Joyeux anniversaire François!

 Elisabeth Carré de Malberg s’est abritée avec sa mère  à Vesoul (Nancy est régulièrement bombardé). Elle n’oublie pas son cher cousin François, même si celui-ci, depuis 6 mois, ne lui a pas écrit de lettre digne de ce nom. Que peut-on encore dire de la guerre au jour le jour? Le 5 Mars, François Carré de Malberg sort de son silence, et s’explique. (Mise en ligne 14 juin 2015)

François et les officiers de la 2ème Cie du 11ème  Bataillon de chasseurs François (à droite) et les officiers de la 2ème Cie du 11ème Bataillon de chasseurs, 1916

Carte postale envoyée par François Carré de Malberg à sa Grand-Mère maternelle (non datée)

Ma chère Grand-Mère
J’ai beaucoup regretté de ne pas avoir pu vous embrasser dans ce court séjour que j’ai encore pu arracher au service de la France.
Je le fais néanmoins de tout cœur au dos de cette carte qui représente les officiers de la 2ème Cie du 11ème Bataillon de chasseurs.
Mille bons baisers à vous et à Odile

François

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à François Carré de Malberg, 16 février 1916

Je te remercie d’avoir évoqué avec moi le souvenir de Pierre… Tu es trop mon ami pour que je ne te dise pas combien mon cœur saigne !

Vesoul, 26 février 1916
Mon cher François

Je ne sais si dans ta vie présente le 28 février te semble encore une date mémorable ? Que cette date me serve du moins de prétexte à renouer une correspondance trop longtemps suspendue et dont si il le faut je me résignerai à faire tous les frais… J’ai moi, tant et plus, des loisirs pour manier la plume, malheureusement, l’existence que nous avons ici mène lentement à une atrophie complète de l’esprit et du corps… Je me sens peu en verve et j’ai souvent du mal à assembler 4 mots pour faire une phrase ! Que serait-ce si j’étais dans les tranchées !… Enfin, je compte sur ton indulgence. Depuis 3 jours il neige et l’on songe avec tristesse aux pauvres diables du front qui n’ont que de bien médiocres abris ou pas d’abris du tout pour se garantir contre ces intempéries ! Nous avons aussi beaucoup pensé à toi sachant que tu devais regagner ton cantonnement de la haute montagne au milieu de cette neige : cela n’a pas dû être chose facile, et j’espère que tu as pu trouver un compagnon pour ne pas faire ce long trajet seul. Mais quel spectacle féerique vous devez avoir en ce moment dans ces montagnes. Je me représente le petit lac, où j’ai passé une fois, dans un cadre de neige et sous un ciel bleu pâle d’hiver ; au pied, pas bien loin…. la grande plaine d’Alsace toute blanche aussi et qui scintille au soleil. Paysage de rêve, mais l’on n’a pas le temps de rêver en ce moment, ni surtout l’esprit à rêver ! Les heures de ta permission que tu nous as données ont semblé bien bonnes. Heures de joie et d’émotion intense aussi, pour lesquelles on s’était beaucoup réjoui et qui passèrent bien vite, sans que l’on ait presque le temps de prendre conscience de la réalité… Du moins maintenant, nous t’avons vu revêtu de cet uniforme qui nous est cher et que, Dieu merci, l’on n’a pas eu besoin de transformer pour les nécessités de la guerre. Nous t’avons entendu parler de tes chasseurs, de ta vie en campagne, des combats auxquels tu as pris part et surtout, nous avons pu admirer ton entrain, ta vaillance en face de la rude tâche qui t’est dévolue. Je t’assure que l’on se sent bien petit devant ceux qui montrent tant de fermeté d’âme… Il faut savoir regarder bine haut pour trouver l’Idéal splendide qui fait marcher ainsi, le visage souriant, dans la voie du sacrifice.

Je te remercie d’avoir évoqué avec moi le souvenir de Pierre… Tu es trop mon ami pour que je ne te dise pas combien mon cœur saigne ! Ma seule consolation, ma seule fierté, c’est de penser qu’il est tombé si héroïquement, l’âme sereine, lui aussi, dans le sacrifice. Je lis et je relis ces lettres qui disent sa mort, je ne m’en lasse pas… Mais c’est dur tout de même d’accepter, même quand on a la profonde conviction que tout ce que Dieu fait est bien fait…

Ici, je n’ai personne avec qui jamais parler de lui, et d’entendre prononcer son nom par ceux qui l’ont toujours tant dénigré me fait horreur. Madeleine et ta tante, elles, ont été bien gentilles pendant tout mon séjour à Paris.

Nous sommes dans l’attente anxieuse des nouvelles de l’offensive sur Verdun, les heures sont longues d’un communiqué à l’autre. Puisse cette bataille être une seconde bataille de l’Yser !

Au revoir, mon cher François, je te dis mes souhaits d’anniversaire et te redis mon affection en t’embrassant de tout cœur.

Elisabeth

Lettre de X[1] à Marguerite Carré de Malberg, 29 février 1916

Nous sommes tous intacts. Je pense vous faire plaisir en venant vous le dire… Bombardés à 3 reprises dans la journée… c’était un peu dur !

Samedi 26-2-16   7H du soir

Ma chère amie,
Nous sommes tous intacts. Je pense vous faire plaisir en venant vous le dire… Bombarder à 3 reprises dans la journée… c’était un peu dur[2] ! On a bien prié, travaillé à la cave ; on a pu déjeuner tranquillement en haut. M. H. était ici. Je puis donc vous assurer de son état. Il a donné à la cave une leçon de latin à un séminariste… Il nous a fait un peu de lecture. Je faisais ma tapisserie, les autres des raccommodages etc. Bonsoir.

Signature illisible (initiales)

[1] On a tout d’abord attribué cette lettre à Raymond Carré de Malberg même si l’écriture et la signature étaient sensiblement différentes des autres missives. On expliquait ces différences par l’utilisation du stylo plume au trait plus épais qui nécessite d’écrire plus gros, mais le ton et le contenu ne nous semble pas correspondre aux autres courriers de Raymond à Marguerite, sa femme. Il s’agit sans doute d’une amie de Nancy.

[2] Pendant toute la guerre, la ville de Nancy a été bombardée par canons (65 obus de 130mm, 97 obus de 380 mm), par dirigeables (33 bombes) et par avions (83 bombardements et 991 bombes) faisant 177 tués dont 120 civils et 311 blessés.

Lettre de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 5 mars 1916

Sous des apparences extérieures très calmes et très posées, moi – comme tous mes camarades – nous sommes dans un continuel état de tension nerveuse. Tension nerveuse qui résulte du souci des responsabilités, très lourdes, bien souvent, pour les petits jeunes gens que nous sommes.

Aux Armées
5 Mars 1916

Je confesse que dans la sorte d’existence que nous menons les dates, les jours, les mois sont fort peu de chose et qu’il m’a fallu faire un petit calcul de tête pour déterminer l’âge exact que je touchais ce 28 février. A la vérité ta lettre et un petit nombre d’autres m’ ont rapidement tiré d’embarras et m’ont donné la plus aimable certitude que j’entrais dans ma vingt-cinquième année. Rien que ce résultat devrait déjà m’enchanter mais que cet anniversaire ait été une excellente occasion de reprendre une correspondance interrompue depuis plus de six mois, voilà bien une autre raison de satisfaction pour moi !

Je crois avoir déjà fait l’exposition des motifs qui déterminèrent mon long silence : répugnance pour tout ce qui est « écriture » lorsqu’on est soumis au régime du danger perpétuel et immanent et aussi le peu de confortable de nos organisations habitables. Ceci sont les grandes lignes mais tu sais qu’à moi, en particulier, il faut « le silence du cabinet » pour que j’arrive à « buriner » comme dit Papa. De plus sous des apparences extérieures très calmes et très posées, moi – comme tous mes camarades – nous sommes dans un continuel état de tension nerveuse. Tension nerveuse qui résulte du souci des responsabilités, très lourdes, bien souvent, pour les petits jeunes gens que nous sommes.

Et puis, je comptais bien vous revoir une fois ou l’autre soit à Nancy soit ailleurs pour vous raconter de vive-voix les quelques particularités de notre existence, car il faut que je vous dise toute la joie que j’ai ressentie à vous retrouver dans ces heures de permission si vite écoulées. L’accueil qui me fut fait était si touchant et si affectueux de la part de tous que je ne sais comment vous en remercier et vous témoigner l’émotion très douce et très profonde que j’ai éprouvée. Vous m’avez fait une fête et c’est bien le réconfort le plus grand que nous puissions avoir, de nous retrouver plongé dans une atmosphère de famille après les mois de solitude et les terribles épisodes que nous traversons. Dis bien à tous, à tes parents, à Tante Bebelle, à Tatane combien j’ai été sensible à toutes les marques d’affection qu’ils m’ont prodiguées.

Tous ces souvenirs délicats m’ont aidé à remonter allègrement les pentes de la montagne et à reprendre avec courage et bonne humeur notre œuvre. Le soir où vous m’avez aimable accompagné au train, j’étais navré de l’attente d’une demie heure, qu’il m’a fallu encore faire avant le départ. Si ce sot employé ne m’avait pas poussé, vous auriez pu passer sur le quai et nous aurions pu bavarder. J’étais furieux. Comme je vous le disais je suis arrivé le lendemain à midi à Gérardmer après m’être arrêté de 6h à 9h à Epinal. Pour les chemins de fer l’indulgence est actuellement de mise.

Par un froid clair et sec une auto de liaison me déposait vers les 4h au Rud…er et là je montais le col du L….k[1] en pensant à cette promenade que racontait ton Père. Il y avait une bonne épaisseur de neige mais les chemins avaient été frayés par le ravitaillement. Le lendemain en rejoignant le Bataillon, j’avais la bonne surprise de le retrouver commandé par un camarade de promotion de l’Oncle Félix. J’ai été de suite invité à déjeuner et je me suis retrouvé en pleins souvenirs de famille.

Le pauvre lac, dont tu parlais, a été abominablement canonné et surtout les baraquements qui se trouvaient autour. De notre côté rien de bien grave sauf de gros « crapouillots » qui vrombissent dans l’air avant d’éclater avec un vacarme affreux. En dehors de nos chemins je me demande ce que doivent penser de tout cela les « nixe » et les zwerge[2] » de la montagne : ce raffut organisé doit les épouvanter. Il y a encore bien d’autres déprédations commises par nous, les arbres de la forêt qui tombent comme des mouches sous les obus et sous la hache, les fermes détruites et les arbres fruitiers avec lesquels nous nous chauffons, faute d’autre combustible. Tout cela me saigne le cœur puisque nous faisons ces abominations dans notre propre pays et que par delà les crêtes, j’aperçois la splendide plaine du Rhin vers laquelle tendent tous nos désirs et toutes nos aspirations. Car il y a de ces spectacles de la nature qui ravissent mon âme. Des aspects d’hiver qui se teintent de rose au lever du soleil, des fonds de vallées délicieuses et des « lointains » où la vue aime à s’égarer. La montagne surtout est splendide dès qu’il est tombé un peu de neige et qu’un ciel bleu égaie la sombre beauté des sapins.

Vous avez du, comme nous, éprouver une vive anxiété au sujet de cette attaque de Verdun qui a été furieusement menée et qui a bien failli réussir sans les splendides contre attaques du Corps que tu connais bien, qui, encore une fois s’est fait hacher. On peut, sans trop d’optimisme, déclarer le coup manqué, d’autant plus que nous sommes prévenus et que de solides précautions ont du être prises. Il n’y a qu’une chose qui m’étonne c’est que nous n’ayons pas été de cette petite fête-là.

Je suis ravi des ces « Débats »[3] qui me parviennent très régulièrement et qui me témoignent périodiquement le petit souvenir que vous m’accordez, rien qu’en écrivant l’adresse : l’écriture serait tantôt de Bernard, tantôt de toi que cela m’amuserait encore.

La nuit tombe et je dois clore cette lettre en t’adressent mon très affectueux souvenir dont je te prie de faire également profiter les tiens.

François

[1] Chaque point indique sans doute une lettre Rud…er :  ;L….k :
[2] Nixe : Ondine ; Zwerge : Nains
[3] Il s’agit du Journal des débats

Lettre de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 29 Mars 1916

Rien de bien spécial ici sauf par instants de vilains outils pneumatiques qui descendent du ciel sans bruit…

29 Mars 1916

Cette fois c’est ton écriture que je distingue sur le dernier envoi de journaux, lesquels sont lus avec passion non seulement par moi, mais par tous les camarades. Mais pourquoi vous donner le luxe de coller un timbre sur la bande ? La franchise militaire englobe toutes les correspondances des militaires par conséquent vous faites-là une inutile dépense. Rien de nouveau dans vos parages ? On parle de « saleté » déposés par des avions du côté de V…[1] Est-ce vrai ? Comment se porte toute la famille ? Rien de bien spécial ici sauf par instants de vilains outils pneumatiques qui descendent du ciel sans bruit… Nous sortons à peine d’une dure période de neige et de vent où il faut admirer la patience et le dévouement des hommes que nous commandons : ils sont simplement magnifiques. !!!

Mille souvenirs à tes parents et à la rue de la Mairie
François

[1] V… Verdun sans doute. Allusion aux gaz ?

 

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *