La guerre s’installe

François doit repartir. La guerre s’installe, les communications restent difficiles entre la Normandie et Nancy, et on prend peu à peu conscience de la monstruosité inédite de ce conflit. On doute de la Providence, et la religion semble un bien faible rempart devant la réalité des combats et la barbarie du front.

Enveloppe préparée le 26 octobre 1914, "à remettre à Elisabeth carré de Malberg" et contenant divers souvenirs d'elle. Enveloppe préparée le 26 octobre 1914 par François Carré de Malberg:  « à remettre à Elisabeth C. de M. » et contenant divers souvenirs d’elle.

5 octobre 1914, lettre d’Odile Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg

Lorsque je vois par exemple une mère perdant ses deux fils ou une jeune épouse perdant son mari. Toutes deux ont aussi prié ardemment et avaient la même confiance mais Dieu les quand même éprouvées. Moi qui croyais que puisque mes Parents avaient déjà perdu deux garçons ils ne pouvaient en perdre un troisième !

Flers le 5 octobre 1914

Ma cousine chérie,
Quelle a été dure cette seconde séparation que nous venons de consommer hier au soir ! Dire que c’est peut-être « pour la dernière fois » que nous avons regardé le visage chéri de ce héros qu’est mon frère. Oui il nous a quitté hier soir à 8h et en m’en retournant de la gare j’ai pensé s’il devait rester là-bas couché comme tant d’autres sublimes martyrs nous n’aurions même pas la triste consolation de ravoir son corps, de contempler de nouveau une dernière fois ses chers traits, non c’était bien fini s’il ne devait plus revenir ! A peine aurions-nous eu un des objets qu’il aurait porté sur lui, pauvre petit souvenir comme j’ai vu remettre à une jeune femme d’ici un porte-monnaie moisi vide seul objet qu’on avait retrouvé sur le corps de son mari tué à l’ennemi ou plutôt assassiné par ces êtres immondes. Quelle chose épouvantable que la guerre et particulièrement celle-ci puisque depuis que le monde est monde on n’a jamais rien vu de pareil. Ah que je voudrais vivre en d’autres temps ! Certes il nous a fallu du courage pour supporter ce départ hier soir et pour ne pas trop émotionner notre pauvre Frantz, il était magnifique dans son uniforme et aussi de courage et de volonté et malgré mon immense chagrin j’étais fière de lui. Mais penser qu’il va retourner dans quelques jours dans cet enfer transporté sur la terre cela me navre et m’épouvante plus que je ne peux l’exprimer. Je suis sûre qu’étant donné sa blessure presque guérie on va l’envoyer sous peu au front, et ce sera pour nous les angoisses et les tristesses qui vont reprendre. Ah que tu as de la chance de n’avoir personne de très proches parents à la guerre et je souhaiterai que François soit de nouveau blessé pas gravement pour qu’il soit hors de danger car cette attente angoissante est pénible je t’assure. Maman n’en dort pas et pleure tout le temps moi je retiens mes larmes pour ne pas l’émouvoir plus et cela me fait mal, c’est pourquoi je suis heureuse de pouvoir t’écrire un peu ce que je sens et ce qui m’étreint et encore je ne l’exprime pas encore comme je voudrais ma chérie si je pouvais te parler et de déverser un peu de mon cœur navré !

Enfin j’ai une confiance immense en Dieu, et en la Tante Paul, jusqu’ici la Providence nous a protégés et nous avons eu une chance inouïe, mais hélas j’ai peur que nous payions cher cette chance aussi j’en ai été à désirer qu’elle ne nous soit jamais arrivée j’ai si peur et si confiance pourtant. Mais vois-tu, ce qui se passe autour de moi m’effraie et ébranle quelquefois cette confiance ! Lorsque je vois par exemple une mère perdant ses deux fils ou une jeune épouse perdant son mari. Toutes deux ont aussi prié ardemment et avaient la même confiance mais Dieu les quand même éprouvées. Moi qui croyais que puisque mes Parents avaient déjà perdu deux garçons ils ne pouvaient en perdre un troisième ! Enfin dans mes prières je demande à Dieu qu’il me rappelle à lui plutôt que François car moi je suis beaucoup plus inutile et sais que pour Papa et Maman ce sera un chagrin immense de ne plus revoir Frantz. Ah vois-tu je serai si heureuse de me sacrifier, de servir à quelque chose de me dévouer enfin car je souffre de mon inutilité ! Je me suis offerte pour tous les services que j’ai pu mais n’étant apte à aucun secours comme infirmière puisque je n’ai pas de brevets on n’a pu m’accepter, d’autre part on n’admet pas de jeunes filles aussi jeunes que moi et cela me désole. On m’emploie seulement à surveiller les soupes populaires et à distribuer du pain. Enfin à la maison je tricote des chaussettes pour les soldats et quand il vient des trains de blessés je cours leur porter des provisions, ah qu’ils sont splendides tous ces braves petits soldats, malgré leur vie de sauvage qu’ils mènent depuis 2 mois ils n’ont pas perdu leur gaieté et leur politesse tout française. Ils vous remercient d’une façon si charmante et sont si dévoués entre eux que c’est un véritable plaisir de leur offrir nos provisions, et puis ils ne se plaignent jamais même les plus malades, je t’assure que je n’en reviens pas. J’ai rencontré dans un train de ce matin un camarade de François de la même compagnie qui m’a dit que le 2° bataillon que l’on croyait prisonnier et bel et bien encore en France car cela navrait François de penser qu’il pourrait être versé dans un autre régiment car on disait que le sien n’existait presque plus. Il va être content de savoir cela à Besançon.

Quant à Pierre Chenest[1] il est au 91° 3° compagnie 4° division. Comme dernières nouvelles Mad[2] m’écrit de Paris qu’elle a retrouvé des lettres des garçons, une de Pierre du 24 septembre dans laquelle il réclame des envois de chocolat. Mad ajoute qu’on croirait vraiment qu’il se trouve en villégiature ou en excursion. Puis une de Jean disant qu’il est à Nancy à l’ambulance Maury (11 rue du Manège) pour cause de dysenterie. Il paraît que les parties de manille dans les tranchées ne lui ont pas très bien réussi. Voilà tout ce que je sais en tout cas tu peux être sûre que je t’informerai de tout ce que je saurai sur Pierre car je comprends tes inquiétudes. Je pense que tu garderas cette lettre pour toi car il y a des choses que je n’ai dites qu’à toi seule en qui j’ai grande confiance.

Maman me charge de vous dire que la phrase : « les deux Charpentiers se battent en France et un des Baptiston en Allemagne » est textuelle et nous ne savons également comment l’interpréter.

Je ne sais combien de temps durera encore notre séjour à Flers, peut-être rentrerons nous bientôt à Paris je le voudrais bien car j’aurai plus de chance peut-être de me rendre utile là-bas. Je ne sais ce que je donnerai pour être comme toi infirmière. Au revoir je t’embrasse bien tendrement ainsi que tout ton entourage. Odile

Merci très vivement de ta très bonne lettre qui m’a bien fait plaisir.


[1] Pierre Chenest à qui Elisabeth Carré de Malberg est visiblement très attachée…
[2] Il s’agit de Madeleine Chenest, sœur de Pierre, Jean et Georges (dit Géo) Chenest

16 octobre 1914, lettre d’Elisabeth Carré ce Malberg à son Père Raymond.

Ce qui est stupide, c’est de penser que tes cours de faculté vont reprendre, devant des banquettes vides et pour favoriser les réformés…

Caen, 16 oct. 14 soir

 Mon bien cher Papa,

 Enfin  ta lettre du 8, reçue hier matin, nous apporte de tes nouvelles et le récit de ton voyage et de ton arrivée à Nancy. Tu imagines si ns l’attendions avec impatience cette lettre et que souvent, ns avons guetté le facteur depuis ton départ ! En somme, bien qu’encore très long, ton voyage s’est mieux passé que nous ne craignions. Quant à Nancy, tout ce que tu nous en dis, ne m’étonne pas et je veux bien croire que l’existence y soit lamentable. Ce qui est stupide, c’est de penser que tes cours de faculté vont reprendre, devant des banquettes vides et pour favoriser les réformés, et que dans ces conditions, tu vas être cloué à Nancy indéfiniment. Ce n’est vraiment pas drôle. Maintenant, ce que les gens penseront de notre absence de Nancy, m’est tout à fait égal, puisqu’ ici je suis au moins aussi utile que là-bas et que je le deviendrai de plus en plus, puisqu’on ne cesse d’agrandir l’ambulance au lycée Malherbe.

