Jean Jacquelin est mort!

André est inquiet. Le chemin pris par la nouvelle a été tortueux, et l’information est encore vague, mais Jean est porté disparu. Rapidement les détails de sa mort lui parviennent: il a été tué par un obus lors de l’attaque, sur le front du Nord, du Mont Kemmel par les allemands, le 25 avril 1918. (Publié le 5 novembre 2018)

Autoportrait de jean Jacquelin en fantassin buvant à la gourde. Autoportrait de jean Jacquelin en fantassin buvant à la gourde.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 8 mai 1918.

Si ma Tante Jeanne n’est pas encore prévenue, il faudrait essayer de la préparer, en lui disant que j’ai appris que Jean pouvait être ou prisonnier ou grièvement blessé.

8 mai 1918

Ma chère bonne Maman,

Je ne t’ai pas écrit hier ayant pas mal à faire avec toutes mes révisions, et toujours comptant arriver sans faute auprès de toi pour le 14 au soir ou le 15 au matin. (Je t’ai écrit avant-hier que j’ai reçu ma convocation à la Faculté pour le 16 et 17 mai.)

J’espère donc être là pour la communion des enfants, mais je ne sais pas encore si je pourrai y rester toute la journée… Je verrai à m’arranger.

Mais il faut que j’en arrive à te dire, ma chère Maman, que j’ai les plus vives craintes au sujet de ce pauvre petit Jean ; tu me dis justement dans la carte de toi que j’ai reçue aujourd’hui que sa maman est sans nouvelle de lui ; or un de mes infirmiers vient de m’apprendre qu’il a reçu une carte d’un sous-officier qui est du 83ème, dans la même compagnie que Jean, et ce sous-officier écrit que Jean est porté disparu et qu’on croit qu’il a succombé au combat du 25 avril.

Je te donne, ma chère Maman, cette affreuse nouvelle sous les plus grandes réserves, car je ne suis pas certain de son origine ; mais j’ai bien lieu de craindre qu’elle ne soit exacte ; ce sergent ne donnait aucun détail ni du lieu, ni de la manière dont Jean aurait été touché, et je vais écrire immédiatement pour tâcher d’obtenir confirmation, si vraiment c’est exact…

Si ma Tante Jeanne n’est pas encore prévenue, il faudrait essayer de la préparer, en lui disant que j’ai appris que Jean pouvait être ou prisonnier ou grièvement blessé ; c’est d’ailleurs peut-être là la vérité et si les Boches ont contre-attaqué ; je vais d’ailleurs écrire à Louise Jacquelin et Lucien pour qu’ils essaient aussi d’adoucir un coup qui sera terrible, s’il doit être infligé à cette malheureuse Tante…

Pauvre Jean ! Je t’avoue, chère Maman, que depuis longtemps j’avais de vives appréhensions au sujet de ce malheureux enfant, car il avait déjà fait plusieurs attaques et Dieu sait combien il était exposé. Il semble qu’il ait lui-même cherché ce sort, car vraiment il aurait pu lui échapper, en ne demandant pas à partir, et il s’est comporté avec un courage qui m’avait même surpris. Quelle tristesse si tout cela se confirme pour les pauvres petits qui font bientôt leur première communion !

Mon Dieu, cette vie est bien dure et ceux qui ne croient pas doivent être bien malheureux ; réfugions-nous donc dans notre Foi, pour accepter ce malheur s’il est bien exact.
Je t’embrasse de tout mon cœur, ma chère Maman

Ton grand

André

J’arriverai probablement dans la nuit du 14 au 15 (au milieu de la nuit) ne m’attends donc pas pour t’endormir, et d’ailleurs je n’oublierai pas mes clefs ni du saccharose.

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 11 mai 1918.

Probablement ce sont les lettres que j’ai écrites chez moi qui les premières apporteront la grande douleur à ma famille… quel coup, mon Dieu !

Ma Bien-Aimée Elisabeth,

Cette petite carte est probablement la dernière que je vous enverrai avant de vous revoir, car je risquerais d’arriver avant celle que je pourrais vous écrire demain ou après-demain.

C’est donc entendu, petite chérie, sauf événement extraordinaire et contrordre j’arriverai à Paris le 15 et serai près de toi dans l’après-midi de ce jour, je l’espère… et comme cela me fera du bien de te retrouver mon aimée ; tu ne peux pas savoir comme je suis impatient de partir vers toi, de te sentir heureuse près de moi comme tu l’étais autrefois et plus peut-être parce que tu me sentiras davantage à toi, si c’est possible…

Je n’ai reçu aucune confirmation de la navrante nouvelle qui concerne mon pauvre cousin, et je n’ai toujours rien que ces quelques lignes de son sergent qui me disent sa mort, et probablement ce sont les lettres que j’ai écrites chez moi qui les premières apporteront la grande douleur à ma famille… quel coup, mon Dieu !

Enfin il faut se résigner, accepter, songer que celui qui est mort doit être plus heureux maintenant… Mais, ma chérie, au lendemain de ces tristes journées, de quelle douceur sera pour moi ta tendresse… Je t’embrasse déjà avec toute la mienne

Ton André

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 12 mai 1918.

Je comprends toute la peine que vous avez de perdre cet ami, ce compagnon de votre enfance et de votre jeunesse… Quand François a été tué, j’ai éprouvé tout cela aussi et c’est très dur !

Dimanche matin

Je ne sais si cette lettre vous parviendra encore avant votre départ, mon petit Chéri, je le voudrais pour qu’elle vous dise combien je suis triste avec vous, mon André, de la douloureuse nouvelle que m’apporte ce matin – il y a quelques minutes – votre lettre. Je comprends tout votre bouleversement et toute la peine que vous avez de perdre cet ami, ce compagnon de votre enfance et de votre jeunesse… Quand François a été tué, j’ai éprouvé tout cela aussi et c’est très dur !

Pour toute votre famille c’est un deuil cruel ; je me souviens bien en effet d’avoir vu la mère de ce jeune homme, chez votre mère et d’avoir même entendu parler de lui…

Vous allez avoir une triste permission, mon pauvre Chéri, et cela me désole !

Hier soir j’ai écrit à votre mère pour lui dire que j’irai la voir aussitôt après votre passage – elle m’avait écrit ces jours-ci pour me demander quand je viendrais.

Pardonnez-moi cette lettre écrite en hâte, je n’ai que quelques instants avant la levée et peut-être en la faisant partir avant lundi vous parviendra-t-elle encore.

Au revoir, à mercredi mon Chéri aimé, je voudrais que tu sois moins triste puisque nous allons nous revoir…

Je t’embrasse comme dans si peu de jours je le ferai, avec toute ma tendresse, vraiment…

Ta Lise

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 20 mai 1918.

Jean a été tué raide, sur le coup, et qu’il n’a pas dû souffrir, ce qui est une grande angoisse de moins pour sa malheureuse mère.

20 mai 18

Ma chère Maman,

Je t’ai dit que j’avais bien rejoint mes camarades au cantonnement de repos où je comptais effectivement les retrouver ; le cantonnement est un joli petit village où nous avons déjà passé notre précédent repos et j’y ai repris un lit dont j’avais conservé un excellent souvenir.

Je viens de recevoir du sergent Ansonneau confirmation de quelques précisions sur la mort de Jean ; c’est un obus qui l’a tué avec 5 de ses camarades dans leur tranchée, le 25 entre Locre et le Kemmel[1] ; le sergent s’est porté immédiatement après le coup au secours des blessés, et il a reconnu parmi les morts notre pauvre Jean.

On peut donc formellement penser de ce récit que j’ai recopié à ma Tante Jeanne que Jean a été tué raide, sur le coup, et qu’il n’a pas dû souffrir, ce qui est une grande angoisse de moins pour sa malheureuse mère.

Quel beau temps ! Mais tu dois avoir bien chaud à St Germain. Ne te fatigue pas trop surtout, et à demain plus longuement.
Ma chère Maman, je t’embrasse bien fort et tendrement

André

Tu pourrais peut-être m’envoyer un peu de papier demi-deuil en même temps que le livre de Maeterlinck, quoique j’en trouverai peut-être…

[1] Le 25 avril, à la suite de leur offensive du printemps sur le front belge, les Allemands s’emparent du mont Kemmel, site stratégique ; il sera repris par les troupes franco-britanniques en septembre. A l’issue des combats, au cours desquels des milliers de soldats périrent, le mont Kemmel, pilonné par les obus, est « chauve ».

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 27 mai 1918.

J’ai dû vacciner la plus grande partie du bataillon contre la variole

27 mai 18

Ma petite chérie,

Pardonnez-moi si je ne vous envoie que cette brève carte, mais je me suis laissé prendre un peu de court aujourd’hui ; j’ai dû vacciner la plus grande partie du bataillon contre la variole, et quoique cette vaccination ait marché relativement vite car toutes les compagnies s’y sont présentées avec beaucoup d’ordre, elle m’a pris pourtant plusieurs heures.

C’est donc seulement demain que pourrai répondre à votre longue lettre et vous dire tout le bonheur qu’elle m’a donné, quand je l’ai reçue hier… Ici, rien de très nouveau, sinon une grosse activité d’artillerie qui nous a fait alerter cette nuit, à minuit. L’alerte n’est pas encore levée, de sorte que, pouvant craindre un départ précipité, personne ne doit quitter le cantonnement ; cependant la canonnade a diminué et je crois qu’elle n’est qu’un signe de la reprise de l’offensive du nord…

Je songe que c’est aujourd’hui lundi que vos parents ont dû faire le voyage de St Gervais et j’espère que tout se sera bien passé… à demain plus longuement, mon aimée ; mais je ne voulais pas laisser passer ce jour sans te dire toute ma tendresse et sans t’embrasser
André

 

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