Janvier 1918, engelures et déménagement

La famille Carré de Malberg décide de quitter la maison du Rond point Lepois à Nancy, trop près du front et des bombardements. Elisabeth participe à la recherche d’un nouvel appartement à Paris, et peste sur les difficultés à organiser le déménagement des meubles. Elle rend visite au Professeur Sebileau qui n’est pas insensible à son charme et comme elle trouve l’appartement du médecin très joli… André, semble-t-il,  tousse un peu à cette nouvelle.

Il fait froid. Les engelures n’épargnent personne sur le front, et à Paris. Louis Valentin est lui aussi au frais à Wesserling en Alsace. Il recommande une recette infaillible pour guérir en deux jours les extrémités touchées. (Publié le 8 octobre 2018)

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 2 janvier 1918.

Il fait bien froid… Et je voudrais savoir comment les malheureux soldats acceptent ce nouvel hiver si rigoureux ?

2 janvier 1918

Je viens me reposer quelques minutes auprès de vous, mon Chéri. Ce n’est pas encore fini cette terrible installation, et vraiment depuis une semaine, que nous travaillons ainsi, je commence à être un peu lasse… Mais, vous n’avez pas idée de tout ce qu’il y a eu à faire pour remettre en état ce grand appartement, à peu près inhabité depuis 3 ans.

Une fois tout terminé je crois, par exemple, que nous y serons très bien – la question de chauffage exceptée ! – C’est très clair, aéré et étant au 5ème, la vue s’étend à l’infini sur une mer de toits et on voit le ciel librement…

De plusieurs fenêtres, on aperçoit les bâtiments les bâtiments de l’hôpital Beaujon et je pense, mon Chéri, à votre cours d’Internat passé là – je crois – et je m’attriste aussi en songeant à tous les pauvres malades qui souffrent, enfermés dans ces murs !

J’espère que vous avez bien reçu mes deux petits mots ; c’est tout ce que j’ai pu vous écrire ces jours-ci et c’était bien mal répondu à vos si longues et tendres lettres. Hier, Charlotte m’a apporté celle arrivée encore avenue de Villars et à laquelle je répondrai plus spécialement dans ma prochaine missive, aujourd’hui je le ferais encore trop mal !

Sans doute êtes-vous maintenant remonté en 1ère ligne, mais dans votre abri – celui que vous m’avez décrit et que je vous souhaite de nouveau – vous serez mieux peut-être qu’au cantonnement ! Il fait bien froid… Et je voudrais savoir comment les malheureux soldats acceptent ce nouvel hiver si rigoureux ?

Mon petit Chéri, je suis obligée d’achever cette lettre pour sortir faire des courses urgentes, à bientôt plus longuement, mais comme je suis triste aussi de savoir que votre permission est reculée au mois de février ; ce sera si long encore de t’attendre jusque là, bien long, mon Chéri, un grand mois sans fin ! Enfin patience, courage, je te sens près de moi tout de même…

J’ai eu de la peine à quitter ce petit salon de l’avenue Villars, aux si doux souvenirs… Mais ici nous trouverons aussi un gentil petit coin et partout où nous serons ensemble il fera bon, n’est-ce pas ?

Je t’embrasse, mon André Chéri et je suis à toi de tout mon cœur.

Elisabeth

 

 

 

 

 

Photo D'andré Jacquelin (à droite) à côté du Commandant Dewatre. A gauche Féré et... Photo d’André Jacquelin (à droite) à côté du Commandant Dewatre. A sa gauche Meriot et Feré.

Carte postale d’André Jacquelin à  Caroline Jacquelin, 4 janvier 1918.

Je t’envoie cette petite photo où je ne suis pas très bien, de sorte que je n’en ai pas commandé.

Ma chère petite mère
Je t’envoie cette petite photo où je ne suis pas très bien, de sorte que je n’en ai pas commandé. Elle a été prise il n’y a pas très longtemps et représente mon commandant Dewatre, le capitaine adjudant major Meriot, le médecin auxiliaire Feré (en bonnet de police) et moi.
La santé est excellente, le moral aussi et le Front toujours calme ; à demain plus longuement.
Je t’embrasse bien, bien fort
André
4 janvier 18

Carte postale d'André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 4 janvier 1918 verso Carte postale d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 4 janvier 1918 verso

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 5 janvier 1918.

