2], tu n’y a donc pas pensé ? La maison de Mr Pauchet est toujours fermée, ils ne sont donc pas revenus. Tu pourras m’envoyer la lettre d’Henri : car je n’ai aucun détail de ce qu’ils ont fait là-bas. J’ai porté ton titre Russe qui n’avait plus de coupon au Crédit Lyonnais ; on va seulement l’estampiller. On m’a payé les coupons 130frs. Jeanne va mieux aujourd’hui, elle est allée chercher des œufs chez Claire rue Saint Léger, il passe des troupes et de munitions toute la nuit à la Ceinture. On ne descend toujours pas de blessés. Je t’envoie une note de Bibesco[3] que j’ai trouvé dans le journal et une illustration du journal. Ce matin, Mr Vénol m’a fait compliment de mon pansement. Le pauvre homme a 3k1 :2 qui le tirent mais il en souffre pas. Notre petit amputé marchait depuis trois jours avec des béquilles quand il jouait avec des copains, il veut donner un coup de béquille oubliant qu’il ne pouvait pas se tenir, et il tombe sur l’os de son moignon. Il a beaucoup saigné et on lui a retiré ses béquilles ; Il paraît qu’on sera obligé de recouper l’os, détail décidé avant la chute, M Vénol avait pourtant laissé de grands lambeaux, mais la chair s’est beaucoup retirée. Je t’embrasse bien dix fois

Ta maman CJ

[1] Caroline se trompe dans l’orthographe, il s’agit de « L’Illégitime. Roman d’une femme. » de Henry Kistemaeckers (1872-1938) paru en 1914.
[2] La grande ceinture est l’appellation donnée à l’époque aux communes autour de Paris et non limitrophes de la capitale (contrairement à la petite ceinture qui entourait Paris au delà des fortifications).
[3] La princesse Bibesco, née Marthe Lahovary (alias Lucile Decaux), est une femme de lettres française d’origine roumaine, née le 28 janvier 1886 à Bucarest et décédée le 28 novembre 1973 à Paris.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 28 mai 1918.

…peut-être aussi votre régiment a-t-il été jeté en hâte là où il faut à tout prix arrêter l’ennemi ! Je ne puis m’empêcher d’être bien inquiète et d’attendre avec anxiété votre prochaine lettre… Mais quand viendra-t-elle ?

28 mai matin

Mon petit Chéri,

Il y a deux jours je vous écrivais toute joyeuse de la bonne nouvelle que votre lettre venait de m’apporter… Aujourd’hui je ne suis plus dans la joie ! D’abord l’offensive a repris, terrible et angoissante et le secteur de la bataille touche à votre secteur… Où êtes-vous à cette heure, mon pauvre Chéri aimé ? peut-être avez-vous seulement repris les tranchées un peu plus vite que vous ne le deviez, peut-être aussi votre régiment a-t-il été jeté en hâte là où il faut à tout prix arrêter l’ennemi ! Je ne puis m’empêcher d’être bien inquiète et d’attendre avec anxiété votre prochaine lettre… Mais quand viendra-t-elle ?

Hier soir en rentrant de l’ambulance, j’ai trouvé celle que vous m’aviez écrite samedi et si je suis triste aujourd’hui, mon Chéri, c’est aussi parce qu’il me faut vous dire que lorsque j’ai parlé à mes parents – dès le soir où j’avais reçu votre lettre, mais après y avoir déjà répondu – de fixer éventuellement notre mariage au début de juillet, puisque votre permission vous sera peut-être accordée à ce moment-là, j’ai compris, hélas, que des difficultés à peu près insurmontables s’opposent au choix de cette date.

Papa a été voir votre mère hier à St Germain et le lui a expliqué ; il l’informera encore au sujet de certaines formalités, mais pour le moment il est à peu près certain que pour obtenir l’autorisation de nous marier à St Gervais il faut que nous y soyons installés au moment où sera faite la demande et, tant à la mairie qu’à l’église, il faudra avoir encore le temps nécessaire pour faire les publications ! Comment cela serait-il possible du 25 juin au 10 juillet ?

Vous allez être déçu terriblement, mon pauvre Chéri, et je le suis avec vous, je vous assure… J’en viens presque à souhaiter que les permissions soient suspendues, au moins nous n’aurions plus qu’à nous incliner… Mais c’est trop de malchance aussi qu’après 4 années d’attente, lorsqu’enfin notre mariage est décidé, nous en voyons la date reculer indéfiniment, tant à cause des événements dont nous ne sommes que les jouets, qu’à cause de mille difficultés matérielles augmentées et créées par la guerre. Si au moins notre mariage ne tombait pas dans cette période d’offensive redoutable ! Il semble que tout serait plus facile et l’on aurait l’âme moins lourde… Vous avouerai-je, mon petit Chéri, que j’ai presque peur par moment de commencer certains préparatifs !

Je ne peux pas pourtant ne pas répondre à cette question très immédiatement que vous me posez, Chéri, ne faut-il pas que je m’habitue à vous dire tout… Dans tous les ordres d’idées ? Donc, à moi-même, la date du 8 ou 10 juillet me conviendrait très bien ; que n’en est-il de même à tous les points de vue !

J’irai voir votre mère seulement samedi car demain je suis obligée de remplacer une infirmière absente à l’ambulance.
En même temps que l’offensive, vous avez dû voir cela dans les journaux, le bombardement de Paris a recommencé ; les détonations sont très fortes, mais Dieu merci notre quartier reste toujours hors de la zone du tir.

Au revoir, mon Chéri aimé, je pense à toi de toutes mes forces et je voudrais tant savoir où tu es… Je voudrais te serrer dans mes bras et que tu sentes toute la tendresse de ta

Lise

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 29 mai 1918.

Je t’aime de toutes mes forces

Mon aimée,
Deux mots seulement pour te dire de ne pas t’inquiéter si tu ne recevais pas de lettre ces jours-ci car il y aura probablement un peu d’irrégularité dans le courrier.
Je crois que nous quittons tout à l’heure le cantonnement ; ne t’inquiète pas et sois bien patiente.
Je t’aime de toutes mes forces
André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 30 mai 1918.

Ma santé est très bonne ; ayons confiance et espoir…

Je vous envoie cette carte ouverte dans l’espoir qu’elle vous parviendra mieux et plus vite. Surtout ne soyez pas inquiète ; ma santé est très bonne ; ayons confiance et espoir…

André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 31 mai 1918.

Ce qui m’a ennuyé seulement ces deux jours-ci, c’était de penser que tu as pu être inquiétée par la lecture des communiqués…

Ma chère Maman,

Je ne t’envoie en ce moment que des petites cartes soit fermées, soit de préférence ouvertes, dans l’espoir qu’en ces temps agités où la censure doit nécessairement se faire plus rigoureuse, elles te parviennent mieux et plus vite que de longues lettres.

Ces deux journées-ci ont été un peu agitées mais pas autant que les événements pouvaient le faire craindre, et bien loin de m’estimer malheureux je me suis senti et je me sens vraiment favorisé ; la santé est excellente et entretient dans le même état mon moral.

Donc, ma chère petite mère, prenons patience et je ne doute pas que nous n’atteignions le but de nos souhaits et de nos espoirs ; ce qui m’a ennuyé seulement ces deux jours-ci, c’était de penser que tu as pu être inquiétée par la lecture des communiqués, et que, avec les irrégularités possibles du service postal, tu sois restée sans nouvelles de moi pendant quelques jours…

Confiance, ma chère petite mère, je t’aime de tout mon cœur et t’embrasse bien fort

André

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 31 mai 1918.

Mais surtout, j’ai peur que plus au nord les allemands n’aient avancé considérablement ; hier au soir, on voyait partir, sur la gauche, des fusées qui marquent une courbe inquiétante du front.

Ma petite chérie,

Je n’ai pas la possibilité de vous écrire longuement aujourd’hui, pardonnez-moi mon écriture, je me sers de mon genou comme de table…
Avez-vous bien reçu mes dernières cartes ? Je souhaite que oui et qu’elles vous aient très vite rassurée ; jusqu’ici tout va bien, mais ces deux journées ont été assez pénibles : alertes successives qui nous ont amenées en plein jour sur une position de repli très rudimentairement organisée et où les Boches sans être parvenus jusqu’à elles nous ont marmités assez copieusement, mais sans viser bien juste heureusement.

Et les bombardements de Paris, que deviennent-ils ? Je suis bien inquiet ce ne recevoir depuis ces deux jours aucun journal et j’ai peur que votre quartier ne soit plus respecté comme jusqu’ici.
Mais surtout, j’ai peur que plus au nord les allemands n’aient avancé considérablement ; hier au soir, on voyait partir, sur la gauche, des fusées qui marquent une courbe inquiétante du front.
En ces journées troublées, mon cœur se reporte de toute sa tendresse vers toi, mon aimée et je songe aux jours qui suivront ces tristes moments, aujourd’hui comme toujours je t’aime et je suis tien.
André

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