Fin d’été à Saint Gervais et sur le front d’Artois

André Jacquelin envoie ce qu’il appelle « des feuilles de routes ». Il y raconte la vie dans les tranchées. La crudité en est souvent surprenante comparée à la pudeur dont il doit faire preuve lorsqu’il évoque ses sentiments pour Elisabeth Carré de Malberg. Ensemble, ils voudraient espérer que la prochaine bataille sera enfin, la dernière…

Un boyau du la Labyrinthe, Artois 1915-1916 Un boyau du  Labyrinthe, Artois 1915-1916 (photographie conservée par André Jacquelin)

Lettre d’André Jacquelin à  Elisabeth Carré de Malberg, 23 août 1915.

… c’est assez curieux, cette chute régulière des marmites. Elles se succèdent dans le ciel parfois toutes les minutes, parfois plus espacées, venant du même point de l’horizon ; le sifflement naît dans le lointain, d’abord presque imperceptible, cessant par moments pour reprendre ensuite ; puis devenant grave et tout proche, et se terminant par un fracas épouvantable, un ébranlement de tout le sol et de l’air.

à Mademoiselle E. Carré de Malberg
Villa Beaulieu
St Gervais-les-Bains
(Haute Savoie)

Lundi 23 août 1915

Mademoiselle,

Avez-vous bien reçu la dernière carte que je vous ai envoyée le 16 août, des tranchées ? Nous venons de connaître les joies du repos depuis samedi matin, et les hommes en avaient vraiment besoin, car ces derniers jours de front ont été quelque peu agités : les Allemands ont tenté une attaque qu’ils ont accompagnée d’envois de gaz asphyxiants ; heureusement pendant la période de repos précédente j’avais été chargé par mon médecin-chef d’expliquer aux soldats la façon dont ils devaient se servir de leurs tampons-masques et de leurs lunettes ; d’autre part, conformément à la note, je les avais assurés de l’absence de toxicité de ces gaz qui sont seulement irritants et lacrymogènes, mais nullement capables d’entraîner la mort. Ils ne se sont donc laissés aller à aucun affolement et l’attaque a été repoussée. Mais le lendemain, pour compenser cet insucccès, les Allemands ont crû devoir nous expédier un certain nombre de marmites d’une taille respectable. Nous en avons donc été copieusement arrosés ; c’est assez curieux, cette chute régulière des marmites. Elles se succèdent dans le ciel parfois toutes les minutes, parfois plus espacées, venant du même point de l’horizon ; le sifflement naît dans le lointain, d’abord presque imperceptible, cessant par moments pour reprendre ensuite ; puis devenant grave et tout proche, et se terminant par un fracas épouvantable, un ébranlement de tout le sol et de l’air. D’ailleurs en somme beaucoup de bruit et de fumée et peu de mal ; cette fois cependant nous avons eu une quinzaine de morts et une vingtaine de blessés (dans les deux bataillons qui se trouvaient en première ligne). Mais j’ai bien mal dormi durant ces 3 dernières nuits de notre séjour là-bas ; cela joint à l’alimentation déplorable des tranchées m’avait bien fatigué, d’autant que la relève a été très pénible par suite du mauvais temps. Il a suffi d’une bonne pluie pour rendre les boyaux humides et glissants ; c’est incroyable comme tout de suite la marche devient difficile dans ces étroits et tortueux corridors ; mais je veux vous conter un peu de quelle façon cela se passe, une relève. Vers 11h ou 11h1/2 quelquefois minuit, arrivent les compagnies de régiment qui vont remplacer la nôtre ; on se lève, on s’équipe, et l’on attend que l’interminable défilé des arrivants s’achève, et alors on s’en va après avoir passé les consignes s’il y en a ; mais alors commence la longue, longue marche entrecoupée d’arrêts forcés ; comprenez-vous ? In n’y a en principe qu’un boyau descendant ou boyau collecteur pour les deux compagnies de bataillons qui sont en première ligne (les 2 autres étant en 2ème ligne). C’est dans ce boyau qu’affluent par des boyaux secondaires les différentes sections ; elles s’intercalent entre celles qui passent, de façon à ce que à la sortie, elles puissent se suivre dans leur ordre numérique 1, 2, 3, 4. Il en résulte que par moments la marche s’interrompt pendant 5 minutes, 10 minutes, ¼ d’heure, et comme il y a ainsi 6 ou 7 km à faire, il en résulte que partis à minuit on sort des boyaux à 3h1/2 ou 4H du matin, et ensuite il faut gagner le cantonnement de repos où l’on arrive vers 9h ou 10h du matin.

