Installation à paris

Septembre 1918, André est affecté au Gouvernement militaire de Paris, et paradoxalement pour cela il a dû se rendre à Rouen. En attendant d’y être reçu, il écrit à sa mère. Dans cette lettre, il porte un terrible jugement, bien dans le goût de l’époque, sur la valeurs des troupes alliées. Pour mémoire, les pertes britanniques se sont élevées à 735000 hommes pendant le conflit et les écossais n’étaient-il pas surnommés par les allemands les « ladies from hell »?
L’état nauséeux d’Elisabeth ne laisse plus de doute sur son état: elle est enceinte. Le jeune couple s’installe provisoirement Avenue Hoche chez les parents d’Elisabeth restés à Saint Gervais. Raymond écrit à André, une lettre dans son style inimitable où se mêlent à des considérations matérielles et financières, des remarques très personnelles sur son caractère et son affection naissante pour son gendre. (Publié le 12 novembre 1918)

Affectation d'André Jacquelin à Paris, 1er septembre 1918. Affectation au Gouvernement militaire de Paris d’André Jacquelin, 1er septembre 1918.

Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 2 septembre 1918.

Ensuite nous avons pris place, non en 2ème classe, mais en première, car les 2èmes étaient encombrées de soldats anglais et américains qui fumaient comme des cheminées d’usine, et, à exposer Elisabeth à ces odeurs de tabac, j’aurais craint que son état nauséeux puisse s’en trouver aggravé.

Ma bien chère Maman,

Je commence à t’écrire cette lettre dans les Bureaux de la Direction du Service de Santé où j’attends d’être introduit auprès du médecin chef du Personnel. J’ai déjà rempli une feuille énorme sur laquelle j’ai détaillé mes affectations successives, mes cicatrices, les circonstances de ma blessure, etc…, et maintenant… j’attends patiemment, ainsi qu’il est de rigueur au cours de toutes ces démarches que l’on effectue auprès des autorités qui nous dirigent.

Mais que je te dise immédiatement l’essentiel ; notre voyage s’est passé d’excellente façon : nous sommes arrivés sans retard à Paris, et j’ai pu m’y procurer quelques grappes d’un raisin doré qui a fait le bonheur d’Elisabeth, et le mien aussi, car j’avoue n’être pas insensible à ces sortes de sensations.

Ensuite nous avons pris place, non en 2ème classe, mais en première, car les 2èmes étaient encombrées de soldats anglais et américains qui fumaient comme des cheminées d’usine, et, à exposer Elisabeth à ces odeurs de tabac, j’aurais craint que son état nauséeux puisse s’en trouver aggravé.

A Rouen, nous avons laissé nos bagages à la consigne et nous sommes mis à la recherche d’une chambre ; c’est à l’Hôtel de la Poste que nous nous sommes fixés et nous venons d’y dormir en la plus profonde quiétude, ce qui a convenablement reposé Elisabeth. Elle doit s’y trouver encore à cette heure matinale, pendant que j’accomplis cette philosophique et résignée faction devant une porte qui tarde un peu à s’ouvrir.

Hier soir, avant de nous coucher, et en attendant nos valises qu’un larbin était parti quérir à la gare, nous nous en fûmes, Elisabeth et moi, nous promener un peu par la ville où la nuit tombait ; et cette promenade m’a intéressé : elle m’a révélé un aspect caractéristique de la guerre ; c’était la soirée du dimanche qui s’achevait et le long de toutes les voies se hâtait ou flânait une foule d’anglais dont tu ne peux facilement t’imaginer la densité. Cette ville est bien devenue ville anglaise, et les jupes amusantes des écossais y alternent avec les pantalons kakis ; et les rudes accents de ces hommes ne sont pas les nôtres ; et leur face et leur allure sont bien ceux d’une race étrangère.

Ce serait là une désagréable sensation, l’impression d’une invasion alors que depuis quatre ans passés nous luttons et mourons pour ne pas être envahis, – si tous ces gens malgré tout ne représentaient pas par leur nombre sinon par leur valeur combattive, une force contre laquelle on sent bien que l’Allemagne est vouée à se briser.

11h1/2 du matin. Je viens de voir le sous directeur qui a accueilli très favorablement ma demande de mutation pour la région parisienne ; cette demande va partir immédiatement. J’espère donc d’ici 3 semaines ou 1 mois revenir près de toi.

En attendant ce moment, je crois que je vais être affecté pendant quelques jours à Rouen même, puis je serai envoyé dans quelque ville secondaire (peut-être Vernon). Ecris-moi donc toujours poste restante en attendant une nouvelle adresse.

Tu vas probablement toucher ma délégation d’août (puisque je n’ai pas encore demandé qu’on la mette au nom d’Elisabeth, ne pouvant encore donner une adresse fixe de notre ménage) garde cette délégation, car j’espère n’en avoir pas besoin tout de suite.

Je te quitte pour mettre rapidement cette lettre à la Poste. Ton grand fils qui t’embrasse de tout cœur

André

 

 

 

 

 

Lettre de Raymond Carré de Malberg à André Jacquelin, 15 septembre 1918.

Nous aussi n’avons gardé de ces premières semaines de vie commune que de bons souvenirs, qui ont fait naître en nous d’heureuses espérances pour l’avenir. Je vous le dis sans autre commentaire, mais je puis vous certifier que ce ne sont pas là des paroles en l’air. Elisabeth sait bien du reste que j’ai l’esprit porté à la critique.

Mon cher André

Votre bonne lettre du 10 nos a fait plaisir, en nous traduisant les sentiments que vous a laissés votre séjour au Rosay. Nous aussi n’avons gardé de ces premières semaines de vie commune que de bons souvenirs, qui ont fait naître en nous d’heureuses espérances pour l’avenir. Je vous le dis sans autre commentaire, mais je puis vous certifier que ce ne sont pas là des paroles en l’air. Elisabeth sait bien du reste que j’ai l’esprit porté à la critique. Mais dans le cas présent il ne demeure en moi que de la sympathie et de la confiance : et ce n’est pas seulement le cadre de la montagne qui  es a suscitées. Puissent-elles se développer désormais dans un rapport de pleine réciprocité. Ceci – je puis l’ajouter – fait partie et a été de longue date l’objet de mes vœux les plus vifs. Je compte sur vous – comme sur Elisabeth – et avec un grand espoir, pour la réalisation de ce vœu.

C’est vous dire que nous envisageons avec une bien réelle satisfaction la perspective de nous retrouver avec vous à l’avenue Hoche. Ce ne sera pas pour Elisabeth et pour vous le commencement de la vie en ménage rêvée par les nouveaux époux. Mais heureux encore serez-vous tous deux si cette trêve, inespérée naguère, à votre existence de guerre peut se prolonger quelque temps. En ce qui me concerne, cette rencontre sera sans doute le seul contentement que je trouve en rentrant à Paris. Bon gré mal gré nous avons dû petit à petit nous résoudre à ce retour, faute d’autre combinaison viable. Espérons – comme vous l’écrivez – que les circonstances nous donneront raison : la réduction de la hernie de Saint Mihiel[1] que j’apprécie tout particulièrement, me paraît à cet égard un heureux présage. Vous ne vous étonnerez tout de même pas trop si au 1er octobre je laisse Bernard et sa mère revenir seuls en avant garde et je me prolonge au milieu de ces montagnes qui m’ont seules donné un peu d’apaisement – momentané – depuis quatre ans. A me voir si désoeuvré et si désemparé, vous aurez appris à me connaître sous un jour qui n’est certes pas à mon avantage – et je vous donne de ce fait un regrettable exemple. J’éprouve de l’amertume à m’en rendre compte. Vous penserez cependant qu’il a pu et dû y avoir un temps où j’étais un autre homme.

Je ne reviens pas sur votre voyage à Rouen qui nous avait donné quelques soucis pour votre affectation et pour Elisabeth. Maintenant que vous voilà fixés à Paris et pourvus d’Eugénie, j’espère qu’elle va pouvoir y mener une vie reposante et en tout des plus aisée. Nous vous remercions de nous avoir donné des nouvelles un peu plus précises de son état de santé. Quant à vous je pense que vos fonctions à ce dépôt de coloniaux vont être plus administratives que médicales et j’imagine la déception que vous en ressentez. Je voudrais du moins que vous jouissiez de loisirs suffisants pour pouvoir travailler un peu dans votre intérêt et peut-être aussi pour fréquenter quelques centres scientifiques.

