Fin Juillet 17 Elisabeth à Saint Gervais

Elisabeth arrive à Saint Gervais. C’est l’anniversaire du début de la guerre. 3 ans sans retourner en Alsace. André, philosophe, voudrait lire Platon, mais sa mère lui a commandé « le Feu, journal d’une escouade », d’Henri Barbusse… (Publié le 16 septembre 2018)

Le Châlet du Rozay, lieu de villégiature de la famille Carré de Malberg à Saint Gervais. Le Châlet du Rozay, lieu de villégiature de la famille Carré de Malberg à Saint Gervais.

 Lettre d’André Jacquelin à Caroline Jacquelin, 24 juillet 1917.

Pour les livres, je suis désolé que tu en achètes sur la guerre, car, pour ma part, je serais bien content d’entendre le moins possible parler de cette triste époque. En outre la plupart de ces livres d’actualité me semblent revêtus d’un bluff immense.

Le 24 juillet 1917

Ma chère petite Mère,

Je t’ai fait envoyer hier par le vaguemestre un petit mandat de 50fr. Le mois va bientôt se terminer et j’ai encore dans mon portefeuille environ 90fr, de sorte que j’espère pouvoir t’envoyer facilement au début d’août 100fr.

Nous nous trouvons toujours au même endroit en arrière des lignes, en réserve, très tranquilles dans un bois de pins, où la chaleur du soleil se trouve tamisée par l’ombre des branchages. Les cuisines sont chauffées avec ce bois résineux et leur fumée répand dans l’air une bonne odeur. Depuis 3 jours il fait très beau ; le ciel est très clair et l’on aperçoit admirablement tous les détails du paysage. Jusqu’à l’extrême horizon ce sont des bois de pins qui alternent avec des champs verts ou jaunes.

Au moment où je t’écris cette lettre, assis à une confortable petite table de bois, j’aperçois le vaguemestre qui vient m’apporter mon courrier de ce jour : une lettre d’un de mes anciens brancardiers du 107è et ta bonne lettre qui m’annonce le mariage de cette mystérieuse petite Durand. Certes, je crains bien que Jean n’éprouve de vives souffrances quand cette nouvelle lui parviendra, mais ce sera une souffrance salutaire qui, espérons-le, le détachera complètement de l’amour de cette jeune fille, amour qui, je crois, ne l’a pas encore quitté. A mon sens, cette femme ne présente aucune des qualités de constance et de fermeté d’âme qui sont le plus propres à garantir la sécurité d’un mariage. Il y a en elle trop de sentimentalité, trop de mystère. Elle paraissait à un moment éprouver beaucoup de tendresse à l’égard de Jean et cela ne l’empêchait pas de se laisser courtiser par d’autres amis. Il me semble que son état d’âme se rapproche beaucoup plus de celui d’une courtisane que de celui d’une honnête jeune fille.

Pour les livres, je suis désolé que tu en achètes sur la guerre, car, pour ma part, je serais bien content d’entendre le moins possible parler de cette triste époque. En outre la plupart de ces livres d’actualité me semblent revêtus d’un bluff immense. Les livres dont je crois t’avoir parlé, c’était simplement des livres d’occasion que tu aurais pu avoir la bonne fortune de trouver à un prix minime dans des ventes, livres de bons auteurs (Loti, Bourget, Richepin, Huysmans, Lemaître, Anatole France, Barrès, voire même Tristan Bernard, Huysmans, Jules Renart, etc…) en somme des livres que l’on ne trouve plus dans la bibliothèque à St Germain (ou même que l’on y trouve mais qui sont si désagréables à lire avec la vue des mauvaises illustrations qui les accompagnent, et que d’autre part il est ennuyeux d’acheter neufs 3fr 50 dans les librairies. Ce que je voudrais bien avoir, ce sont les œuvres de Platon et d’une manière générale les bonnes traductions des auteurs grecs et latins. Au sujet de ma permission, il paraît que le passage à Paris ne fait aucune difficulté pour les officiers (qui ont droit aux express). Donc il n’y a aucune inquiétude à éprouver à ce sujet.

Je te quitte, chère petite Mère, avec mille bons baisers

André

Lettre de Caroline Jacquelin à André Jacquelin, 27 juillet 1917.

Je t’ai acheté Le Feu que j’avais commandé chez Levêque, il paraît que c’est réaliste et la vraie vie des tranchées accompagnée du vrai langage qui scandalise beaucoup de personnes ; si tu ne veux pas le lire tout de suite, tu le liras plus tard.

St G. 27 juillet 17 vendredi matin
Mon cher André
Je reçois à l’instant ta lettre du 24. Je t’ai dit hier que j’ai bien reçu tes 50frs, mais pour les 100frs qui te restent c’est inutile de les envoyer puisque tu vas venir.
Au sujet de ta permission, voici ce qu’il faut faire : tu la demandes pour St Gervais et aussitôt que ton collègue sera parti en permission. Je demande nos deux places au P.L.M. mais pour cela, il faut que je désigne le jour sans quoi nous n’aurions pas de place ; donc 1° tu t’assures exactement du jour où rentrera ton collègue d’une façon certaine, 2° du jour où tu pars (et tu passeras 3 ou 4 jours à St Germain, puis départ pour St Gervais) ; tu m’enverras une dépêche. Moi je vais m’apprêter. Je n’emporterai rien de rechange de façon à ne pas avoir de bagages ou très peu. Je vais faire aussi ma demande de permis le plus tôt possible. Je crois que je paierai très peu de chose, 10%
Par exemple, suppose que ton collègue parte le 15 août, tu sais qu’il doit revenir le 25 et toi partir. Je demande mes places aussitôt son départ et je choisis le 28 ou 29 août. Est-ce bien ainsi que je dois faire ?
Je vais répondre à Henri qui n’a pas pu me voir dimanche parce que j’avais dîné chez Louisette le jour de l’accident. Je n’ai pas vu Jean-Paul hier, mais je crois qu’il va bien ; chose étonnante ce soir là il n’avait que 37,3 ou 37,5.
Je t’ai acheté Le Feu que j’avais commandé chez Levêque, il paraît que c’est réaliste et la vraie vie des tranchées accompagnée du vrai langage qui scandalise beaucoup de personnes ; si tu ne veux pas le lire tout de suite, tu le liras plus tard.
Je t’embrasse mille fois CJ

Aix-les-Bains Carte postale d'Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin Aix-les-Bains Carte postale d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin

Carte postale d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 28 juillet 1917.

Mais vous, êtes-vous toujours au repos ? Je voudrais en être bien certaine lorsque je lis les communiqués…

En train, 28 juillet 1917

Très bon voyage, quand le ferez-vous aussi ? C’est délicieux de revoir ce pays au sortir de Paris qui était bien chaud ces jours derniers et je me réjouis d’entrer en vacances ! Mais vous, êtes-vous toujours au repos ? Je voudrais en être bien certaine lorsque je lis les communiqués… Ma pensée est avec vous.

Elisabeth

Lettre d’André Jacquelin à sa mère Caroline Jacquelin, 28 juillet 1917.

Plusieurs déserteurs se sont rendus de chez eux ; ils disent que notre artillerie leur fait beaucoup de mal et qu’ils en ont assez ; l’un d’eux a été tué en voulant se rapprocher de nos lignes…

28 juillet 1917

Ma chère petite Mère,

Rien de bien nouveau à te dire depuis ma lettre d’hier que tu recevras bien, j’espère. Nous sommes remontés en ligne un peu à gauche du point que nos occupions précédemment. Les Boches sont assez tranquilles et ne paraissent ne désirer qu’une chose, c’est que nous leur laissions la paix. Plusieurs déserteurs se sont rendus de chez eux ; ils disent que notre artillerie leur fait beaucoup de mal et qu’ils en ont assez ; l’un d’eux a été tué en voulant se rapprocher de nos lignes ; les autres avaient l’air de pèlerins, car ils portaient chacun un sac à terre dans lequel ils avaient entassé des provisions de bouche (peut-être leurs officiers leur laissent –ils croire que nous mourons de faim). Avec leur minuscule calot, leurs vêtements couleur de terre, leurs joues pâles et couvertes de poils longs non rasés, ils avaient des gueules terrifiées et hagardes ; tous ces hommes ont dû subir des privations, de grandes privations et l’on est obligés de les admirer ; mais quand on les voit ainsi, pris isolément et revêtus de terreur, on s’étonne qu’ils soient de la race qui tient tête au monde et résiste avec une telle énergie. Te rappelles-tu ce grand aspirant qui vint te voir au collège de St germain et te donna de mes nouvelles ? Il vient d’être très légèrement blessé d’un éclat d’obus à l’avant-bras droit qui lui a produit un séton[1] sans gravité. Je lui ai fait un pansement et l’ai évacué en lui recommandant qu’il te dise bonjour de ma part s’il te voyait lors de la permission qu’il ne va pas tarder à avoir, car sa blessure, j’en suis persuadé, sera cicatrisée avant 3 semaines.

Je viens de terminer la lecture de Thérèse Raquin. Cette manière de Zola ne me fait pas grosse impression ; à force d’employer le mot « ignoble » et « sale » et « abjecte » il me semble que l’effet que cherche à produire l’auteur est singulièrement émoussé ; ce livre est l’histoire d’une femme mariée à un époux malingre, malade et ridicule ; elle prend un amant, garçon vigoureux et amoral ; et bientôt le décide à tuer son mari ; celui-ci est occis par noyade d’une manière si habile que la justice ne se doute de rien et que les deux anciens amants peuvent se marier au bout de quinze mois ; mais alors qu’ils pourraient jouir pleinement de leur union devenue affirmée, ils cessent de s’aimer, se font mutuellement horreur, sont pris de gêne, de remords, de craintes l’un de l’aitre ; ils revoient constamment la pauvre figure de l’assassiné, du noyé et ils finissent par se donner la mort.

Tu vois d’ici cette histoire…

Mille bons baisers, ma petite Mère

André

[1] Plaie en séton. Blessure qui a un trajet sous-cutané et qui comporte deux orifices. Elle peut avoir été provoquée par une arme blanche, un projectile ou un corps étranger.

Vue du chalet du Rozay, 2té 1917 Vue du chalet du Rozay, été 1917

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 30 juillet 1917.

c’est à St Gervais seulement que nous nous retrouvons un peu « chez nous » et le Rozay est presque devenu « notre maison » ! Mais dire qu’il y a aujourd’hui 3 ans, qu’à la veille de la guerre, nous avons quitté l’Alsace

Le Rozay, 30 juillet 1917

Savez-vous, mon Aimé qu’il va vous falloir beaucoup de patience ?… C’est ce matin finalement que j’ai reçu votre lettre de mercredi et nous sommes aujourd’hui lundi ! Quand ces lignes-ci, qui ne partiront que par le train de demain soir, pourront-elles vous parvenir ? Je suis un peu consternée de la lenteur des services postaux, encore exagérée depuis l’année dernière dans cette région. Et la censure continue à ouvrir la plupart des lettres, mais heureusement pour vous, les correspondances du front sont en général respectées…

Dites-moi pourtant si mes lettres ne vous parviennent pas trop souvent ouvertes ?

Dans le train entre Aix et Annecy je vous ai écrit quelques mots sur une carte pour vous dire que je faisais bon voyage et aussi que je pensais à vous, partout et toujours, mon André.

Maintenant me voici installée au Rozay ; je suis arrivée joyeuse de retrouver mes parents, Bernard et cet admirable pays de montagnes. Au sortir de Paris, l’on jouit tellement du grand calme reposant qui règne ici, et puis c’est étrange, mais depuis que la guerre a fait de nous des exilés, c’est à St Gervais seulement que nous nous retrouvons un peu « chez nous » et le Rozay est presque devenu « notre maison » ! Mais dire qu’il y a aujourd’hui 3 ans, qu’à la veille de la guerre, nous avons quitté l’Alsace, cela me semble à la fois si proche et si lointain et tous ces souvenirs restent si douloureux… Mon Dieu, que ne donnerais-je pas pour pouvoir oublier !

Il me semble n’avoir rien de spécial à répondre à votre dernière lettre reçue ce matin ; nous sommes d’accord, tout à fait, je crois, sur la question des lectures et j’en suis très heureuse. Mais sur l’autre front, puisque vous ne voulez pas me céder, que puis-je vous dire encore ? Je n’ai que mon imagination et ma tendresse pour m’aider à vous suivre dans votre vie de dangers et de privations et c’est bien peu… Ce qui me navre, voyez-vous, c’est que ne sachant rien de vous, il me faut toujours parler de moi dans mes lettres et, j’ai peur parfois que vous me trouviez bien égoïste…

Et maintenant j’ai hâte de vous dire, mon Aimé, que, comme j’en étais bien certaine, mes parents ne voient aucun obstacle à votre venue ici. Hier, lorsque je leur ai transmis notre désir de nous revoir à votre prochaine permission ici, ils l’ont pleinement approuvé et me charge de vous le dire. De même si votre mère peut vous accompagner, mes parents pensent qu’il sera très heureux qu’ils puissent se rencontrer avec elle et faire sa connaissance, et moi-même, je vous l’ai déjà dit, j’ai bien le même désir.

Une seule difficulté subsiste – celle dont je vous ai parlé dans l’une de mes dernières lettres – mon oncle et ma tante[1] doivent venir à St Gervais du 15 août au 5 sept et mes parents, comme moi, pensent qu’il serait bien gênant pour se voir librement que votre séjour coïncide avec le leur. De plus mon oncle et ma tante viennent ici pour passer avec nous l’anniversaire de la mort de François et il faut penser à ménager un peu ces pauvres cœurs si meurtris ! Me comprenez-vous ? et ne croyez-vous pas que vous pourriez essayer de demander votre permission que pour le mois de septembre, à partir du 5. Je sais bien qu’en général, il vous faut partir à votre tour, et, qu’ainsi, il vous faudrait attendre un peu plus longtemps pour nous revoir, mais je vous assure que seuls et libres, nous jouirons deux fois plus des jours que vous passerez ici ; il me semble que vous serez aussi de cet avis.

[1] Félix et Hélène Carré de Malberg

 

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