Juin 17, Fraises des bois à la crème

Fin mai,  André est en permission à Saint Germain-en-Lay et Paris  mais il doit repartir et il ne croise que brièvement Elisabeth de retour de Bretagne. Son bataillon est au repos à l’arrière. Il brosse dans les courriers à sa mère un tableau idyllique de sa situation.

De leur côté, André et Elisabeth ont imaginé, qu’André, profitant d’une prochaine permission, vienne, pendant l’été, avec sa mère à Saint Gervais. Une manière pour les deux familles de faire plus ample connaissance et pourquoi pas de célébrer les fiançailles… (publié le 12 septembre 2018)

Le lieutenant Hubert plongeant dans le canal du Rhône au Rhin, Mai 1917 (derrière lui André jacquelin) Le lieutenant Hubert plongeant dans le canal du Rhône au Rhin, Mai 1917. (Debout derrière lui André Jacquelin avec son petit maillot de bain blanc, acheté le 3 mai 1917…)

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 1er Juin 1917

il nous faudra donc attendre à lundi pour nous voir… C’est bien loin !

À Monsieur A. Jacquelin
24 rue de la République
St Germain en Laye

Vendredi soir

C’est ce soir seulement en rentrant à 8 heures à la maison que je viens de trouver votre petit mot : je suis navrée, je n’ai plus le temps de vous donner rendez-vous pour demain ; dimanche c’est vous qui n’êtes pas libre et il nous faudra donc attendre à lundi pour nous voir… C’est bien loin ! Enfin je compte sur vous pour ce jour-là, vers 3 heures et, j’espère, les jours d’après.

J’ai bien reçu vos deux dernières lettres, l’une encore en Bretagne, l’autre le lendemain de mon retour ici. A bientôt, mais que le temps me semble long jusqu’à lundi…

Lily

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 12 juin 1917

J’aimerais bien que nous nous trouvions sur quelque point du Front qui se trouve un peu plus rapproché de Paris, car je pourrais, pendant les périodes de repos, peut-être aller t’embrasser un dimanche.

12 juin 1917

Ma bien chère Maman,

J’espère que tu vas bien recevoir la carte que je t’ai envoyée hier soir en arrivant ici. Cela t’apprendra que j’ai fait un très bon voyage, les trains que j’ai pris successivement n’ont pas eu de retard. A Paris j’ai absorbé dans un café situé tout près de la gare de l’Est, un bon café au lait et j’ai acheté, en prévision d’un déjeuner un peu tardif un gros sandwich.

Je suis allé ensuite choisir ma place en wagon et me suis emparé d’un coin confortable ; en passant devant un marchand de journaux j’avais acheté les deux derniers romans de Maurice Leblanc parus : « 813 » et « Les 3 crimes de Lupin ».

Cette lecture m’a tellement intéressé que le temps a passé très vite ; j’ai lu tout entier un de ces deux livres pendant le parcours.

En arrivant à la ville célèbre pour ses images, j’ai eu la chance de trouver un capitaine qui m’a transporté en voiture jusqu’à un village éloigné à peine de 3 km de celui que je devais atteindre. Cette promenade en voiture au moment où le soleil ne donnait plus qu’une très faible chaleur et au milieu d’un pays très beau et accidenté, m’a beaucoup plu. Et je suis arrivé vers 19h1/4 pour dîner. Le repas était déjà commencé, mais en doublant les bouchées, je suis arrivé à rattraper les convives, tout en étant obligé de raconter ma permission.

Mon ordonnance qui était prévenu de mon arrivée m’avait retenu un lit, de sorte que j’ai passé une nuit excellente qui m’a bien reposé.

Ce matin je ne me suis levé qu’à 8h1/2 et ai passé la visite des malades avec mon médecin auxiliaire ; il n’y en avait que 7, de sorte que nous avons été libres de bonne heure et j’ai pu aller à cheval rendre visite à mon brave médecin-chef, et en même temps toucher ma solde. Elle était de 301fr, non compris la délégation que tu as dû recevoir ; j’ai payé à ma popote ce que je redevais du mois dernier et ai donné une avance de 110fr pour le mois en cours.

Il me reste 140fr ; je vais donc t’envoyer 100 fr en mandat-carte ; en dehors de ce que je donne à mon ordonnance, je n’ai plus rien en effet à dépenser jusqu’à la fin du mois.

On dit que nous n’allons pas rester là où nous sommes actuellement ; si nous nous déplaçons, peut-être les correspondances seraient-elles un peu retenues, comme le fait s’est produit déjà ; aussi ne t’inquiète pas si tu les recevais avec un peu moins de régularité. D’un côté j’aimerais bien que nous nous trouvions sur quelque point du Front qui se trouve un peu plus rapproché de Paris, car je pourrais, pendant les périodes de repos, peut-être aller t’embrasser un dimanche.

Ne te fatigue surtout pas, soigne bien les petits sereins (sic) et reçois de ton grand fils mille affectueux baisers

André

Ci-jointes deux cartes que j’ai reçues pendant ma permission. Elle est gentille la petite Limousine.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 18 Juin 1917.

il est certainement d’un niveau intellectuel intéressant, et j’aime à savoir qu’il cause souvent avec toi, car je songe qu’ainsi tu dois éprouver de moins impérieuses envies de galoper à travers ta salle.

18 juin 1917

Ma bien chère petite mère,

Le vaguemestre du bataillon vient de me remettre ta 2ème carte, celle datée du 15 juin. Je suis heureux que ma lettre te soit bien parvenue ainsi que ma première carte ; si je ne me trompe, j’ai dû affranchir la lettre avec un timbre pour qu’elle parte plus vite.
Ce que tu m’écris sur la mort de ce blessé est bien terrible ; mais je me demande si, malgré tout, les chirurgiens ont été très coupables de lui enlever son éclat, car le voisinage même de l’artère fémorale constituait un danger continuel pour la vie de cet homme, à cause de l’ulcération toujours possible de la paroi de l’artère par cet éclat. Mais il est bien probable que ce n’est pas l’ouverture de la fémorale pendant l’opération qui a pu le tuer. Non, ce doit être soit le chloroforme, soit peut-être une complication infectieuse consécutive.

Je suis heureux que tu aies parmi tes blessés ce jeune confrère, étudiant de P. le N. qui a gagné la médaille militaire ; il est certainement d’un niveau intellectuel intéressant, et j’aime à savoir qu’il cause souvent avec toi, car je songe qu’ainsi tu dois éprouver de moins impérieuses envies de galoper à travers ta salle.

Maintenant il faut que j’adresse des réprimandes à cette méchante petite serine, – ou plus exactement à cette sotte bête, car elle n’est point responsable et seulement victime des erreurs de son instinct – mais tu devrais la séparer des deux enfants qu’elle plume et la laisser seulement avec son mari – on verrait bien s’il consentirait à se laisser faire !

A propos de question familiale, nous parlions à table, mon commandant et moi de la question santé dans le mariage : je lui soutenais qu’à mon avis un jeune homme n’avait pas le droit d’épouser une jeune fille qu’il saurait être malade, car alors il serait moralement responsable de toutes les tares et souffrances physiques dont pourrait être atteint son malheureux rejeton. Le commandant admet au contraire que l’on peut, par amour, épouser une femme malade, comprends-tu cela ?

Je m’entends toujours fort bien avec mon médecin-auxiliaire ; il a le même âge que moi et j’ai pourtant l’impression de me trouver avec quelqu’un de plus jeune que moi ; mais il est très gentil, très agréable et il me rappelle même un peu Jean par une certaine gaîté et un plaisir de la blague. Il aime beaucoup les femmes et les jeux de cartes.

A propos je vais écrire à Jean pour le distraire un peu, quoique je pense que son cafard doit commencer à se dissiper, autant que cela est possible.

Que te dire encore ? Comme l’eau de l’étang a été troublée par je ne sais quels travaux nous avons dû aller pour nous baigner recouvrir à l’obligeance des confrères d’une ambulance, qui se trouve établie assez près de nous ; avec mon médecin-auxiliaire nous sommes donc allés solliciter auprès de l’officier d’administration le bonheur d’une douche ; il nous l’a octroyé moyennant la somme de 0,2 . Ce prix m’a fait rire, car je m’attendais à ce que, ou bien on nous dise que c’était impossible, ou bien que c’était possible, mais pas qu’on ait tarifé ce petit service. Au surplus, on a raison de le faire, mais je suis certain que dans l’armée anglaise, on ne fait pas payer une douche donnée par des soldats à d’autres soldats.

