Jean Jacquelin incorporé

Après bien des difficultés, Jean Jacquelin est enfin accepté par le conseil de révision, sans doute moins regardant sur les qualités physiques des candidats après 2 ans de guerre et les saignées de Verdun et de la Somme… Il fait ses classes à Nevers avant de rejoindre le front, sans doute dans la Somme. Toujours assez fanfaron, il se vante de son endurance et de ses exploits.  Une manière de répondre aux inquiétudes d’André qui, connaissant la réalité des combats, redoutait pour lui l’épreuve du front et qui avait tenté, en vain,  de lui faire abandonner ses projets militaires. (Mise en ligne, 22 janvier 2017)

Jean Jacquelin en uniforme, Novembre 1916 Jean Jacquelin en uniforme, Novembre 1916

Lettre de Jean Jacquelin à son cousin André Jacquelin, 27 Août 1916

Je ne connais pas de femme ici, un simple coup d’œil m’a suffit pour les juger. Je croque quelques binettes au quartier et je t’en montrerai une jolie collection.

Dimanche 27 Août 1916

Mon vieux frangin

Je viens de recevoir à l’instant ta gentille lettre du 24 qui m’a fait un très grand plaisir. Tu sais toi-même que c’est notre seule joie, avoir des nouvelles des êtres chers.
Je suis à Nevers même, ville qui n’est pas très chic, la campagne est mieux, aussi vais-je me promener le Dimanche sur les bords de la Loire. J’ai pour copain un type de St germain un peu plus jeune que moi, mais pas trop ballot.

Je ne connais pas de femme ici, un simple coup d’œil m’a suffit pour les juger. Je croque quelques binettes au quartier et je t’en montrerai une jolie collection.
Nous bardons énormément, et la nourriture à peu près potable les premiers jours est devenue infecte, presque tous les types ont la chiasse toutes les nuits, tu comprendras que je ne veux pas en faire autant et je vais à la cantine.

Malgré les fatigues multiples de ce joli métier, ma santé et mon moral sont toujours aussi bons. A la visite d’incorporation et après examen composé de saut, course, lever de poids etc… etc… j’ai été classé dans les moyens. Tu vois que je tiens encore debout. Nous avons fait 2 marches d’entraînement une de 12k et l’autre de 20 avec fusil cartouchières, baïonnette, bison et musette. J’ai repris mon pas de Chamonix et j’ai terminé aussi[1] qu’au départ. Ce n’était pas pour me faire peur. J’ai dû interrompre ma lettre pour aller aux patates. Ici, il y a beaucoup de parisiens, mais très mauvaises têtes. Il y a le restant en gros de Nancy, cela a fait de terribles disputes. Mais Paris a eu l’avantage. Pour mon compte j’en ai démoli 3. Malheureusement à un j’ai collé un swing à la Badoud[2], si bien que j’ai manqué d’avoir une corvée supplémentaire. Enfin tout s’est bien passé et maintenant les croquants se tiennent tranquilles.
Ma vie s’écoule calme et stupide. Mes principales occupations sont le lecture et le dessin.
Je ne m’en fais pas et si je vais à l’attaque, ce sera en esquissant un petit Tango. Je gueule aussi des opéras à pleins poumons.
Je reçois pas mal de lettres, surtout des nombreuses petites femmes que je possédais au temps déjà lointain (17 jours) de ma splendeur. Mais je lis ces lettres distraitement… que veux-tu, mon idéal s’est cassé la g…
A bientôt je l’espère, je t’embrasse bien affectueusement.
Jean
[1] Mot manquant : frais ?
[2] Albert Badoud : poids welter Suisse (1893-1951), célèbre boxeur de l’époque.

Carte postale Allemande trouvée dans une tranchée et envoyée par André Jacquelin à son cousin Jean Jacquelin. Carte postale Allemande trouvée dans une tranchée et envoyée par André Jacquelin à son cousin Jean Jacquelin.

Lettre de Jean Jacquelin à son cousin André Jacquelin, 1er Novembre 1916

St Germain, Mercredi 1er 9xbre 16

Mon vieux Frangin

Me voici en permission de 24 heures à l’occasion de le Toussaint. C’est court étant donné que presque tous les autres régiments ont eu 48 heures. Enfin, ce qui me console c’est la perspective des 7 jours que je compte avoir d’ici 3 semaines un mois.

J’ai appris que tu étais furieux après moi car je ne t’ai pas écrit depuis 2 mois. Sans blagues… de deux choses l’une : ou tu charries, ou tu as le béguin. Je t’ai écrit une lettre de l’hôpital et j’y ai ajouté une petite caricature. Depuis j’ai envoyé encore un petit mot jeudi dernier.
Tu n’a peut-être pas reçu mes missives, mais je te donne ma parole d’honneur que je ne t’ai pas oublié comme tu veux bien le dire.
Et toi, depuis quand m’as-tu donné de tes nouvelles ? Je te vois d’ici rigoler et tu dois murmurer : « il est toujours aussi chameau cet animal là ».
Enfin je sais que tu vas venir d’ici peu en perme. Je tâcherai d’avoir 48 heures. Comme le Capitaine est très dur, si tu voulais bien m’envoyer un télégramme, je te ferai passer pour mon frère et la farce sera jouée.
Ma santé est toujours florissante et le terrible entraînement que nous subissons ne me fatigue nullement. Au contraire, je sens que je me fortifie beaucoup dans la pratique de ces exercices violents. Si tu me voyais passer le portique avec le sac ‘chargé à 12 kgs) le fusil, cartouchières garnies, etc…
L’autre jour, simplement pour donner le trac à l’adjudant, j’ai sauté d’en haut. Comme saut 5 mètres ce n’est pas mal, surtout étant chargé, ils étaient tous fous de me voir dans le vide. Grâce à un fléchissement savant, j’ai terminé gracieusement ma trajectoire.

Nous commençons les marches de nuit (de 6 heures à 11 heures du soir) Bientôt nous ferons celle de 24 heures.

Voilà mon vieux tout ce qu’il y a de neuf. J’espère que tu vas toujours aussi bien et que tes projets se réalisent selon tes ton désir.
Je te quitte, car tu sais 24 heures, c’est vite passé.
Je t’embrasse bien affectueusement

Jean

P.S. : N’oublie pas le télégramme. SVP

JJ
69ème d’infrie
25ème Cie
1ère Unité
8ème Escouade

Jean Jacquelin, 28 janvier 1916. Carte postale envoyée à André Jacquelin. Jean Jacquelin, 28 janvier 1916. Carte postale envoyée à André Jacquelin.

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