Je suis contente de vous savoir dans ce bon Poste de secours – celui où vous m’avez invitée à venir, n’est-ce pas ? Il fait si froid toujours, -8° à Paris cela doit vous donner -12° au moins, sur le Front ?

5 janvier 1918

Mon Chéri,

Je reprends les vieilles habitudes, je suis de garde à l’ambulance aujourd’hui et je viens passer un petit moment avec vous. Hier soir j’aurais déjà voulu commencer à vous écrire, mais au moment où je prenais ma plume voilà Charlotte qui est arrivée et mon beau projet est tombé à l’eau. Pauvre Chéri, je vous ai bien peu écrit ces temps-ci, j’ai peur que vous ne soyez tout de même un peu triste, et puis j’aurais tant de choses à vous dire, tant de réponses à donner à vos lettres. Merci de la dernière, si longue encore, reçue il y a deux jours. Je suis contente de vous savoir dans ce bon Poste de secours – celui où vous m’avez invitée à venir, n’est-ce pas ? Il fait si froid toujours, -8° à Paris cela doit vous donner -12° au moins, sur le Front ?

Ici à l’hôpital, aujourd’hui, je me réchauffe, mais à la maison ce n’est toujours pas brillant au point de vue température et c’est dommage, car sans cela nous serions tout à fait enchantés de notre nouvelle installation. Mais c’est ainsi, il faut toujours que quelque chose cloche !

Pour notre déménagement de Nancy nous ne savons rien de nouveau ; il doit toujours se faire entre le 15 janv et le 1er fév. Si les communications ne sont pas interrompues à ce moment-là. Vous voyez qu’ainsi cela s’arrangerait très bien pour votre permission au début du mois prochain, mais, hélas, de quoi peut-on être certain en ce moment ? Et la perspective de ce voyage à Nancy, pour y faire une telle besogne ne me réjouit guère, je vous assure… Si seulement nous apprenions tout à coup que les Allemands viennent de reculer de 20km en Lorraine ! A tous points de vue ce serait tellement mieux !…

Mais, hélas, l’année n’a guère bien commencé, la situation n’a jamais été si angoissante, les difficultés vont croissant, heureusement qu’il nous reste beaucoup de courage et d’énergie ; à l’arrière comme au Front, je crois qu’on pourra faire bonne figure…

Et mon Chéri, oui, c’est aussi en songeant à l’avenir que je reprends confiance, et, c’est parce que j’ai un grand espoir au cœur que le présent me semble très simple à supporter…

Plus tard je serai avec toi, ce sera le bonheur de ne plus nous quitter, d’être l’un à l’autre, de vivre les mêmes émotions, les mêmes sensations, les mêmes joies et les mêmes peines ; cette pensée me soutient plus que tout, je t’assure, et il m’est si doux de songer que cet espoir tu le partages aussi et qu’ainsi nous sommes déjà unis un peu…

Même jour soir.
Je reprends cette lettre à la maison, mon petit Chéri, et viens vous dire bonsoir avant d’aller me coucher. J’ai un peu sommeil, mais il fait très bon près du feu et je voudrais vous demander encore de me dire bien vite ce petit nom que vous songez à me donner… Je vous promets de vous dire très franchement si il me plaît ou non, et pourquoi ne me plairait-il pas !… Il me semblera si gentil au contraire, puisque c’est vous qui l’aurez trouvé ! Et vous ne me le donnerez que quelquefois… Voulez-vous, mon Chéri ?

Et maintenant, cela est vrai, ce m’est aussi une douceur de vous tutoyer, de te tutoyer, André… Mais vois-tu, j’en reste toujours à mon idée première, je voudrais que ce tutoiement ne soit pas trop fréquent, pas absolument habituel, il perdrait de sa douceur ! Ne comprends-tu pas cela ? Je voudrais le réserver à nos heures d’intimité et d’amour, pour les faire plus exquises… Dans la vie ordinaire, se tutoyer serait seulement un signe de familiarité, mais pas de plus grande tendresse… Il me semble que tu comprends ce que je veux dire, n’est-ce pas !…

Au revoir, petit Chéri de mon cœur, je vais dormir et rêver que je suis dans tes bras, que tu m’embrasses, que tu me dis ton amour… Quand sera-ce de nouveau, vraiment, c’est si long, t’attendre !

Un grand baiser de ton Elisabeth

 

 

 

 

 

Louis Valentin à Elisabeth Carré de Malberg, 6 janvier 1918.

Ta guérison me vaudra peut-être un petit mot de toi, reconnaissance de l’estomac, si j’ose dire !

Dim.6.1.18. – 18H-
Ma chère Liselle,
Jamais je n’avais vu souffrir autant d’engelures autour de moi ! Jamais non plus je n’avais constaté soulagement immédiat, suivi de guérison complète, après 2 applications du remède, que je prends la liberté de t’envoyer par poste. Bain chaud le soir, application du jus, cuisson assez douloureuse. Répéter 2 soirs de suite et ça y sera !
Ta guérison me vaudra peut-être un petit mot de toi, reconnaissance de l’estomac, si j’ose dire ! Bonne chance ! Je vous adresse à tous mon affectueux souvenir.
Ave Louis

 

 

 

 

 

 

Lettre d’André Jacquelin à  Caroline Jacquelin, 6 janvier 1918.

Une fois de plus je suis victime de mon désordre, puisque je devrais bien savoir où se trouvent toutes mes affaires.

6 janvier 18

Ma chère petite mère,

Je reçois aujourd’hui la petite carte bleue où tu me dis que tu n’as pas trouvé le livre de zoologie que je t’avais demandé. Ne serait-il pas dans l’une de mes armoires à livre soit de la salle à manger, soit de ma chambre ou encore dans celle de la petite chambre qui fait communiquer avec notre cabinet de toilette ?

Je m’étonne qu’il ne t’ait pas sauté aux yeux, car il est en somme gros. Je ne crois pas non plus l’avoir prêté à Roger ni à personne. Et dans le grenier ?
Il doit se trouver d’ailleurs avec mes autres bouquins de PCU : ma Chimie de Joannis[1] (gros livre rouge grenat) et la Botanique de Daguillon[2].
Enfin, si tu ne le trouves pas, tant pis ! Ma permission devant être pour le 1er Février, j’aurai encore le temps après en être rentré de préparer mon examen – une fois de plus je suis victime de mon désordre, puisque je devrais bien savoir où se trouvent toutes mes affaires ; il est vrai que je ne pensais pas du tout avoir encore besoin de ces vieux livres.
Quant aux cartes de Deberteix, ce sont les trois de Vérone que je t’ai envoyées ; celle de Grenoble venait de mon caporal infirmier Valette en permission.

J’ai bien reçu un petit mot d’Elisabeth qui a à peu près terminé avec ses parents sa nouvelle installation au 9 de l’avenue Hoche. Il paraît que leur appartement est très grand et très aéré (en ce moment ce n’est pas tout à fait une qualité). Il est au 5ème étage et la vue fait apparaître les innombrables toits de Paris, ainsi que la masse de Beaujon assez voisine.
Ils disent avoir bien froid dans ce grand appartement, mais une fois bien installés et quand les jours les plus rigoureux seront passés, ils ne seront sans doute pas mal.
Pour moi, rien de nouveau ; toujours travail et lecture et promenades rendues très agréables par la terre très propre parce que la neige ne fond toujours pas.
Je suis étonné que tu ne penses pas envoyer plus d’un kilo par la Poste, le vaguemestre m’ayant donné comme certain la limite de 3 kilo.
Enfin pour la boîte en fer, c’est entendu je te la rapporterai et si possible contenant du saccharose.

Au revoir, ma chère petite mère, je t’embrasse bien tendrement.
Ton grand fils

André

[1] Joannis A. : Cours Elémentaire De Chimie. Pour les candidats au certificat d’études physiques, chimiques et naturelles (P.C.N.). Baudry et Cie éditeurs, 1897.
[2] Auguste Prosper Daguillon est un botaniste français, né le 6 juillet 1862 et mort le 17 juillet 1908. Il publie en 1891 : Notions de botanique à l’usage de l’enseignement secondaire, Belin.

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 13 janvier 1918.

L’illustre personnage était d’ailleurs d’une humeur charmante, il m’a reçue presque trop aimablement, cela en était gênant !…

13 janvier 1918

Mon petit Chéri

Plus qu’à l’hôpital encore, je crois, lorsque je vous écris à la maison, je suis dérangée… Et je commence cette lettre en vous demandant d’être très indulgent, car je sens que, malgré toute ma bonne volonté, je vais bien mal l’écrire entre mes parents et Bernard qui causent ; nous en sommes réduits à vivre tous dans la même petite chambre, autour d’un maigre feu de cheminée, puisque le calorifère ne marche toujours pas… Heureusement, il fait bien moins froid, mes engelures se cicatrisent un peu, mais je songe que vous devez être, Chéri, dans toute l’horreur du dégel… A en juger par la saleté des rues de Paris, vous devez avoir de la boue jusque par-dessus la tête, dans les tranchées ! Il fait un joli soleil, mais si les boyaux sont impraticables, vous ne pourrez guère bouger de votre abri, aujourd’hui, et vous promener, mon pauvre Chéri…

Pour moi, je n’ai pas grand chose de neuf à vous conter ; hier j’ai passé la journée à l’hôpital, en face d’un blessé qui a de terribles hémorragies nasales. Dans l’après-midi, j’ai même été chargée de le conduire chez le Dr Sébileau[1], qui désirait l’examiner avec des instruments spéciaux et cela m’a bien amusée de pénétrer dans cet appartement somptueux et dont j’avais entendu vanter l’arrangement délicieux. Non à tort, c’est tout à fait joli. L’illustre personnage était d’ailleurs d’une humeur charmante, il m’a reçue presque trop aimablement, cela en était gênant !…

Aujourd’hui, Chéri, je vous écris, puis j’irai voir ma Grand-Mère et Odile qui va heureusement beaucoup mieux depuis deux jours et qui réclame de la visite, en attendant de pouvoir reprendre ses occupations habituelles.

Papa est revenu ces jours-ci de Nancy où il avait été passer une semaine et voici les dernières probabilités pour notre déménagement : le trafic des marchandises étant complètement suspendu pour le moment, sur l’Est, il a fallu faire une demande spéciale à la Cie pour le transport de nos meubles ; nous attendons maintenant la réponse… Et, mon petit Chéri, comme vous, je tremble beaucoup en songeant que ce malheureux déménagement pourrait tomber en même temps que votre permission de février ; ce serait une bien grande malchance, mais vous savez que Maman elle-même vous a promis, qu’au cas où il en serait ainsi, je reviendrai de Nancy le plus vite possible pour vous voir… Vous imaginez bien aussi que je ne pourrais pas supporter de perdre, ne fut-ce qu’une heure, du bonheur d’être avec vous… Je les attends avec tant d’impatience, ces heures où nous serons encore ensemble l’un à l’autre et à notre amour merveilleux ! Quand je suis dans tes bras, mon Chéri, c’est si bon…

Et maintenant, je veux te dire bien vite que je suis très, très contente du petit nom que tu m’as choisi, c’est bien vrai, je t’assure… C’est très joli « Lise », doux et tendre et un peu grave, et maintenant je suis bien impatiente que tu m’appelles ainsi… de ce nom que toi seul, tu me donneras, André, mon Fiancé chéri.

Moi, j’avais pensé à « Lilette » ; un nom un peu gosse mais gentil ; seulement puisque c’est toi qui a choisi l’autre, je l’aime bien mieux, très vraiment mieux, et je crois aussi qu’il s’accorde mieux avec ma personne ! N’est-ce pas, tu le penses aussi ? Doux, tendre et un peu grave…

Chéri, je suis très curieuse, mais tu le sais alors je ne me cache plus !… Je voudrais que tu me dises dans quels termes Papa a répondu à ton petit mot du Nouvel An, si il faisait allusion à la possibilité prochaine de notre union ? A moi tu on ne me dit jamais rien et c’est si long d’attendre toujours…

Mon Chéri aimé, je rêve en fermant cette lettre que tu me serres très fort dans tes bras et je te donne un long baiser tendre.

Ton Elisabeth

[1] Marie Guillaume Sébileau est le chef de file de la chirurgie ORL à Lariboisière. La guerre de 1914 fournit aux chirurgiens français plus de mutilations et, surtout, plus de mutilations faciales qu’ils n’en virent auparavant durant plus de cent années. Pendant cette période, une section spéciale de soins chirurgicaux est créée pour intervenir auprès des soldats mutilés, les « gueules cassées ». Elle devient rapidement un lieu d’innovation pour la chirurgie de la face, de la tête et du cou, et les traitements réparateurs sont l’occasion de mettre au point ou de perfectionner un certain nombre de techniques (ligatures des artères du cou, trachéotomie, immobilisation des fragments mandibulaires, extraction de corps étrangers oculaires, etc.)

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 16 janvier 1918.

Pauvre maison ! Et quand il faudra la voir vide, se dire que c’est fini !

16 janvier 1918 – soir

Mon petit chéri,

Je te remercie mille fois pour ta tendre lettre d’hier, si bonne, si douce à mon cœur… Avant d’aller me coucher, ce soir, je viens encore te dire toute la joie que m’ont donnée tes chères lignes. J’aurais voulu le faire dès ce matin, mais je n’ai pas pu et toute cette journée m’a paru bien longue à passer, pour attendre cette heure du soir où je suis enfin libre de venir à toi… Heureusement, il ne fait plus froid et je suis bien dans ma chambre – même sans feu, je t’assure, Chéri – pour t’écrire.
Cet après-midi, avec Maman, nous avons commencé à visiter des appartements à meubler avec nos meubles, si jamais ils arrivent de Nancy, et c’est une occupation fatigante et bien ennuyeuse d’aller d’une maison à l’autre, de monter des escaliers et d’écarquiller les yeux pour voir et choisir !… En tous les cas, j’aimerais mieux faire cela du côté de l’av. de l’Observatoire et en songeant que je cherche un petit coin gentil et tranquille, un petit coin où nous pourrons nous aimer… Certes j’aurais plus d’entrain alors, que pour ce malheureux déménagement de Nancy[1] !

Mon Chéri, merci d’avoir si bien compris toute la tristesse que nous avons à quitter notre maison de Nancy, où nous avons habité tant d’années et où demeureront tant de souvenirs…

Voyez-vous, j’ai tellement peur du moment où nous commencerons à tout en enlever que je ne peux pas y penser d’avance, je sais trop que cela sera atroce… pauvre maison ! Et quand il faudra la voir vide, se dire que c’est fini !

Ma chambre était très jolie, oui, toute blanche et claire et j’espérais vous la montrer un jour… Héla, j’en ai perdu même les photographies qui sont restées en Alsace ! Mais voyez-vous André, tout ce que j’en emporterai c’est pour le sauver d’une destruction affreuse et pour pouvoir le mettre plus tard « chez nous »… C’est cette pensée qui me donne du courage pour démolir ce petit coin qui m’était cher. J’avais des bibelots, cadeaux ou souvenirs, quelques meubles achetés à mon goût et je voudrais pouvoir les conserver, m’en entourer encore, en y ajoutant tout ce que nous choisirons ensemble…

Et maintenant, mon petit Chéri aimé, il faut que j’aille me coucher, car sans cela, demain matin je ne me réveillerai plus !

Je t’embrasse fort.

17 janvier – matin

Je reprends ma lettre ce matin, mon Chéri et je vais me dépêcher de l’achever pour la faire partir à midi, car j’ai bien peur que vous ne la trouviez bien lente à venir… Ces temps-ci, j’ai l’impression de ne vous écrire que très irrégulièrement, mais aussi c’est une vraie malchance, chaque fois que je me réserve une heure de tranquillité pour le faire, arrive un imprévu : une visite, je suis obligée de sortir ou autre chose… Et je suis bien triste en songeant que vous le serez peut-être, à cause de moi, et j’ai si peur d’abuser de votre patience et de votre indulgence…

Par exemple, tout à l’heure, je viens de bien rire en relisant votre lettre ! Voilà maintenant que vous accusez le chocolat de me donner des engelures !… Voyons, ce n’est pas sérieux, quel rapport peut-il y avoir entre ma mauvaise circulation et mes excès ( ?) de chocolat ?… Je conçois bien que les engelures sont question de tempérament, et, si vous savez comment modifier mon tempérament, je ne demande pas mieux… Mais ce n’est pas en m’empêchant de manger du chocolat que vous y parviendrez ! Je n’en crois rien… Mais assez de bêtises… Je t’écris d’une façon bien peu sérieuse, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas pourtant que je sois bien gaie, il fait un temps affreux aujourd’hui et le soleil me manque. Mais, Chéri, je sens que tu vas venir bientôt et c’est cela, je crois, qui me met de joyeuse humeur… Encore 15 jours et cette heureuse permission reviendra, nous serons l’un à l’autre, je sentirai ta tendresse…

Mon Chéri, je t’aime, prends mes lèvres, je te les donne, garde-les longtemps… Je suis à toi…
Elisabeth

[1] Il s’agit de quitter la maison du Rond Point Lepois.

Le Rond-Point Lepois et le 6 de cette impasse où habitait la famille Carré de Malberg avant la guerre. (Etat actuel) Le Rond-Point Lepois et le 6 de cette impasse où habitait la famille Carré de Malberg avant la guerre. (Etat actuel)

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 20 janvier 1918.

Il y a des jours plus lourds que d’autres à porter, où l’on aurait besoin d’être câliné, d’être consolé, de se confier et de sentir l’affection qui réchauffe ! Et, hélas, tu es si loin, si loin, mon Chéri…

20 janvier 1918

Chéri, je suis triste ce soir, je ne sais pas pourquoi et peut-être ferais-je mieux de ne pas vous le dire, puisque quand vous recevrez cette lettre, sans doute, ce sera passé… Mais, hier déjà, j’étais ainsi ; je suis rentrée fatiguée de l’ambulance, une discussion au cours de laquelle je ne me suis pas trouvée d’accord avec mes parents a achevé de m’énerver. Et, en me couchant, je relisais votre dernière lettre, mais même cette lettre qui m’avait fait tant de plaisir, la veille, ne m’a pas apaisée… Chéri, il me semblait qu’il aurait fallu que vous soyez là, que vous me preniez dans vos bras pour me caresser et me faire sentir votre tendresse, sans rien dire, et mes nerfs se seraient détendus, et ma tristesse aurait passé… Il y a des jours plus lourds que d’autres à porter, où l’on aurait besoin d’être câliné, d’être consolé, de se confier et de sentir l’affection qui réchauffe ! Et, hélas, tu es si loin, si loin, mon Chéri…

Aujourd’hui je reste sous la même impression, c’est bête et pourquoi te le dire, je vais peut-être t’attrister, mais j’aurais tellement besoin de sentir que tu m’aimes !

Cet après-midi, je suis sortie avec Bernard, pour chercher dans le quartier de Péreire les appartements pouvant nous convenir ; il y a par là des rues assez avenantes, mais les appartements sont bien petits en général. Enfin nous ne sommes toujours pas décidés. Quant au déménagement de Nancy, il n’est pas encore fixé à une date précise ; l’une des autorisations de la Cie de l’Est a été obtenue, mais il en faut une seconde. J’ai bien peur avec vous, mon pauvre Chéri, pour votre permission… Mais, non, ce serait trop de malchance, et il y a déjà eu celle de St Gervais !

Si vous allez à Caen, cela vous donnera deux jours de plus, je crois, avec les délais de route, aussi je vous engage beaucoup à tenter ce voyage qui allongerait un peu votre permission. De toutes façons, elle me semblera toujours trop courte !!!

Je suis navrée d’apprendre que votre poêle vous a si mal chauffé pendant ces derniers jours de froid, heureusement que le dégel est venu, mais comme j’ai frémi en pensant à ces deux malheureux enfouis vivants sous leur abri… Si cela avait été le vôtre qui se soit éboulé ! Mon petit Chéri, promettez-moi de ne jamais faire d’imprudences et tâchez d’examiner attentivement les abris que vous habitez pour les faire consolider au besoin… Cela doit être si abominable d’être enseveli ainsi !

Je crois, André chéri, que vous me grondez un peu parce que j’ai trop admiré le bel appartement de l’illustre Sébileau ? Et vous avez peur aussi – un peu – de mes ambitions … Mais non, mon petit Chéri, je vous assure si j’ai le très grand désir de vous voir arriver médecin des hôpitaux, ce n’est pas pour vivre dans le luxe d’un splendide appartement, mais c’est parce que je serai alors très fière de vous et parce qu’aussi j’ai confiance en tout le bien que vous pourrez faire autour de vous.

Mais, Chéri, ne me grondez pas non plus, si je rêve d’un petit coin très joli, que nous arrangerons à notre goût pour y vivre ensemble, qui sera le cadre de notre amour…

Je rêve encore aussi du petit chalet perdu sur la montagne et des soirs d’été que nous y passerons. Mais ici, à Paris, je voudrais notre petit nid confortable et doux, ayant un cachet et un peu de grâce, que vous soyez heureux d’y rentrer le soir, après une journée laborieuse.
Pour arriver à cela, je ne crois pas qu’il faille tant d’argent, mais plutôt un peu d’ingéniosité et d’adresse, de la patience et du goût, et l’on arrive à faire, d’un banal appartement parisien, un vrai chez soi…

Vous me laisserez bien essayer un peu, n’est-ce pas, Chéri, j’ai toujours eu tellement le désir de ce « chez moi » gentil et joli, et il me sera si doux de le partager avec vous.

Oui, mes engelures sont guéries, non pas grâce à l’ambrine[1] mais parce qu’il ne fait plus froid ! Et depuis qu’il ne fait plus froid le calorifère s’est remis à marcher… Quelle tiédeur, c’est délicieux, mais pourvu que cela dure !

Au revoir, mon petit Chéri aimé, je vous quitte, car voici l’heure du dîner et je passerai ma soirée près de mes parents et de Bernard, puisque je viens d’être un long moment dans ma chambre ; demain, lundi, je suis de garde à l’hôpital. Au revoir encore, mon petit Chéri que j’aime tant, je me blottis sur ton cœur et je te demande de m’embrasser, comme je t’embrasse moi-même, aussi tendrement que je puis…

Et tu permets, n’est-ce pas, que je signe de ce petit nom que tu m’as donné et que j’aime…
Lise

[1] L’Ambrine est une spécialité médicamenteuse, mise au point par le Dr Barthe de Sandfort. Celui-ci, souffrant dans sa jeunesse de rhumatismes et ayant tiré de grands bienfaits de bains de boue réalisés dans la ville de Dax. Il décide de mettre Dax en bouteille ou plutôt en emplâtre. Il mélange de la paraffine et différents latex (caoutchouc, gutta-percha) et baptise le produit du nom d’Ambrine, du fait de sa ressemblance avec l’ambre. Cette préparation se présente sous la forme d’un solide que l’on doit faire fondre, avant emploi, à 70°C, au bain-marie, afin d’obtenir une préparation fluide applicable au pinceau ou blaireau. Après étalement d’une première couche de produit, on applique de « petites lames de cotons très minces et on passe une deuxième couche ». On a ainsi réalisé un « pansement, occlusif, solide, adhérent » (René Cerbelaud – Formulaire de parfumerie – 1933). Utilisée initialement pour traiter les rhumatismes, on se rend compte rapidement de l’intérêt de l’Ambrine dans le traitement des brûlures. Ce médicament sera très utile pour traiter les Poilus souffrant de brûlures. (Site : regard sur les cosmétiques)

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 26 janvier 1918.

Je peux seulement vous dire que les bombes m’ont épargnée jusqu’à présent et que notre déménagement avance un peu

Sur papier à entête : Excelsior-Hôtel

Nancy, le 26 janvier 1918

Chéri, sur ce grand papier je n’ai, hélas, le temps de vous écrire bien longuement ! Je peux seulement vous dire que les bombes m’ont épargnée jusqu’à présent et que notre déménagement avance un peu ; mais il y a très peu d’ouvriers à notre disposition et il faut beaucoup faire soi-même, aussi ce sont des journées éreintantes… Je tâche de ne pas trop penser à tout ce qui est si triste dans cet abandon de notre maison, mais plutôt à la joie que j’aurai dans 8 jours de vous revoir… Avouez que cette fois nous avons eu de la chance, je rentrerai à Paris la veille de votre arrivée ! Si vous allez à Caen, je ne vous demande pas de penser à moi, je sais combien mon souvenir vous sera présent et que vous m’emmenez dans votre cœur, Chéri Bien-aimé, en attendant que nous puissions revoir ensemble notre cher lycée et les vieilles tours de St Etienne !

Si vous voyez Mme Letellier et Dordain, dîtes leur, n’est-ce pas, mes amitiés et voulez-vous à l’occasion demander aussi à Mme Letellier si elle a encore des nouvelles du fameux Dulin, qui après m’avoir fait lui envoyer un certificat d’hébergement pour Paris, en avril dernier, ne m’a plus donné signe de vie.

Pardon de mon écriture atroce, je te quitte en hâte, mon Chéri, et en t’embrassant très, très tendrement. Dans 8 jours, n’est-ce pas ?

 

 

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