Voilà, Mademoiselle, comment on passe une relève des tranchées. Vous voyez que c’est assez pénible, mais en somme le vrai patriotisme consiste à offrir toutes ces petites souffrances et toutes ces petites peines à la Patrie. C’est ce qui fait qu’on les accepte de bon cœur et même en blaguant. J’espère que vos vacances se poursuivent sans trop de pluie, et que vous poursuivez la série de vos belles excursions.

Je vous quitte en vous adressant mon très respectueux souvenir

A Jacquelin

Décomptes d'André Jacquelin sur l'état des masques à gaz, octobre 1915 Décomptes d’André Jacquelin sur l’état des masques à gaz, octobre 1915

Carte postale militaire d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 8 septembre 1915

Si vous n’étiez pas à l’avant et par conséquent à ménager, je vous laisserais voir que ma belle confiance que vous admiriez cet hiver, est hélas très entamée.

8 septembre 1915
Figurez-vous que nous venons d’avoir deux jours de neige… C’est un peu tôt au 1er septembre ! mais heureusement le soleil est revenu maintenant, les hauteurs seules restent blanches et sont bien jolies. Il fait beau et frais ce temps si agréable pour la marche et le tennis comme vous dites. J’ai reçu hier votre carte lettre et vous en remercie ainsi que de la précédente. Cet accident dont vous me parlez et dont vous avez failli être la victime est navrant, mais puissiez-vous avoir toujours autant de chance ! J’espère que vos derniers jours de tranchées se sont bien achevés, malgré les nombreux combats d’artillerie signalés dans votre région. Ah ! oui il serait bien temps de soulager un peu ces pauvres russes et d’attaquer de notre côté, au lieu de laisser les allemands économiser hommes et munitions sur le front occidental pour jeter leur gros effort sur le front russe. Toute la conduite de cette guerre est vraiment mystérieuse… Si vous n’étiez pas à l’avant et par conséquent à ménager, je vous laisserais voir que ma belle confiance que vous admiriez cet hiver, est hélas très entamée. Nous pensons rester à St Gervais jusque vers le 10 octobre si les intempéries prévues  ne se renouvellent pas. L’automne est si beau dans les Alpes. Avec mes très bons souvenirs      E C de Malberg

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 11 septembre 1915

Je crois n’avoir jamais vu le Mont Blanc si beau, si étincelant sous le ciel bleu (…) Vous me demandez si je vous autorise à m’écrire une lettre ? Mais vous savez bien que les lettres genre « feuilles de route » sont toujours admises, alors s’agit-il d’une autre lettre ?

St Gervais 11 septembre 1915

Hier soir, en rentrant d’une splendide promenade, pour que ma journée soit tout à fait bonne, j’ai trouvé votre carte…J’avais tant pensé à vous là-haut et j’aurais tant voulu que vous jouissiez ( ?) avec moi… Je crois n’avoir jamais vu le Mont Blanc si beau, si étincelant sous le ciel bleu. Et le soir comme nous redescendions à travers les grands alpages déserts maintenant, tous les sommets étaient devenus roses et dans la vallée les brumes légères de l’automne mettaient du mystère. La paix profonde et grandiose de la montagne en cette fin du jour était exquise et j’ai fait un grand rêve !…

-Mais voici encore une lettre que je ne devrait pas écrire…

Il me faut pourtant éclaircir un point : il y a à la fin de votre lettre une phrase que je ne sais comment interpréter. Vous me demandez si je vous autorise à m’écrire une lettre ? Mais vous savez bien que les lettres genre « feuilles de route » sont toujours admises, alors s’agit-il d’une autre lettre ? Vous m’aviez pourtant promis d’être raisonnable ! Il est vrai que je ne le suis guère moi-même et je sens, hélas, que je céderai facilement à la tentation… Si donc vous le voulez, écrivez-moi en renouvelant la combinaison d’il y a 15 jours.

Vous vous étonnerez sans doute de la confiance que j’ai en vous et je n(ignore pas que je suis très[1] imprudente, mais, la confiance est peut-être un peu comme la sympathie, elle naît spontanément et ne se discute guère… J’ai confiance en votre loyauté, en votre honneur, peut-être moins, il faut que je vous l’arme encore une fois, en notre constance ( ??) … Je crains aussi le temps et l’effet de la séparation, enfin que vous ne soyez découragé par l’opposition que font mes parents à nos projets.