Je t’envoie, ma chère maman, quelques cartes postales de Tulle pour donner du poids à ma lettre afin qu’elle se perde moins facilement ; songe à la patrie de Marcelle Tinayre[1]. C’est là aussi que se passe son roman : «La vie amoureuse de François Barbazange ». Je t’embrasse de tout cœur

André

[1] Marcelle Tinayre (1870-1948), écrivaine française née à Tulle auteur de nombreux romans d’inspiration catholique, dont « La vie amoureuse de François Barbazange » paru en 1903 chez Calmann-Lévy.

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 17 juin 1917.

L’inquiétude, l’incertitude de l’avenir plutôt, me poursuit comme un spectre. Les gens insouciants sont bien à envier !

17 juin 1917

Votre lettre et votre carte me sont très bien parvenues et m’ont fait bien plaisir. J’espère que vous avez aussi reçu la lettre que je vous ai écrite il y a quelques jours et dans laquelle je vous disais que j’ai été très très heureuse des heures que nous avons passées ensemble, de ce dernier après-midi surtout où nous avons essayé d’esquisser notre vie à venir… De vous sentir si confiant me redonne confiance à moi-même, je crois que vous m’aimez et que non seulement nos deux cœurs battent à l’unisson, mais que nos esprits sont faits pour s’accorder et se compléter. Mais combien d’années faudra-t-il attendre encore ?… Voilà ce qui me décourage et me lasse. J’ai appris hier que les Américains louent pour 5 ans les immeubles et les terrains nécessaires à leur débarquement – et j’en ai été désespérée !… je voudrais ne plus penser et vivre au jour le jour sans chercher ce que sera le lendemain, mais c’est plus fort que moi… et l’inquiétude, l’incertitude de l’avenir plutôt, me poursuit comme un spectre. Les gens insouciants sont bien à envier !

Je suis désolée d’apprendre que vous avez définitivement quitté mon beau et cher pays ! Vous devez avoir bien chaud là où vous êtes maintenant[1] ; on dit toujours de cette contrée qu’elle est affreusement sèche et aride. A Paris, la chaleur est suffocante depuis plusieurs jours, on ne respire plus. Je suis toujours très occupée à mon ambulance, il y a encore eu des arrivées de blessés cette semaine et il nous manque deux infirmières ; mais je reprends courage en songeant, lorsque je suis fatiguée, à la visite que vous m’avez faite là, dans ces salles, et je regarde le petit coin de la fenêtre où pendant un moment nous avons été l’un près de l’autre à causer. Maintenant, je ne vis plus que de l’attente et du bonheur que me donnent vos lettres et je vous aime, mon Aimé…

Élisabeth

N’oubliez pas de me dire votre impression sur le livre que ma mère vous a donné… Je suis très impatiente de la savoir.

[1] Le 63° RI a été déplacé en Champagne à l’extrémité orientale de la région des Monts, à l’endroit où ils s’abaissent vers la petite plaine où coule la Suippe (secteur qui englobe les Mont Sans Nom et les pentes du Téton…). Le terrain est crayeux, il ne reste plus que quelques bois fantômes…

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 21 juin 1917

Nous ne seront parfaitement heureux que lorsque « nous aurons chaque jour une permission de 24 heures ».

Le 21 juin 1917

Ma bien chère maman

Je viens d’avaler les délicieuses petites fraises des bois que mon brave Fialaire vient de m’apporter. Il les a cueillies dans une clairière où les fraises étaient si nombreuses que quelques mètres carrés lui ont suffi pour se procurer cette récolte. Je n’aurais jamais cru que ce pays en soit si riche, c’est un beau pays ; il y a des bois nombreux, des vallonnements et de grands horizons. Mon cheval se porte toujours à merveille et broute volontiers les succulents herbages qui s’étendent entre les villages, entre les champs cultivés.

T’ai-je dit que j’ai terminé le livre que m’a prêté Melle Elisabeth : « On changerait plutôt le cœur de place »[1]. Le livre est bizarrement écrit, mais puissamment évocateur, on voit vraiment tous les détails qui y sont tracés, sur ces curieux petits villages alsaciens, la vie tranquille qui s’y menait, apparemment, mais avec la grossière et continuelle persécution des Allemands, la nostalgie du passé, et les souvenirs des aïeux qui avaient combattu pour la France, et conservé dans quelque armoire secrète du grenier un drapeau, un uniforme et d’autres glorieux trophées. C’est en somme l’Alsace française de cœur et martyrisée pas l’Allemagne qui est décrite là ; je n’ai pas vu cette Alsace là dans les quelques villages où je suis passé mais je crois sincèrement que cette Alsace française existe encore maintenant, car le livre de Benjamin Vallotton donne une entière impression de sincérité, de choses vues et racontées scrupuleusement telles qu’elles ont été vues.

Aucun livre ne paraît donc meilleur que celui-là pour stimuler et renouveler les courages défaillants qui voudraient terminer trop tôt la guerre, avant sa fin victorieuse.

J’ai reçu hier une bonne petite carte d’Eugène, carte que je vais te renvoyer d’ailleurs ; il se porte toujours parfaitement bien et se trouve tellement au calme qu’il commence, dit-il, à s’ennuyer. Il espère pouvoir se rencontrer avec Roger.

J’ai reçu également une petite lettre d’Henri. Je suis heureux qu’il ait pris part à ce projet de travaux publics et privés : reconstruction des maisons des pays qui ont été détruits, en se conformant au confort et à l’hygiène modernes, tout en respectant le caractère local, le type des maisons détruites. Il y a là quelque chose de très intéressant à faire, et qui sait si pour plus tard, cela ne pourrait pas être d’un gros rapport pour Henri ?

J’ai reçu enfin une lettre de Melle Elisabeth. Elle me dit qu’elle a appris que les américains louaient pour longtemps les locaux qui allaient servir à l’installation de leurs troupes en France : je lui ait répondu que cela ne prouvait pas que la guerre dût se prolonger si longtemps et que, même si elle ne devait pas finir encore, l’armée Française serait bien soulagée par les importants renforts qui lui viendront. Une preuve de ce dernier fait, c’est que je viens de lire dans le Petit Parisien, une déclaration de Painlevé, le ministre de la guerre qui promet que les permissions vont être portées à 9 ou 10 jours, et que les trains de permissionnaires marcheront plus vite. Donc, plus on ira et plus on pourra laisser de divisions au repos. Mon médecin-auxiliaire, qui est très gentil et très amusant dit pourtant que nous ne seront parfaitement heureux que lorsque « nous aurons chaque jour une permission de 24 heures ».

Espérons que cela ne tardera guère… Je lis, je travaille et ne m’ennuie pas, et je t’embrasse de tout mon cœur

André

[1] « On changerait plutôt le cœur de place » paru dans la « revue des deux Mondes » en 1916, de Benjamin Vallotton (1877-1962) écrivain suisse qui s’installera en Alsace à partir de 1921.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 22 juin 1917

Tu as bien fait d’ouvrir cette carte, ma chère petite mère, et toutes celles que tu recevrais à mon nom, tu peux très bien les ouvrir, car je n’ai pas de secret pour toi.

Le 22 juin 1917

Ma chère petite Maman,

Je viens de recevoir aujourd’hui ta carte N°4 et ta lettre qui contenait la carte de mon ami Sanson et les beaux vers de Verhaeren que tu as eu la gentillesse de me copier.

Ces vers sont réellement magnifiques et m’ont enthousiasmé. J’avais lu de ce poète une conférence qu’il avait faite sur son recueil de vers intitulé la « Multiple splendeur » (conférence parue dans les Annales). Il y disait combien le monde, la nature et l’homme et la vie elle-même sont splendides et de fait, tant de choses parmi lesquelles on passe sont admirables ! Mais ces vers sur la guerre et particulièrement ceux sur la cathédrale de Reims me plaisent tant que je les apprendrai probablement par cœur. La poésie permet décidément d’exprimer certaines choses d’une manière que n’atteindra jamais la prose même la plus colorée et la plus forte, – de même que le langage le plus parfait ne peut égaler la puissance de la musique.

Si Roger a changé de secteur et de régiment, j’attendrai qu’il m’ait donné sa nouvelle adresse pour lui écrire. Je sais seulement par Eugène qu’ils espèrent se rencontrer en se donnant rendez-vous et en faisant chacun de leur côté 15km. Eugène me dit que cela lui rappellera, le marmitage en moins, notre rencontre de l’an dernier à Verdun. Merci de ne pas oublier la date du 27, ni d’acheter pour l’anniversaire d’Elisabeth ces jolies fleurs qui lui feront certainement tant plaisir. Ce seront les premières qu’elle recevra de moi, puisque celles que j’avais achetées après notre rencontre de l’hiver étaient adressées à sa mère.

Si je trouve de la dentelle encore dans le genre de celle que j’avais achetée, je t’en enverrai mais je n’oublierai pas vraisemblablement la maison du petit pays où habite l’ouvrière qui m’a vendu l’échantillon que tu as entre les mains et, après la guerre, si nous parcourons avec Henri tout ce pays en automobile, ce sera facile de lui en faire une importante commande.

Quant à mon ami Sanson, je suis heureux de savoir que son courage a été célébré pour son plus grand bonheur, mais il a payé cher ce retour à l’arrière si un paludisme de forme aigue en est le prix. Je vais lui écrire pour le féliciter et lui souhaiter meilleure santé. Tu as bien fait d’ouvrir cette carte, ma chère petite mère, et toutes celles que tu recevrais à mon nom, tu peux très bien les ouvrir, car je n’ai pas de secret pour toi.

Hier et aujourd’hui le temps s’est sensiblement rafraîchi, et des averses abondantes sont tombées, de sorte que j’en ai profité pour ne pas sortir et travailler dans ma chambre avec mon gentil petit ami médecin auxiliaire qui voudrait préparer l’externat des hôpitaux de Paris et à qui je fais des conférences, ce qui me fait revoir les miennes.

M’occupant ainsi, je n’ai aucun cafard et j’attends philosophiquement et sans impatience le bonheur de te revoir, en t’embrassant de tout mon cœur

André

Carte de Sanson à André Jacquelin adressée à Saint Germain en Lay (et transmise par Caroline Jacquelin) , 19 juin 1917

Espères-tu te marier bientôt ? Fais comme moi, mon vieux. Je viens de passer 2 mois pleins de bonheur.

19 juin 1917

Mon cher Jacquelin,

Eh bien que deviens tu ? Il y a bien longtemps que je n’ai eu de tes nouvelles[1]. Je pense pourtant que tu as reçu la lettre de faire part de mon mariage. Tu sais que j’ai été évacué d’Orient et que j’ai profité de ma convalescence pour me marier. En ce moment, ayant été repris de nouveaux accès de paludisme, je suis à l’hôpital à Rouen ou l’on me fait force injection de quinine et d’arsénio-benzol.

Quelles nouvelles de ta chère fiancée ? Je n’en entends plus parler. Je lui avais envoyé une lettre de faire-part mais la lettre est revenue. Espères-tu te marier bientôt ? Fais comme moi, mon vieux. Je viens de passer 2 mois pleins de bonheur.

En attendant le plaisir de te lire, je te prie de me croire bien cordialement tien.

Sanson
Pharm Auxil ; Hôpital 10 Rouen

[1] Ils étaient ensemble avec Elisabeth Carré de Malberg à Caen au début de la guerre en 1914 à l’ambulance du Lycée Malherbe.

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 24 juin 1917

Quand à la question de nos fiançailles, j’ignore absolument quel pourra être leur avis. Jusqu’à présent ils m’ont toujours demandé d’attendre la fin de la guerre pour prendre un décision, mais maintenant que la guerre menace d’être encore si longue

24 juin 1917 – soir

Mon aimé chéri

Rassurez-vous je ne puis plus être triste quand je reçois des lettres aussi délicieuses que les vôtres…
Je suis gaie au contraire et un bonheur merveilleux m’inonde, j’en oublie à oublier presque tout ce qui n’est pas notre amour…

-Je vous aime et vous m’aimez, nous pouvons aller presque au bout du monde ainsi, et la vie ne pourra rien contre nous puisque nous sommes deux pour lutter et vaincre ses épreuves. J’ai confiance et j’aime tant, mon chéri, que vous soyez courageux et fort, mais rassurez-vous encore, je saurai être vaillante aussi pour être digne de vous.
Vous attendez sans doute cette lettre avec impatience et en espérant une réponse à ces questions que vous m’avez posées. Je n’ai malheureusement pas pu soumettre encore nos projets à mes parents et j’ai peur de ne pas pouvoir avant quelques temps. Voici pourquoi : mon père qui est venu la semaine dernière est de nouveau à Nancy et ne reviendra ici que pour repartir le lendemain pour la Savoie. Bernard est un peu fatigué et mes parents vont l’emmener dès le 1er juillet, sans attendre la fin de ses classes, à St Gervais. Moi je rentrerai à Paris chez mes grands-parents, jusqu’à la fin de juillet, car en ce moment je me trouve trop utile à l’ambulance pour reprendre des vacances si vite.
Pour parler de vous et de votre venue à mes parents, il faudra donc, je crois, que j’attende d’être moi-même à St Gervais, du moins pour leur en parler tranquillement, ce que j’aimerais mieux, comprenez-vous ?

Mais vous savez que ce que vous voulez je le veux aussi… Je désire beaucoup que vous veniez à St Gervais ; il me semble aussi que vous pourriez y être très heureux et nous voir là plus naturellement qu’à Paris, sans aucune contrainte et étant tout à fait nous-mêmes. Si votre mère veut bien vous accompagner cela lui permettrait en effet de faire la connaissance de mes parents et le mienne aussi d’avantage. Je crois que mes parents y verront aucun inconvénient, mais laissez moi d’abord leur en parler…

Quand à la question de nos fiançailles, j’ignore absolument quel pourra être leur avis. Jusqu’à présent ils m’ont toujours demandé d’attendre la fin de la guerre pour prendre un décision, mais maintenant que la guerre menace d’être encore si longue, maintenant que nous nous connaissons mieux, peut-être nous permettront-ils d’être fiancés au moins… Je le voudrais tant, mon chéri ! Mais personne au monde ne peut nous empêcher d’échanger cette promesse qui nous lira plus l’un à l’autre, en attendant celle qui nous unira à tout jamais… Si vous saviez comme l’autre jour, lorsque vous m’avez quittée, j’aurais voulu vous dire : « je suis votre fiancée, mon aimé, embrassez-moi avant de partir, serrez-moi dans vos bras un instant ! » mais je n’ai pas osé… Pardonnez-moi et osez, vous, une autre fois… Je vous aime André.

Elisabeth

25 Mai[1] 2017-Matin

P-S ; Je suis bien contente que le livre sur l’Alsace vous ait plu et que vous l’ayez si bien compris. Je suis certaine que lorsque je vous aurai fait connaître l’Alsace vous l’aimerez beaucoup… autant que moi !
Au revoir, je pars pour une journée de garde à l’ambulance.

El

[1] Il s’agit sans doute d’une étourderie d’Elisabeth : ce post-scriptum est écrit sur la même feuille que la fin du courrier du 24 juin.

 

Lettre de Raymond Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 27 juin 1917.

Nancy 27 juillet[1] 1917

Ma chère Lili

Avant de me mettre en route à 8h du matin pour Chaligny – par un soleil qui paraît déjà chaud – je veux te dire, te redire plutôt, que je pense à toi et à tes 25 ans qui vont sonner demain. Pourquoi ce chiffre me fait-il plus d’impression que tes 20 ou même tes 21 ans ? Est-ce à cause du quart de siècle qu’il nous marque, à toi comme à nous ? N’est-ce pas encore plutôt à cause de la tourmente qui continue à passer sur nos têtes et qui remplit l’avenir de tant d’incertitudes faites pour rendre de plus en plus anxieux ? Naguère quand l’un de vous était sous une menace de maladie ou autre, nous avons pu – Maman et moi – lutter pour détourner le mal. Aujourd’hui, dans notre impuissance, je n’ai d’autre ressource que de te recommander à Dieu. Puisse-t-il faire luire pour toi des jours meilleurs qui te fassent oublier les tristesses et les soucis des jours présents ! C’est le vœu que je t’envoie en cet anniversaire, et tu sais de quel cœur je le forme à ton intention, tandis qu’à mes oreilles le canon ponctue mon écriture comme si j’avais besoin d’être rappelé par là à la réalité.

Je ne t’en dirais pas d’avantage, je n’ai pas besoin de te développer des sentiments que tu connais de longue date et que le retour du 28 juin contribue seulement à rendre plus pénétrant. A mon âge je devrais trouver dans la vue de ton établissement et de ton bonheur mes propres satisfactions les plus vives. Je veux garder malgré tout l’espoir que ces satisfactions finiront par nous venir à tous. C’est en m’unissant tendrement à toi, ma chère fille, que je t’exprime cet espoir en t’exhortant toi-même à t’y maintenir et je t’embrasse de tout cœur, en te chargeant d’embrasser de même maman et Bubi.

Ton père bien affectionné

R Carré de Malberg

A samedi dans la nuit ou dimanche matin sans autre avis.

[1]Erreur curieuse de la part de Raymond Carré de Malberg, la lettre est écrite le 27 juin 1917, la veille de l’anniversaire d’Elisabeth, comme l’indique la suite du texte.

 

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 29 juin 1917.

Mon petit étudiant me lit et relit les vers de Verhaeren qu’il admire beaucoup.

29 juin 17 /8
Mon cher petit André

J’ai bien reçu ce matin ta petite carte où tu m’annonces un article de journal, lequel manquait complètement, tu l’as oublié ? Je suis sûre que tu vas t’en apercevoir. Je suis allée ce matin à Tenon où j’ai retrouvé Mr Derrien, le Dr Riche est arrivé à 9h1/2. J’ai eu le plaisir de faire sa connaissance, comme toujours il était très pressé, il a constaté un squirre[1] Mme Derrien a 49 ans et comme une mauvaise semaine devait commencer le 5 juillet pour elle le Dr voulait la remettre après cette période ; alors une grosse infirmière placée près de lui lui a dit : « mais pourquoi ne pas le faire avant ? » Alors il a acquiescé, et ce sera pour mardi matin ; elle rentrera lundi. Mais quel drôle de type que ce Riche, j’étais tr ès contente de le connaître. Avant-hier je causais avec Mme Loudéac, (Je crois que c’est bien son nom) qu’est extrêmement aimable, m’a fait des éloges de toi, et chargée de te faire ses amitiés. Est-elle médecin ou Interne ? Je vois qu’elle a un bureau à elle mais mon Dieu qu’il fait chaud et qu’on manque d’air dans ces petites salles de pansement et de consultation où nous étions ! Comment ces femmes peuvent-elles vivre là-dedans ? Cette dame Loudéac est-elle la même à qui tu avais recommandé Jean Berthon ? Il me semble que ce n’était pas le même nom. J’ai été et je suis revenue par le tramway St Augustin. J’avais été 2 heures en tout dans l’hôpital. Je suis rentrée pour déjeuner, et suis allée ensuite à l’ambulance. Mon petit étudiant me lit et relit les vers de Verhaeren qu’il admire beaucoup. Je t’achèterai ce beau livre « Les heures claires et les heures d’après-midi ». J’ai acheté hier ce livre alsacien que je lui ai prêté, c’est vraiment un régal que de causer avec quelqu’un comme lui et tu t’entendrais si bien avec lui. Malheureusement, il est athée comme étaient son père et son frère, ce qui est étonnant pour des marins. La mère est très croyante et leur écrit de belles lettres ; mais il dit qu’on soit croyant ou incroyant que la science vient de l’esprit et la religion du cœur. Sa mère est tout amour pour les humains ou les objets.

Ces deux jours-ci, le ciel est rose, merveilleux, il fait bon après l’orage d’hier.

Je suis contente que la Grèce[2] devienne sage, parce que nos pauvres soldats qui tenaient Salonique seront bientôt relevés. Ils pourront passer par Patras et Brindisi au lieu de courir les risques de la mer.

Charlot sera peut-être là dans un mois. Sa petite sœur est assez pâle et languissante et surtout très gâtée, bien souvent elle mange à peine ; il paraît que la mère est très paresseuse et ne fait pas à manger ; elle a acheté des quantités de conserves qu’elle mange avec da fille quand elle est seule. Alors j’ai dit à la mère qu’elle soit très sévère et qu’il fallait qu’elle la nourrisse très bien, viande saignante à midi et œufs et légumes le soir, sans quoi, la petite pourrait devenir anémique et malade. Le cancer date au moins de 10 ans. Je voudrais bien savoir ce que lui a dit le Dr. Elle a de plus un lipome[3] sur l’épaule. Je t’embrasse mon cher petit de tout cœur

Ta Maman CJ

[1] Forme de cancer (épithélioma) de consistance dure du fait de la prédominance d’une sclérose avec rétraction des tissus.

[2] Jusque en mai 1917 la Grèce est officiellement neutre, et est favorable aux empires centraux, mais elle subit les pressions des alliés. Le 3 octobre 1915, Venizélos , le premier ministre, autorise les troupes alliées, mises en déroute dans les Dardanelles, à débarquer à Thessalonique. En réaction, le roi démet Venizélos de ses fonctions, creusant ainsi le fossé entre vénizélistes et monarchistes. Il y a alors une partition du pays. En juin 1917, à la suite d’un ultimatum lancé par les alliés, Constantin 1er abdique et  Venizélos déclare le 2 juillet 1917 la guerre à l’Allemagne.

[3] Un lipome est une tumeur bénigne formée de tissus gras ou adipeux.

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