Chronique d’une fin d’hiver sur le front Alsacien

Il faut remplacer les morts, alors François Carré de Malberg monte vite en grade… Les sensibilités s’émoussent au contact des horreurs. La puissance de feu démembre les corps comme les maisons. Les descriptions se font plus précises.  On enterre  et on s’enterre, conscients d’être des cadavres en sursis, « devant ces pauvres diables qui dorment là de leur ultime sommeil. Je ne les connais pas mais je les vois jeunes ou vieux, pleins de vie comme moi, des espoirs en tête, fauchés brutalement en cette farouche matinée… »

François et Odile carré de Malberg (date et lieu inconnus) François et Odile Carré de Malberg (date et lieu inconnus)

Lettre de François Carré de Malberg à sa soeur Odile Carré de Malberg, 6 et  7 février 1915

Sais-tu que je n’ai plus de pantalon rouge mais une culotte de drap bleu comme la capote et un rucksack vert dans le dos ?

Haute-Alsace
6 Février 1915

Ma chère Odile

                   Tu m’as écrit de grandes et belles lettres et je n’ai répondu que par des cartes griffonnées à la hate. Sais-tu qu’il n’y a pas souvent le temps de pouvoir rassembler ses idées pour les transcrire avec cette perpetuelle appréhension des coups de canon. Ces jours derniers nous avons encore été particulièrement favorisés par l’artillerie allemande.

                  Le 27 janvier dernier, jour de la fête de l’Empereur (Kaisersfest) dès 7 heures du matin s’élevait, sèche et brutale, la chanson du 75. Depuis nos meurtrières nous avons pu assister au bombardement des tranchées allemandes. C’était affreux ! la terre volait en grosses mottes à 10m en l’air avec des débris de toutes sortes et au milieu d’une épaisse fumée brune. Et cela a duré toute la journée ainsi, tandis que la bise glacée nous jetait des paquets de grésil au visage et que nous grelottions de froid. Les Allemandes ont riposté en envoyant dans les villages occupés par nous, d’énormes obus qui défonçaient les pauvres maisonnettes d’Alsace, d’un seul coup ! Vois-tu la maison Holder au Canal, eh ! bien un seul de ces obus avait tout effondré, il ne restait qu’un mètre de décombres, des poutres qui se chevauchent et des plâtras. D’autres arrivés sur la route on fait des cuvettes de 1m de profondeur et de 5m de diamètre : un lavoir en pierre de taille énormes a été soufflé comme un château ce cartes. Et sais-tu quelle était la véritable nationalité de ces obus tirés par les Allemands sur nous ? O dérision ! Ils nous renvoyaient notre propre marchandise ! Les artilleurs ont constaté avec stupeur qu’ils se servaient de notre excellent 155mm Rimailho – probablement du matériel pris à Maubeuge ou dans le Nord. Et le malheur c’est qu’il y a une fameuse différence entre notre ferraille qui tue beaucoup plus que leur camelote qui n’éclate pas ou n’a pas de grands effets !

 7 février 1915

                  Hier soir Papa est venu me voir, profitant de son passage dans l’Alsace française pour y distribuer des secours et tu peux deviner tout le plaisir que cela a été pour moi ! Sa visite s’est même prolongé outre mesure à cause d’une panne heureuse survenue à l’automobile.
                  Nous avons changé de secteur en nous reportant vers le Nord, mais il semble   que l’activité de notre offensive soit ralentie pour quelques temps de nos côtés, après les essais infructueux et coûteux en homme qui ont été faits ces dernières semaines.                 Quelle vie menez- vous à Paris et comment parlent les gens que vous voyez ? Quelles opinions articulent-ils au sujet de cette effroyable guerre ?

                  J’espère fermement la fin de la plaisanterie pour le mois de juillet prochain. Sais-tu que je n’ai plus de pantalon rouge mais une culotte de drap bleu comme la capote et un rucksack vert dans le dos ?

                  Mille bons baisers.
François

Lettre de François Carré de Malberg à Elisabeth Carré de Malberg, 13-23-25 février 1915

… Je heurte du pied un débris, c’est un bras ! horreur ! un peu plus loin un tronc et une tête ! voilà qui démoralise le plus brave – les infirmiers enfouissent ces pauvres dépouilles sur lesquelles il est impossible de mettre un nom on sait seulement que c’est un pauvre diable du 244ème ! La cause de tout cela est toute proche : une immense excavation avec des képis autour…

Haute-Alsace
13 février 1915

Ma chère Elisabeth

Si tu as beaucoup de plaisir à décacheter mes pauvres « chiffons de papier » (cela se dit aussi des traités) je doute que cela égale toute la joie qu’un pauvre exilé, comme moi, éprouve en déchiffrant les signes pointus que je viens de recevoir.

Tu feras une vraie œuvre de charité en émettant périodiquement un maximum de ces hiéroglyphes à mon adresse.

L’isolement au milieu d’une troupe de 800 à 1000 hommes est un curieux phénomène, mais c’est une anomalie qui existe pourtant au seul point de vue intellectuel et moral et les individus de mon espèce souffrent beaucoup de la chose. Des camarades gentils et de bonne lignée se trouvent pourtant, mais combien rares et fugitifs !

J’ai eu pendant un mois comme adjudant, un rédacteur à « L’Autorité », très intelligent, très lettré et surtout très alsacien ; grand ami de feu Guy de Cassagnac, très versé dans cette pauvre belle question d’Alsace-Lorraine ! Pour mon malheur il vient de passer sous-lieutenant dans une autre compagnie, voilà ma chance !

D’autre part ce beau moral des gens qui sont « au front » commence à s’émousser devant les rebutantes et pénibles besognes aux quelles on le soumet actuellement. Nous passons notre temps à faire des tranchées dans une glaise consistante et gluante, à tisser d’épais « macramés » de fil de fer en avant de ces mêmes tranchées, à « clayonner » (c’est à dire tapisser avec des fascines et des branchages ) ces ouvrages de boue croulante : toutes choses qui conviennent fort mal à notre caractère français. Nous avons un mal énorme à obtenir l’exécution de tous ces travaux par les hommes et je me prends parfois à regretter ces belles journées de bataille de l’Alsace et du Nord où on avait vraiment des impressions splendides de guerre, de lutte.

23 février 1915

Cette lettre commencée traîne indignement dans mes poches et je m’excuse des maculatures qui la souillent : elles sont « très couleurs locales » car elles reflètent parfaitement les endroits où nous passons : boue de tranchées, tables mal nettoyées etc, etc… Voici quelques huit jours que nous en voyons de toutes les couleurs ! Travail éreintant, surtout pour les hommes, de jour et de nuit et à très courte distance de l’Ennemi. Pour te dire comme notre secteur est commode, je ne te donnerai qu’un simple détail : pour gagner et tenir nos postes on ne peut que voyager la nuit close et encore avec un grand luxe de précautions : le silence le plus absolu est de rigueur. Toutes les tranchées se font le nuit c. a. d. entre 6h soir et 6h du matin ; on transporte des bois pour faire des abris, des fascines, on creuse la terre et on finit par rendre presque habitable des grands champs de betteraves !

Programme succinct d’une nuit de travail – 4h soir départ de la 2ème ligne des avant-postes – 8 kms dans des chemins de champ effroyables ; on dépose les sacs dans une grange – 6 heures : 4 km dans le forêt sur des pistes où l’on enfonce jusqu’aux chevilles dans la boue – 7 heures, on transporte des gabions, des troncs d’arbre, des claies dans les champs ; rencontres macabres : des képis des sacs, des fusils, des équipements, je heurte du pied un débris, c’est un bras ! horreur ! un peu plus loin un tronc et une tête ! voilà qui démoralise le plus brave – les infirmiers enfouissent ces pauvres dépouilles sur lesquelles il est impossible de mettre un nom on sait seulement que c’est un pauvre diable du 244ème ! La cause de tout cela est toute proche : une immense excavation avec des képis autour…
10 heures – les projecteurs allemands s’allument : nous tirons dessus au hasard, sans indication de hausse. Les Allemands ripostent et les balles commencent leur chanson bizarre au-dessus de nos têtes ; ricochant dans les arbres de la route bsing… bsing… pinh… pinh… Je tire par acquit de conscience : le faisceau lumineux clignote, sautille, se raille de nous. Minuit (H.E.C.) sonnent au clocher natal de Henner. Les fusées au magnésium nous tombent dessus et obligent nos travailleurs à se terrer – 1 heure je fais les 100 pas sur la route pour me réchauffer les pieds. Le canon gronde fort du côté de Thann, des éclairs rayent le ciel et les détonations sourdes s’enchevêtrent, se succèdent. 3 heures – De la neige fondue tombe par rafales, je grelotte et beaucoup de malheureux avec moi ! Je tape dans la boue avec fureur pour tenter de réchauffer mes membres : je vais jusqu’à un petit pont où il y a un de nos postes. La sentinelle monte sa faction auprès d’un grand tilleul qui désormais l’été portera son ombre sur une tombe. Pas de croix de la terre fraîchement remuée au bord d’une petite route qui conduit vers l’Ennemi… Tout à l’heure je supputais les douceurs d’un lit blanc dans une chambre chaude et bien calfeutrée mais tout s’envole pour faire place à la vision de ces pauvres diables qui dorment là de leur ultime sommeil. Je ne les connais pas mais je les vois jeunes ou vieux, pleins de vie comme moi, des espoirs en tête, fauchés brutalement en cette farouche matinée de la « Kaiserfest » ! Ceux-là devraient être porté sur les autels de la Patrie car ce sont des humbles… Et je songe à cette belle religion japonaise qui sait honorer dignement ces héros.
5 heures ½ – Notre supplice doit pourtant prendre fin maintenant mais la relève n’arrive pas et le jour commence à blanchir !
6 heures – L’aube fait déjà place à l’aurore jaune. Enfin la relève sort à pas feutrés du boyau… A notre tour nous titubons dans cette fissure boueuse et nous regagnons le cantonnement, exténués de fatigue et d’insomnie.

25 février
Je suis adjudant à la 22ème Cie depuis 3 jours et l’on me fait espérer mieux pour bientôt… Désormais j’ai le droit d’avoir une cantine et un ordonnance c. a. d. de changer de linge et de ne plus cirer mes chaussures.

J’ai reçu avec le timbre de la poste de Paris un paquet contenant 2 réchauds de tranchées et 2 boîtes de cigarettes Jevant.

Il m’a été impossible de savoir d’où il venait : l’adresse était tracée d’une écriture à moi inconnue : cela ressemblait un peu à ton écriture mais (pardonne la pointe !) en plus formé. Ce qui m’a mis sur une voie c’est un imperceptible et très illisible « P. Wenger » (dont par parenthèses j’aimerai savoir l’exacte affectation) dans un coin de papier mais pas de la même écriture que l’adresse. Pourrais-tu avoir quelques éclaircissements, en attendant je remercierai Paul Louis à tout hasard.

J’ai su tes divers déplacements à Paris et la venue de Tatane à Caen.
Mille affectueuses pensées à vous tous

Frantz

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