Je continue d’y aller très régulièrement chaque jour, toute la matinée et souvent l’après-midi. Les soldats du 20ème corps y sont toujours nombreux et ces jours derniers on m’appelait ds toutes les salles pour causer à des soldats qui réclamaient « la demoiselle de Nancy ». Ces pauvres gens ont le temps long et c’est une véritable joie pour eux d’entendre parler de la Lorraine.

Beaucoup me disent qu’ils auraient bien mieux aimé rester à défendre Nancy au lieu de monter dans le Nord ! Je leur passe les « Eclair de l’Est » qui arrivent maintenant plus nombreux.

Notre vie reste sans (?) toujours la même ; Paul-Louis fréquente son bureau assidûment, mais il en revient q.q.fois assez écœuré, disant que c’est à qui ne fera rien là dedans ! Nous avons la bonne fortune d’avoir pour une huitaine la visite d’Odile et moi surtout je jouis beaucoup de cette présence – Nous apercevons de temps en temps les Villey et les Hizard, mais je n’ai aucune nouvelle sensationnelle à te donner de Caen.

Voilà la bataille qui semble se dérouler de plus en plus ds. le Nord. Les Lillois ne sont pas à la noce en ce moment, mais pourvu qu’après Reims, Louvain et Arras, ils ne ns. massacrent pas Ypres et Bruges ! – La prise d’Anvers nous a bien émotionnés, mais ces braves Belges ne veulent pas avoir dit leur dernier mot encore : le gouvernement s’est transporté au Havre et une partie de leur classe 14 fait l’exercice ici, aussi les rues de Caen sont-elles de nouveau peuplées d’uniformes belges.

Nous avons reçu plusieurs lettres intéressantes ces derniers jours : une lettre de Gr. Mère d’abord, une autre de l’oncle (?) qui démentent absolument les faux bruits que l’on a fait courir sur l’oncle Paul et la banque. Je ne comprends d’ailleurs pas que Maman ait pu une seule minute se laisser inquiéter par ces cancans lancés, paraît-il, par un certain Walter de Wangen. Tu sais ce qu’il faut penser de ce monsieur !- Ensuite, il y a eu une très jolie et intéressante lettre de Jean, mais qui annonce la mort de son héroïque compagnon Brun, tué stupidement par une balle française de sentinelle.

C’est navrant puisque ce garçon rendait de si grands services et comment Jean pourra-t-il continuer, seul maintenant, ce métier dangereux ? – enfin une lettre autographe de  Tante Jeanne qui raconte que Marie-Laure fait des kugelhopfs pour Félix Adam, que les blessés français et allemands fraternisent dans les trains qui passent à Strasbourg et dans les bateaux qui les amènent par canal (nous supposons que ces sont des « (?) », ces blessés français ou plutôt des « manilleurs » de Belfort).

Il paraît qu’on tricote aussi à force en Alsace et que les écoles sont rouvertes. Enfin, Tante Jeanne dit qu’elle a pu aller au Canal en partant à 5h. du matin et je te copie le récit qu’elle fait de sa visite là-bas : « nous avons vu la maison de Marguerite, elle a de nombreux garnisaires. Salon et salle à manger ne sont qu’un dortoir dans lequel on a réuni tous les matelas des 2 maisons. Les meubles ont été transportés au 1er et empilés. Marthe a soigné cela aussi bien que possible, mais la surveillance des maisons inhabitées est très difficile : on trouve toujours moyen de pénétrer, dans les caves notamment. Il y a beaucoup de belles poires ; j’ai dit de les donner aux personnes auxquelles Margurerite s’intéresse – De vendange, on n’en fera pas. Inutile d’avoir des frais pour le très peu qu’il y a. La qualité ne sera pas bonne et la moitié des vignes a été couchée pour ne pas gêner la ligne de tir ; le vigneron grappillera ce qu’il pourra encore trouver. Nulle part on ne vendangeait (5 octobre) les vignes avec leurs échalas arrachés et leurs ceps couchés ont l’air dévasté par la bataille. Paul a vu le maire qui le préviendra lorsqu’on fera l’estimation des dommages. » – Voilà des nouvelles qui me semblent meilleures que celles reçues précédemment ; mais je me demande qui nous paiera les dommages-intérêts… les Français peut-être, mais ils n’ont guère l’air de s’en douter là-bas et croient donc bien à l’invincibilité allemande. Enfin, qui vivra verra, mais quelle patience il nous faut et il nous faudra encore ! Tte Jeanne dit encore qu’ils ont en permanence 3 officiers et leurs ordonnances à loger : c’est épouvantable à penser !

Chaque jour en ce moment nous apporte la triste nouvelle d’une mort : Mr. de Mouchin, Henri Houzelot, Joseph Chennt,  Mr. de Sampigny, le Cd Bastard avec lequel j’ai joué au tennis à Pralognan et tous les  officiers du 4ème chasseur que je connaissais sont blessés ! – J’espère que tu nous donneras fréquemment en même temps que de tes nouvelles de celles des gens que nous connaissons.  Que peux-tu faire toute la journée ds. la maison du Rond-Point vide, désorganisée ?

Je te quitte, mon cher Papa, excuse-mon horrible écriture, que j’ai pourtant tâché de faire lisible, mais je ne possède plus une plume convenable !

Nous ns. réunissons tous pour t’embrasser de tout cœur et te charger de mille bonnes tendresses pour Tatane. Nous pensons à vous, lorsque vous dînez le soir ensemble… peut-être au son du canon ! Je t’embrasse encore bien tendrement. Ta fille qui t’aime.

Lily

Mr. Claude est venu 2 fois pour avoir de tes nouvelles et savoir comment ton voyage s’était passé ; il parle toujours de  Nancy. As-tu vu Jean Chenest et le trouves-tu remis de ses fatigues ?
On dit qu’une taube a lancé des bombes sur Nancy le 14 oct. Est-ce bien vrai ?

 21 octobre 1914, lettre de Raymond Carré de Malberg à sa fille Elisabeth

Dernièrement à l’hôtel d’Angleterre je déjeunais à côté de Maurice Barrès revenant de Guebwiller, la mine encore plus serrée que d’habitude : ceci est pour maman.

N°6  Nancy 21 octobre 1914

Ma chère Lili[1]

Hier mardi et avant-hier vos lettres se sont succédé à chaque courrier. Lundi matin j’avais eu une carte de maman m’annonçant qu’elle venait enfin de recevoir ma 1ère épitre de Nancy (mais n’aviez-vous pas reçu auparavant ma carte postale de Paris ?) : lundi soir je recevais la lettre de maman, écrite le 15 et dans laquelle elle se plaignait encore d’être sans nouvelle de moi (cette lettre était donc venue moins vite que la carte de maman) ; enfin hier matin ta longue lettre du 16 m’est parvenue. Ces courriers multiples m’auront valu 2 bonnes journées, mais tout ceci prouve aussi qu’il ne faut point en ce moment compter sur la régularité de la poste. Habituons-nous les uns et les autres à ne pas nous inquiéter en cas de retards. Je commence dès aujourd’hui à te répondre, puisque je n’ai que trop de loisirs, et je veux te dire d’abord que je me suis bien intéressé à tout ce que tu me racontes. D’abord à tes détails sur l’hôpital où je vois que tu as su te faire aimer de tes blessés : je suis sûr que tu fais beaucoup de bien aux pauvres gens de la division de Nancy, en leur adressant de bonnes paroles et en leur rappelant leur chère Lorraine. Dis-leur qu’à Nancy tout le monde parle avec fierté du 20° corps et qu’on fait constamment courir le bruit de son retour, tant les Nancéens ont de confiance en lui. Par contre, ce que j’entends partout clamer contre les troupes du Midi n’est pas à dire ! Si seulement je pouvais envoyer à ces braves soldats de la 11° division une partie du vin qui reste ici en cave ! J’espère du moins que tu peux leur apporter des cigarettes, et j’ai  passé hier à l’Eclair pour recommander fortement l’envoi régulier du journal, en disant qu’il leur est destiné autant qu’à vous. C’est dans l’Eclair je pense que vous avez trouvé les noms d’officiers tués que tu me communiques, et que je connaissais déjà hélas. On ne voit ici que des familles en deuil et les services dans les églises sont nombreux. L’Eclair a dû vous raconter aussi la visite que nous a faite il y a 8 jours un Taube[2]: j’en ai fait le récit à Bubi par carte postale ; mais je crois que tes journaux de Paris ont fait le silence sur cette affaire : ceux de Nancy ont prétendu qu’à son retour le dit Taube a été descendu à coup de fusil devant Nomény et ses 2 aviateurs tués : je voudrais être sûr que c’est vrai.  J’ai lu aussi avec grand intérêt, ce que tu me transmets de la lettre de tante Jeanne. Je ne me doutais pas que le Canal continue à servir de quartier aux soldats, et bien qu’ils aient respecté nos poires, je crains bien dans ces conditions de séjour prolongé et renouvelé que nos pauvres maisons ne subissent bien des dégradations. Rien n’est durable en ce monde et l’on ne peut s’y attacher à rien. Mais les sacrifices à faire pour nos affaires domestiques me seraient légers, si au bout de toutes ces tribulations nous devions trouver le salut. – Je suis pénétré de la même admiration que vous pour les héroïques Belges : à eux aussi on voudrait pouvoir témoigner son amitié : tu te rappelleras que je faisais naguère leur éloge et que je me suis toujours senti attiré vers leur pays.

Que te dire de Nancy dont tu réclames des nouvelles détaillées ? C’est toujours le grand, le profond calme, poussé le soir jusqu’à une solitude et un silence impressionnants. Des bruits de toutes sortes ont continué de courir sur les projets des Allemands et le retour mystérieux de troupes françaises dans la région. Tous ces on-dit me laissent bien froid, puisqu’il est impossible de savoir ce qu’ils contiennent de vérité. Depuis quelques jours la canonnade se tait presque complètement : qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne sais. On ne voit même pas ici comme à Caen circuler les réfugiés des villages ruinés : ils sont plus ou moins internés dans des bâtiments publics. Je leur ai fait remettre tout ce que j’ai trouvé dans nos armoires de vêtements qui leur soient profitables, ainsi le vieux manteau d’hiver de Bubi. Que de choses lamentables on entend d’ailleurs raconter sur les traitements qui ont été infligés à ces malheureux habitants des villages envahis, dont un si grand nombre ont péri. Tout cela hélas était à prévoir !

Jeudi matin – Je reprends ma lettre ayant été hier après-midi faire une mélancolique promenade d’automne toujours du côté de Villers et Vandoeuvre puisque cette région seule est accessible. Du côté Est on ne peut même pas franchir la Meurthe, tout est gardé. La canonnade avait repris hier après-midi, du côté de Toul je crois, elle m’a accompagné tout le long de mon chemin. Malgré l’horizon brumeux, je sondais les environs de la Seille en pensant à tout ce qui peut se passer là-bas entre avant-postes. C’est bien dommage que je ne connaisse personne qui puisse me conduire de ces côtés. Mr Droit me racontait l’autre jour qu’il avait été en auto avec des militaires explorer une partie des champs de bataille vers Champenoux-Remenoville et qu’il y avait vu bien des choses horribles et émouvantes. Je vous envoie le dernier fascicule d’une publication hebdomadaire qui paraît ici sous le titre 1914! Vous y trouverez quelques données sur la façon dont les abords de Nancy ont été ravagés. – En fait de personnes connues, j’ai été visiter l’autre jour les Herrgott, mais je n’ai été reçu que par le Docteur plein d’une confiance pompeuse. Sa fille passe son temps à l’hôpital, où les blessés sont remplacés maintenant par des typhiques, dysentériques, etc… car les maladies commencent à sévir fortement à l’approche de l’hiver ! – J’ai rencontré aussi le Dr Simon, mais bien vieilli, voûté, changé. Son fils et son gendre sont sains et saufs cependant, quoique tous deux en 1ère ligne dans le Nord et dans la Woëvre. Ses filles sont en Auvergne. J’ai été voir aussi Mr Garnier,  qui m’a raconté ses débuts comme garde civique au commencement de la guerre, mais il y a longtemps qu’il a cessé ces fonctions : son fils est auprès de lui. Le fils Stoffel dont tu t’informes, est automobiliste volontaire pour le transport des blessés : ne vous l’avais-je pas dit ? Mme Marcel Vilgrain habite le Rond-Point[3] avec son mari.

Enfin, en fait de personne connue, j’ai aperçu l’autre jour au salut de St Epvre où je m’étais rendu après la visite de Herrgott, le bon abbé Seurat qui quêtait d’un air plus céleste que jamais : en arrivant près de moi il m’a reconnu et serré la main avec effusion en me demandant de vos nouvelles. – On a beaucoup parlé ici du pauvre Général Lescot[4], de qui Garnier me disait que toute la ville croyait qu’il s’était suicidé ! Il paraît qu’il a été destitué vers le 10 août pour s’être avancé imprudemment du côté de Xures, malgré les avertissements qu’on lui donnait sur la présence de forces allemandes considérables : il a ainsi fait écharper le 2° bataillon de chasseurs de Lunéville qui a sauvé la situation en se faisant détruire !

Voilà, ma chère Lili, ce que je puis te dire de Nancy, et en somme cela se borne à bien peu de choses, puisque malgré le canon et les ennemis qui nous environnent de 3 côtés, nous ne savons rien de plus que vous et apprenons les nouvelles par Paris. Tu devines si les Lorrains ont leur air pensif, qui est bien de mise maintenant. Le meilleur moment de la journée est toujours celui que je passe le soir chez Tatane, avec qui je cause de vous, et aussi de François qui annonce que son départ pour l’infernale bataille approche (le pauvre garçon !) – de l’oncle Félix qui nous écrit qu’il arpente toujours en Alsace – des Jacques… Célestine est rassurée d’avoir appris que son frère, garçon boulanger à Paris, s’était engagé en France. – Dernièrement à l’hôtel d’Angleterre je déjeunais à côté de Maurice Barrès revenant de Guebwiller, la mine encore plus serrée que d’habitude : ceci est pour maman. – Allons, au revoir, et espérons toujours en des temps meilleurs, avec l’aide de Dieu ! en attendant je reste tendrement en pensée avec vous, et je t’envoie tous mes bons baisers dont tu feras part aussi à maman et à Bubi avec mes bonnes amitiés à P. Louis.

Ton papa bien affectionné

Avez-vous reçu vos vêtements ? s’il le fallait je pourrais encore vous expédier par la poste des petits objets.
J’ai été bien content d’apprendre que vous avez eu la visite d’Odile qui vous aura apporté quelque diversion.


[1] Lettre bordée d’un liseré noir en signe de deuil, sans doute le deuil de Renée dite Netty morte en 1912 d’une méningite à l’âge de 13 ans
[2] L’Etrich « Taube » est le premier avion militaire allemand de série. Surnommé la Colombe (en allemand: Taube) en raison de la forme de ses ailes. Durant la guerre Italo-turque, en 1911, un Taube a largué la première bombe.
[3] Rond Point Lepois à Nancy où se trouve, au numéro 6, le domicile de Raymond Carré de Malberg et de sa famille.
[4] Sur le « limogeage » du Général Lescot, on peut lire: « La deuxième division de cavalerie pendant la grande guerre », Francis Latour, guerres mondiales et conflits contemporains, no. 167, les monuments aux morts de la première guerre mondiale (juillet 1992), pp. 133-147, PUF.

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