« Jean d’Agrève »[2] m’a beaucoup plu. J’y ai trouvé au point de vue psychologie de l’amour d’intéressantes idées et de bien jolies choses. Mais cette Hélène est tout de même une étrange créature un peu trop « primitive » à mon goût. Je ne comprends pas comment un si grand et bel amour a pu la prendre si vite, après une seule rencontre, alors qu’elle ne sait absolument rien de celui qu’elle aime. Il y parfois dans la réalité des attentions bien mystérieuses, mais ne sont-elles pas presque toujours une source de déception ? Hélène trouve Jean d’Agrève tel qu’elle aurait rêvé qu’il fut, c’est inouï !… J’ai fait dans ce livre selon cette habitude qui nous est commune de nombreux petits soulignages que je voudrais bien pouvoir vous montrer…

-Mon frère va beaucoup mieux depuis quelques jours, mais c’est bien d’eczéma qu’il souffre et cela depuis sa petite enfance. Il reste encore très fatigué et le médecin lui interdit les grandes promenades, ce qui m’attriste fort, car je perds ainsi mon petit compagnon de marche qui avait tant d’entrain !

Avez-vous toujours de bonnes nouvelles de votre mère ? Est-elle toujours aussi occupée à son ambulance ? Bien souvent, je vous assure, je pense à elle et avec quels remords… à cause de moi elle doit vivre dans de si nouvelles inquiétudes !… Vous-même me pardonnerez-vous de l’avoir fait tant souffrir ? Soyez sûr du moins que j’ai compris toute l’étendue de votre sacrifice et que j’en reste infiniment touchée.
E Carré de Malberg

[1] Souligné 2 fois
[2] Jean d’Agrève est un roman à succès écrit par le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé, publié en 1897. Le narrateur, Nestor du Plantier, « diplomate d’âge mûr », ressemblant à la figure de l’auteur, rapporte une histoire d’amour exceptionnelle, entre Jean d’Agrève, aristocrate marin, et Hélène, beauté torride.

Lettre d’Odile Carré de Malberg à sa cousine Elisabeth Carré de Malberg, 11 septembre 1915

Melle Lejeune affolée en dépit des cris et de la résistance qu’on lui imposait avait sauté de la voiture pendant cette course épouvantable et gisait là à 90 m de nous ensanglantée sur la route.

Chez Mme Chagné
Cornimont 11.9.15
Travexin par Cornimont. Vosges

Ma chérie,

Ta bonne lettre que je reçois à l’instant m’a non seulement fait plaisir mais m’a beaucoup touché, je l’aime à la folie ma cousine chérie car tu es si bonne pour moi et tu comprends si bien tout ce que je pense !

Oh oui parfois nous sommes dans des inquiétudes folles au sujet de François, mais nous avons eu la joie de le posséder à nouveau durant 8 jours, après la semaine atroce qu’il a passée au Linge. Son bataillon étant au repos on lui a proposé une permission de 8 jours alors il nous est arrivé dans la nuit du 28 au 29 août. Tu t’imagines notre joie ! De ce fait mon voyage à Cornimont a été retardé, et c’est seulement il y a 5 jours que j’y suis arrivée. Mon séjour est véritablement charmant, les Chagné sont excessivement aimables avec moi et nous sommes favorisés par un temps superbe. Mon séjour serait encore plus agréable s’il n’était assombri par un accident de voiture épouvantable dont nous avons failli tous être victimes. Je vais te raconter l’événement mais je t’en prie n’en parle à personne car je ne l’ai pas écrit à mes Parents de peur de les effrayer, eux qui ont déjà tant d’inquiétudes, je le leur dirai de vive voix. Nous sommes allés à Gérardmer il y a 2 jour c’est à dire le 8 septembre, toute la famille Chagné : Mr, Mme Yvonne, l’institutrice de la petite Marie-Paule sœur de d’Yvonne et Melle Grandjacquot ancienne institutrice de Mme Chagné qui est également en séjour ici. Nous sommes donc partis à 8 h du matin de la maison en breack attelé d’un seul cheval de réforme, la promenade s’annonçait charmante, il faisait ravissant. Le Cheval était sans doute malade, car il faisait sans cesse des bêtises et nous menaçait de nous jeter dans le fossé. Au cours d’une montée dans la forêt, il s’est mis à s’emballer, puis s’est embarrassé la patte dans un brancard de la voiture cela fait que nous n’étions plus si aplomb et nous allions à fond de train le long d’un remblais d’herbe qui nous séparait du ravin car cela se passait dans la montagne, j’étais près du cocher avec Yvonne et nous avons tiré de toutes nos forces sur les rênes, par bonheur le cheval a rencontré un poteau télégraphique et s’est abattu, sans cela nous étions tous projetés en bas de la montagne. Naturellement nous avons continué le chemin à pied sauf à certains moments ou la route était plate ce qui nous a permis de remonter dans la voiture sans crainte. Nous sommes arrivés sans encombre à Gérardmer où nous devions déjeuner chez des cousins des Chagné. De suite je me suis enquis de François et de son bataillon, héla j’ai appris que ce dernier était parti à 25 km de la ville et que François l’avait rejoint depuis la veille car il n’est parti de Belfort que le 6 J’étais au désespoir car je me réjouissait de le revoir ! Je lui ai écrit alors par l’entremise d’un motocycliste. Après un bon déjeuner et une promenade à Gérardmer nous sommes partis à 4h1/2 en voiture. Le cheval paraissait calme, mais il continuait à lever la queue sans cesse (pardonne-moi ces détails). L’institutrice de la petite Marie-Paule, Melle Lejeune de Caen mourait de peur et passait son temps à descendre de voiture pour faire la route à pied car elle n’avait pas confiance dans le cheval. Enfin comme nous allions bien, elle s’est décidée à remonter dans la voiture, mais nous avions l’intention de descendre tous à la prochaine descente un peu raide. Mr Chagné avait recommandé au cocher d’arrêter ; nous approchons de la côte au lieu de stopper, le cocher laisse aller le cheval qui s’emballe, redouble de vitesse et dévale la côte à une allure insensée, la voiture penchait dans tous les sens, nous étions affolés et moi je pensais très sérieusement que ma dernière heure était venue. Je n’oublierai jamais l’angoisse que j’ai eue, j’étais près du cocher avec Yvonne et nous tirions éperdument sur les rênes pour arrêter le cheval qui s’est enfin abattu. Mais horreur j’entendais derrière moi des cris de mort, Mme Chagné criait elle est tuée, elle est morte ! Je ne savais pas de quoi il s’agissait quand je me retournais et je ne voyais plus que 3 personnes dans la voiture au lieu de 4. Melle Lejeune affolée en dépit des cris et de la résistance qu’on lui imposait avait sauté de la voiture pendant cette course épouvantable et gisait là à 90 m de nous ensanglantée sur la route. Je ne m’étais jamais trouvée à pareil drame. Immédiatement nous nous sommes portés à son secours, et nous l’avons trouvée, le crâne fracturé, le sang coulait des oreilles et de la bouche, elle râlait c’était atroce ! Mr Chagné était dans un état d’émotion indescriptible, Mme était partie pour chercher un médecin, nous étions à 4 km du plus prochain village, Melle Grandjacquot très calme examinait la malheureuse mais elle a tout de suite vu qu’il n’y avait pas d’espoir, car étant infirmière major elle s’y connaissait. Affolées Yvonne et moi sommes parties à pied ventre à terre sur la route pour rejoindre Mme Chagné et chercher un médecin. Tandis que nous courrions une auto militaire passe, s’arrête et nous fait signe de monter, c’était le général de Maud’huy lui-même qui très gentiment nous emmène jusqu’au village où nous courons chez le curé et le médecin qui partent en voiture avec nous, il était 6 heures du soir la nuit tombait, nous allons à toute vitesse et en chemin nous rencontrons la limousine du général qui le suit toujours conduite par 2 chasseurs alpins et dans laquelle on avait étendu la pauvre victime sur un matelas qu’une paysanne avait prêté. Melle Grandjacquot était debout dans l’auto essuyant le sang qui coulait. Le médecin l’examine immédiatement et voit qu’il n’y a rien à faire car il dit au curé de l’administrer ce que ce dernier fait incontinent. Alors on transporte la malade à Remiremont dans l’auto dans une clinique elle est morte à minuit !… Melle Chagné Yvonne et moi sommes rentrées à Cornimont dans l’auto d’un monsieur ami des Chagné qui habite dans la localité. Tu peux t’imaginer l’état dans lequel ces pauvres Chagné se trouvent, la responsabilité qu’ils ont !… Et pourtant cette pauvre dame remercie le ciel de ce que ce n’ai pas été l’une d’entre nous qui soit victime de cet accident. Tu comprends que je ne veux pas raconter une pareille chose à mes Parents car ils seraient aux cent coups et me rappelleraient de suite. Mais Mme Chagné m’a demandé de rester pour consoler Yvonne ce que je fais volontiers car en même temps je suis à la campagne et n’ai rien à craindre puisque l’accident est passé. En somme la faute était à cette demoiselle qui a sauté sans réfléchir de la voiture au lieu de rester tranquille comme nous à qui il n’est rien arrivé. Enfin je me souviendrai longtemps de cette histoire ! Le général Maud’huy a été bien aimable de prêter sa limousine pour transporter la victime car enfin à l’heure actuelle il se passe des choses autrement épouvantables sans qu’il s’apitoie encore sur un accident de voiture ! T’ai-je dit que j’avais été à Bussang la veille du drame, j’ai vu la source de la Moselle qui n’est rien moins qu’une petite mare à grenouille.

En entrant à Gérardmer j’ai assisté au défilé de la compagnie de mitrailleuses du bataillon de François qui descendait du Linge, c’était impressionnant de voir tous ces braves qui avaient vu des choses épouvantables car d’après les récits de François, rien n’approche de ce qu’on voit là-haut !

Je te quitte ma chère Élisabeth le canon tonne épouvantablement. Je t’embrasse très affectueusement avec toute ma tendresse ainsi que Bubi qui je pense va tout à fait bien à présent.
Affections à tes Parents

Odile

Lettre d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 19 septembre 1915

On n’a retrouvé de lui que quelques débris informes dans le trou de l’explosion et un fragment de tronc à 15 mètres de là. On a emporté sur un brancard cette lamentable dépouille à laquelle une escouade a rendu les honneurs, au milieu de quelle tristesse, mon Dieu !

Exp : A.Jacquelin Med Aux. 107ème d’Inf. 1er Bat secteur 90

à Mademoiselle E. Carré de Malberg
Villa Beaulieu
St Gervais-les-Bains
(Haute Savoie)

Dimanche 19 sept 1915

Mademoiselle,

Avez-vous reçu ma dernière feuille de route ? Nous terminons ce soir notre 3ème jour de tranchées et rien de nouveau ne se dessine. Avant de quitter le cantonnement de repos, nous avons été passés en revue par le Général Foch accompagné de notre divisionnaire. Il a fait venir à lui tous les officiers et sous-officiers, et a prononcé une vibrante allocution qui, venant d’un tel homme, a été pour tous un premier réconfort. Sans avoir la moindre facilité d’élocution, il parle en de courtes phrases hachées, brèves, qui portent comme des coups. Très jeune d’allure dans (la) silhouette, il a la tête du grand travailleur cérébral : le front est large et haut, les yeux ont un regard gris pâle et doux et comme fatigué.

Je ne peux rien vous dire de ce qu’il a dit, mais je vous répète qu’il a répandu chez tous la confiance la plus grande.

Les deux jours que nous venons de passer ont été quelque peu agités ; je viens d’avoir la douleur de voir mourir un des lieutenants qui m’étaient les plus sympathiques au bataillon. Il était décoré de la médaille militaire pour avoir, étant sergent au moment de la bataille de la Marne, enfilé de nombreux Boches avec sa baïonnette. Il avait fait toute la campagne sans une blessure, et il vient d’être broyé par une torpille au moment où il entrait dans son abri. On n’a retrouvé de lui que quelques débris informes dans le trou de l’explosion et un fragment de tronc à 15 mètres de là. On a emporté sur un brancard cette lamentable dépouille à laquelle une escouade a rendu les honneurs, au milieu de quelle tristesse, mon Dieu !

J’espère que votre santé est toujours bonne, que les Alpes sont plus belles que jamais dans ce mois de septembre, et je vais bien souvent en pensée vers Vous et vers Elles !

A. Jacquelin

Carte postale militaire d’André Jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 23 septembre 1915

J’ai causé longuement hier avec le commandant de mon bataillon ; c’est lui qui, le premier, va sortir sur le « tapis roulant » pour employer l’expression des poilus. (…) Le temps a l’air de favoriser notre offensive, ne serait-ce qu’en évitant aux hommes la pensée de l’agonie dans la boue. Pour moi, aux moments d’horreur, je penserai à ma mère et à vous.

Exp : A. Jacquelin Med Aux. 107ème d’Inf. 1er Bat secteur 90

A Mademoiselle E. Carré de Malberg
Villa Beaulieu
St Gervais-les-Bains
(Haute Savoie)

23 sept. 1915

Mademoiselle,

J’ai bien reçu votre si jolie carte ; quelle belle course de montagne vous avez dû faire là ! N’étiez-vous pas trop fatiguée au retour ? Je sais combien c’est pénible parfois de monter dans la neige fraîche sur laquelle on glisse et qui adhère aux semelles, mais comme est belle la récompense de s’élever dans la solitude et de voir peu à peu l’horizon s’élargir et devenir plus grand !

La minute solennelle approche, Mademoiselle, on vient de nous mener au repos pour très peu de temps, immédiatement avant l’attaque ; le bombardement ne cesse plus. Dans ce petit village où nous sommes, des ruines ont été accumulées par les marmites boches, la plupart des maisons n’ont plus de fenêtres ; il règne partout cette odeur de suie qui est si triste.
Un certain nombre de caves sont aménagées pour servir de refuge en cas de marmitage. Hier soir le bruit du canon a pris pendant près d’une heure une intensité effrayante ; la terre tremblait d’une trépidation continue.

J’ai causé longuement hier avec le commandant de mon bataillon ; c’est lui qui, le premier, va sortir sur le « tapis roulant » pour employer l’expression des poilus.

Les hommes ont foi dans la victoire, mais quelle tristesse par moments est en eux ! Ils ne peuvent pas ne pas se souvenir de ce qu’ils ont laissé chez eux, femmes, enfants, et douceur de vivre. Pour que ces dernières heures de l’attente leur soient moins pénibles, on donne à profusion le vin comme on fait aux condamnés à mort. Pauvres martyrs humbles !

Le temps a l’air de favoriser notre offensive, ne serait-ce qu’en évitant aux hommes la pensée de l’agonie dans la boue. Pour moi, aux moments d’horreur, je penserai à ma mère et à vous

A.J.

Lettre d'André jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 23 septembre 1915 Lettre d’André jacquelin à Elisabeth Carré de Malberg, 23 septembre 1915

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 29 septembre 1915

Quel doit être votre travail en ce moment ?… Etancher tout ce sang de France qui coule à flots, arracher à la mort les jeunes braves qui se sont sacrifiés pour la délivrance !

St Gervais 29 septembre 1915

Je reçois à l’instant votre carte du 23 bien retardée sans doute par mesure de prudence. Je m’y attendais.- La voici donc arrivée cette heure grave, annoncée, attendue, peut-être décisive !… Depuis 3 jours c’est comme un réveil – à l’arrière aussi – et tous les cœurs vibrent bien forts. – Si j’en juge par leurs communiqués, que nous apportent chaque jour les journaux suisses, les allemands ne sont pas fiers… Mon Dieu, pourvu que ces premiers succès soient suivis d’une vraie victoire ! – Mais que de vies cela va, hélas, nous coûter ! Quel doit être votre travail en ce moment ?… Etancher tout ce sang de France qui coule à flots, arracher à la mort les jeunes braves qui se sont sacrifiés pour la délivrance ! Puissiez-vous en sauver beaucoup. – Ici il fait gris et froid, il pleut des journées entières, mais qu’ importe, on a tant à penser, tant à espérer !-

Merci encore de votre dernière lettre qui m’a fait bien plaisir ; si je ne réponds pas c’est qu’il me semble que ce n’est guère le moment… Soyez certain seulement que plus que jamais je pense à vous et que j’attends avec confiance…E CM

Carte d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 9 octobre 1915

Samedi[1]

 Après un pénible voyage de 40 heures nous sommes enfin arrivés à Nancy hier au soir.

Votre lettre m’est encore parvenue à St Gervais, merci de m’avoir écrit si longuement, j’ai été très intéressée par le récit que vous m’avez fait et vous félicite des succès remportés par votre régiment. Que ceux qui furent à la peine soient à l’honneur !

Donnez-moi bientôt de vos nouvelles et croyez-moi toujours bien avec vous…

En hâte

Lily

[1] Rajouté par Claude Jacquelin: 9 Octobre 1915

Vos commentaires

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  1. leleu jp

    Peu de mal…mais quand même une quinzaine de morts ( sans commentaire )

  2. lambert

    très touchant

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