J’ai le regret de n’avoir pas pu encore écrire à votre mère pour lui rendre compte des dépenses auxquelles elle a bien voulu participer. Voilà 15 jours déjà que j’ai écrit à mon ami Merklen pour lui demander le détail du compte que lui a adressé Mr Conseil. Mais je n’ai pas encore eu sa réponse, et je l’attends pour en transmettre aussitôt le contenu à St Germain. Ne manquez pas je vous prie de faire connaître à votre mère les causes de mon retard, qu’elle serait en droit sans cela de trouver peu correct.

Après un bon nombre de journées de pluie copieuse qui aura du moins adouci en les rafraîchissant vos débuts dans les murs de la capitale, voici de nouveau revenue la belle et radieuse lumière des Alpes. Vue idéale avant-hier au col de Voza. Et hier en contemplant des hauteurs qui dominent Passy un splendide panorama de glaciers immaculés sous le ciel bleu, nous avons regretté de n’avoir pas eu l’occasion de vous faire connaître cette promenade, qui présente St Gervais – vu au pied des merveilles blanches – sous son plus bel aspect. Allons-nous pouvoir tenter derechef notre tour du Bonhomme et de la Seigne, qui a une 1ère fois avorté ? Il en est question.

A bientôt, mon cher André, et même sur cette bonne perspective croyez bien que les splendeurs alpestres ne nous détournent pas plus que le calme dont on jouit au Rosay, de penser bien souvent à l’avenue Hoche et à ce qu’y peuvent bien faire ses hôtes. Dites-le bien à Elisabeth en l’embrassant de ma part et croyez que je vous unis à elle dans ma paternelle et toute vive affection

R Carré de Malberg

Bien entendu on m’a dit au Crédit Lyonnais d’Annecy qu’il faudra que vous y envoyiez l’exemplaire[2] du contrat de mariage pour faire transférer à votre nom ceux des titres qui son immatriculés au nom de Madame Jacquelin.
La gare de Fayet me demande si avant de partir Eugénie a reçu au Rosay un appareil photographique envoyé de Foug en colis postal. On craint que ce colis ne se soit égaré.
R.S.V.P.

[1] La réduction du Saillant allemand sur le front à la hauteur de Saint Mihiel. Avait pour but de but de dégager l’axe Paris-Avrecourt. Les 12 et 13 septembre 1918, avec l’aide des Américains, de l’American Expeditionary Force, commandée par le général Pershing, 264.000 militaires sont jetés dans la bataille. Près de 216.000 soldats d’entre eux sont Américains ; les 48.000 autres français. La bataille de Saint-Mihiel constitue un prélude à ce que sera le grand assaut que porteront, peu de temps plus tard, les alliés, sur la ligne Hindenburg.
[2] Illisible ce n’est sans doute pas le terme technique juridique employé par Raymond Carré de Malberg, mais c’est le sens de sa demande.

 

 

 

 

Carte de Bernard Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 15 septembre 1918.

Lettre de Bernard Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 15 septembre 1918, verso. Carte de Bernard Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 15 septembre 1918, verso.

Peux-tu t’occuper du cirage ? Merci beaucoup pour les divers paquets.

Lugrin[1], 15 septembre 1918

Ma chère Elisabeth

Sur les instances de l’Oncle Félix et sur les miennes aussi, Papa et Maman après mille hésitations ont consenti à me laisser venir ici. Il fait un temps admirable et le lac est délicieux et admirable. Je suis ravi des couleurs surtout. Nous avons été hier à St Gingolf[2] avec les autres L et S et pensons monter à Thollon[3] demain. Tout le monde demande ici de tes nouvelles. Peux-tu t’occuper du cirage ? Merci beaucoup pour les divers paquets. Je t’embrasse

Tiou

[1] Petite commune située au bord du lac Léman, à l’ouest d’Evian.
[2] Bernard se trompe dans l’orthographe, il s’agit de Saint-Gingolph, un village situé à la frontière franco-suisse sur la rive sud du lac Léman.
[3] La commune de Thollon est située à l’extrémité est du plateau de Gavot, dominée par le pic des Mémises (altitude 920m).

 

 

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *