La crise sentimentale

La correspondance qui nous reste entre Elisabeth et André est dans cette période à sens unique. La lettre de rupture d’André a sans doute été détruite par ce dernier (comme il a aussi caviardé un certain nombre de lettres quand il les a relues après la guerre). Elisabeth s’inquiète à juste titre de son silence après ses vœux, puis tente de réagir.

Le récit d’André, écrit à posteriori nous donne quelques explications sur cette crise. Il l’analyse comme étant liées aux différences entre leur milieu qu’il juge, alors, dans ce moment de déprime, insurmontables. Ces préjugés sont symptomatiques d’un autre temps, celui d’avant la déflagration. André se sent en porte à faux… s’ajoute la fatigue physique de l’hiver, celle psychologique de l’éloignement et la tension nerveuse permanente provoquée par la guerre… (Publié le 28 Mai 2017)

Biaches dans la Somme Biaches dans la Somme: On a calculé qu’il est tombé sur cette zone plus d’obus au mètre carré que sur le champ de bataille de Verdun.

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 10 janvier 1917

…mais vous, m’aimez-vous encore un peu ?

Paris – mardi soir
Voici plus de 8 jours que je suis sans un mot de vous. Votre dernière lettre est celle qui m’a apporté vos vœux pour la nouvelle année, depuis plus rien… Que se passe-t-il ? Je suis bien triste…

Heureusement qu’hier j’ai vu votre mère qui avait reçu de vos nouvelles le matin, je sais donc qu’il ne vous est rien arrivé de fâcheux, mais j’ai d’autres raison d’être inquiète…

J’ai bien peur à cause de ces malheureuses lettres que je vous ai écrites…

-Votre mère a été très bonne pour moi et je lui suis infiniment reconnaissante d’avoir bien voulu venir me voir. Nous avons pu causer un petit moment ensemble et parler de vous… Je crois qu’avec elle il ne me sera pas difficile de m’entendre et, puisqu’elle vous aime tant, de l’aimer beaucoup aussi… mais vous, m’aimez-vous encore un peu ?

E CM

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à Raymond Carré de Malberg, son père. 11 Janvier 1917.

Lundi dernier j’ai eu ici la visite de Mme Jacquelin ainsi que cela était convenu. J’ai tâché comme tu l’avais dit d’ouvrir les yeux et de me faire une impression…

Mon cher Papa,
C’est de l’Ambulance où je suis de garde pour mon lundi que je t’écris. Je voulais déjà t’écrire hier à la maison mais nous avons eu un tel défilé de visites toute l’après-midi que cela m’a été impossible.

De 5h. à 7h. le salon de la « villa Gounod » n’a pas désempli ! Bûbi avait invité les petites Chastelain et Jean Jiben et nous avons eu successivement la visite de Paul-Louis, des de Juilly, de Charlotte, et enfin de Mr Chastelain. On ne pourra pas dire que nous vivons dans le grand désert !

Les de Juilly ont été particulièrement aimables et Mr de Juilly m’a chargée de te dire combien il avait été désolé de manquer ta visite et il a beaucoup insisté pour qu’à ton prochain passage à Paris tu lui donnes rendez-vous.

Nous n’avons, hélas, eu par eux aucune nouvelle de Tante Marthe et du Canal. Mr de Juilly dit que Tante Marthe ne lui a jamais écrit et qu’il n’a eu de ses nouvelles que par nous et Melle Gounod.

Par contre, justement dans la dernière lettre que Charlotte a reçue de sa mère, Tante Jeanne écrivait : « Je viens d’avoir des nouvelles de Marthe, elle va bien et pense beaucoup à tous. »

-Je te demande bien pardon de l’affreux gribouillis qu’est cette lettre … C’est un blessé qui m’a prêté son encre et cette encre est bien mauvaise ! Mais tu comprendras que je n’aie pas pu la lui refuser pour essayer celle d’un autre…

C’est toujours le calme plat à l’ambulance, car tous nos blessés deviennent de plus en plus convalescents et il n’y a pas de nouveaux arrivants ou si peu que cela ne compte pas.

Cet après-midi j’ai donc tout le loisir de t’écrire après avoir fait tous les rangements et nettoyages qui incombent à l’infirmière de garde.

Lundi dernier j’ai eu ici la visite de Mme Jacquelin ainsi que cela était convenu. J’ai tâché comme tu l’avais dit d’ouvrir les yeux et de me faire une impression, mais quelques minutes d’entretien ne peuvent en tous cas laisser qu’une impression bien superficielle !

Comme je l’ai dit à Maman le soir en rentrant, elle m’a paru très comme il faut et si elle n’a pas l’allure et la distinction d’une duchesse elle n’est en tous cas pas commune du tout…. Dans sa façon de m’aborder, puis de causer il y avait quelque chose de très aisé, d’aimable sans excès et sans affectation. Elle s’exprime d’ailleurs très bien et semble très vive et décidée. Nous avons surtout parlé de l’Ambulance, des blessés, un peu de son fils et de Caen.

D’après ce que je t’écris là tu penseras que j’ai plutôt gardé une impression favorable de cette visite et cela est vrai, mais encore une fois quelle valeur peut avoir une impression aussi superficielle.

-As-tu au moins été content de la visite des Alliés à l’Amérique ? J’espère que ta prochaine lettre nous dira ce que tu en as pensé et j’espère surtout que tu nous annonceras bientôt la date de ton prochain retour à Paris… N’oublie pas que tu nous as promis de revenir fin janvier.

Je te quitte, mon cher Papa, non sans te redire combien je pense à toi et en t’embrassant bien bien tendrement.

Ta fille qui t’aime. Lily

Texte d’André Jacquelin écrit à posteriori (Il a sans doute lui-même détruit la lettre de rupture au moment de la rédaction de ce texte).

(…) Beaucoup plus grave a été un malentendu survenu entre nous quelques semaines plus tard. A notre décharger il faut convenir qu’il est surprenant qu’il y ait eu que lui dans les vingt mois de séparation qui avaient précédé notre rencontre, forcément un peu guindée parce qu’émouvante pour nous deux. Ah, qu’ils étaient différents nos échanges de Caen, quotidiens, libres, spontanés ! Elisabeth avait alors confié à l’une de ses cousines : « nous abordons d’un coeur léger, ce jeune médecin et moi, les discussions les plus scabreuses. J’espère seulement qu’il ne parviendra pas à me pervertir complètement ! » Force est de se reporter au changement des habitudes, des disciplines, du mode de vie qui a été la charnière de 1914. Auparavant, c’était encore une sévère rigueur, surtout dans les familles provinciales. Les jeunes filles[1] ne sortaient jamais seules, ne pouvaient échanger de correspondance que surveillée, « censurée » avant des fiançailles officielles. C’est pourquoi nous avions admis qu’il en fut ainsi à notre égard, malgré la guerre en cours et que notre rencontre ait été très protocolairement contrôlée. Elisabeth en avait souffert puisqu’elle m’avait écrit après mon départ : « N’aurez-vous pas été déçu de me sentir si froide en apparence ? Je vous assure que je ne pouvais être autre » cela, je l’avais bien accepté.

Mais vint une lettre du 4 janvier 17 qui me toucha en me blessant à un point sans doute trop sensible, sensibilisé dirais-je volontiers aujourd’hui, ayant longtemps vécu et saisi les nuances qui m’échappaient alors.

De moi-même, je ne suis pas assez fruste pour n’avoir pas soupçonné ni redouté les différences de niveau qui séparaient nos deux familles et formait le vrai obstacle à une union parfaite. Ma Mère était excellente, simple, modeste en son genre de vie, mais grande, je l’aimais autant qu’elle m’aimait.. Elle était heureuse et fière que je fisse ma médecine. D’ailleurs Infirmière de la croix-rouge, depuis son veuvage avant la guerre, elle se passionnait pour sa consultation des femmes enceintes et des nourrissons. Pendant la guerre, elle passait toutes ses journées à l‘Hôpital complémentaire de Saint Germain. Je lui avais minimisé les dangers par moi courus.

J’étais son seul enfant, mes deux frères, habitant St Germain étaient nés d’un premier mariage. L’ainé assez intempérant, dirigeait une petite entreprise de peinture. Le plus jeune, encore de dix ans mon ainé, était architecte de la ville, diplômé, avait une belle situation, des goûts mondains, était représentatif, avait fait un mariage fortuné. Sa femme charmante ne me paraissait pas heureuse (…).

En somme de braves gens, mais il y avait loin d’eux à la famille d’Elisabeth, de qui le Père était agrégé, arrivé premier de son concours, Professeur de Droit à Nancy, parce que c’était la Faculté la plus proche de l’Alsace, (sa place eût dû être à Paris qu’il détestait). (…)

Oui, il y avait une grande supériorité de race, de genre de vie, d’élégance entre cet entourage et le mien. Cela je le savais. On dit volontiers que seule la vérité offense. C’est bien vrai. Elisabeth et moi, n’avions pas encore osé en parler, par crainte sans doute de nous meurtrir. Et voilà qu’elle abordait le problème avec une grande, une pénétrante douceur.. Elle m’avait dit souvent que dans sa famille seule comptait la véritable aristocratie, celle de l’intelligence. Je m’étais berné de l’espoir qu’elle suffisait. Elle semblait penser le contraire, ou tout au moins sa famille, puisqu’elle me révélait dans cette lettre la longue lutte qu’elle avait dû soutenir contre les insinuations perfides, voire le calomnies, des méchancetés lancées contre moi. L’on était près de m’accuser d’être un coureur de dote (alors que j’ignorais tout de la fortune de mes futurs beaux parents et que je n’y avais même pas songé), que je me ventais d’une belle carrière en perspective et, sitôt marié, abandonnerais le chemin dur et rude des concours, pour une vie plus facile.[2] Par contre, elle ajoutait dans cette lettre : « J’espère vous faire plaisir un peu maintenant en vous disant que mes Parents ont de vous l’impression la plus favorable. Ils comprennent et reconnaissent ce qui a pu me plaire en vous et rien ne pourrait me rendre plus heureuse que de vous voir apprécié par eux. » C’était là une très précieuse affirmation. Elle me prouvait que ses parents commençaient à se désolidariser d’une famille encore hostile. Hélas, une nouvelle lettre me confirmait en termes plis voilés la première, avec une adjuration finale plus pathétique encore, un appel désespéré à notre amour.

Le 10 janvier, ayant attendu pour répondre, je reçu cette petite carte : Voici plus de 8 jours que je suis sans un mot de vous . Votre dernière lettre m’apportait vos vœux de bonne année, depuis plus rien… Que se passe-t-il ? Je suis bien triste (…) Mais vous, m’aimez-vous encore un peu ? »

Alors je me suis décidé à écrire une lettre que je répudierais aujourd’hui et qui était de rupture. Je disais à Elisabeth que, sans les lui avouer, j’avais éprouvé les mêmes craintes qu’elle, que je lui étais reconnaissant d’avoir pris l’initiative de crever l’abcès, qu’en effet cette différence entre nos deux familles à laquelle nous ne pouvions rien risquait de causer heurts et conflits, que nous devions l’un et l’autre renoncer à une union menacée d’avance, quelque peine que nous allions en ressentir.

[1] Rayé : dans certains milieux
[2] Rayé : Le plus navrant, est que ce reproche devait émaner de deux frères de ma future Belle-Mère, voués seulement à dissiper la fortune dont ils avaient hérité. L’un d’eux vivant en parfait concubinage, excellent cœur d’ailleurs, le second ayant épousé tardivement une vieille ancienne maîtresse, à face d’étrangleuse.

 

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