Février 1917, le froid…

Nous plaçons ici une carte non datée d’un Turcos, Rabah Chabounies. Nous retrouvons aussi Jean Jacquelin, le cousin d’André, mobilisé depuis 1916. A la haine manifesté par l’un répond la déprime de l’autre. Une manière de faire contrepoint aux préoccupations sentimentales d’Elisabeth, à ses considérations sur l’aristocratie de l’intelligence (ou du sang) et aux routines de la vie de l’arrière. (Publié le 9 janvier 2018)

Carte postale de Rabah Chabounies envoyée à André Jacquelin (non datée)

Carte postale de Rabah Chabounies Rabah Chabounies

Texte au dos de la carte postale de Rabah Chabounies Texte au dos de la carte postale de Rabah Chabounies

Souvenir[1] de Mr Chabounies[2] Rabah ! Turcos[3] algérien. Blessé à la guerre 1914 par une balle dum dum[4], des sales Boches. Je ne me plaint pas trop je n’ai fait que mon devoir et j’en ai embrochés huit à la baïonnette sans compter les balles en plus. Vive le jour que l’on entrera en Allemagne pour en faire autant, ou l’on détruira toutes leurs maisons peut-être ce jour je serais un peu content. Je ne peut plus te dire que c’est une sale race[5].

Chabounies Rabah !

[1] L’orthographe et la syntaxe originales ont été conservées.

[2] Hypothèse… Le nom est difficile à déchiffrer avec certitude.

[3] Le surnom de «Turcos » a été donné aux Tirailleurs Algériens lors de la guerre de Crimée par les Russes qui les avaient pris pour des Turcs. Environ 270 000 Maghrébins sont mobilisés en 1914-18 et 190 000 vont être envoyés en Europe. Le taux de pertes s’élèvera à 25%… L’uniforme des tirailleurs dit « à l’orientale » remonte à la création des premiers régiments vers 1840. Cet uniforme, quasiment identique à celui des zouaves et des spahis, hormis dans le choix des couleurs comprend : une coiffure : la « chéchia » ou le « chèche » ; une veste de couleur bleue avec des parements jaunes, portée sur une « sédria » (gilet sans manches) ; une ceinture de laine rouge ; le séroual, un pantalon bleu ou blanc, ample avec de nombreux plis. En plus de leur uniforme particulier, les tirailleurs possèdent également une musique originale, la nouba, et une mascotte (généralement un ovin, bélier, mouflon ou bouc) qui marche en tête lors des défilés.

[4]  Ce furent les Anglais qui, voyant lors des opérations en Inde contre des rebelles fanatisés que ces derniers grièvement blessés continuaient leur assaut, furent amenés à fabriquer des balles ayant une puissance d’arrêt très forte et appelées balles « dum dum » du nom de la fabrique en Inde.
Ces balles avaient une enveloppe en maillechort fendue en croix à l’avant permettant ainsi au noyau de plomb de s’épanouir dans la blessure. Il fut cependant reconnu que l’emploi des balles « dum dum » était assez peu justifié et constituait une cruauté inutile, c’est pourquoi un article spécial de la convention de La Haye de 1899 signée par 26 états interdit l’emploi dans les guerres « régulières » (sic) de toutes les balles à enveloppe fendue ou interrompue.
La cartouche Mle 1888 S adoptée officiellement par l’armée allemande en 1905 avait une balle ogivale d’une longueur de 28 mm et d’un poids de 9,8 gr avec une base incurvée. Ce qui peut expliquer que la balle « S » étant mal équilibrée avait tendance à se renverser sur sa trajectoire et à produire à l’impact les mêmes effets qu’une balle « dum-dum ». (Suivant des statistiques sur la balle « S » 80% de ces balles se renverseraient lors des tirs de combat). C’est pourquoi les Allemands furent souvent accusés à tort d’avoir utilisé ce genre de balle interdite. » Claude GIRARD, Première guerre mondiale.

[5] Il faut lire sans doute : «  Je ne peux que te dire que c’est une sale race ».

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à Raymond Carré de Malberg, 5 février 1917.

Mais je crois que ce n’est toujours pas sur l’Amérique qu’il faut fonder de grands espoirs !

5 février 1917 soir

Mon cher Papa,

Tu dois trouver que mes lettres se font bien rares et que je mets peu d’empressement à venir distraire ta solitude… relative. Mais, Maman t’écrit si fréquemment qu’il ne me reste plus grand chose à te raconter et surtout le soir – seul moment de tranquillité que l’on puisse consacrer à la correspondance – je suis la plupart du temps si fatiguée que je me sens juste bonne à gagner mon lit.

J’ai été d’ailleurs très occupée à l’ambulance cette dernière semaine ; tous mes blessés viennent successivement de repasser sur la table d’opération pour des extractions de projectiles que l’on avait espéré éviter, mais qui peu à peu sont devenues nécessaires, puisque les éclats dont ces malheureux sont criblés circulent et deviennent parfois très gênants. Il semble d’ailleurs que Sébileau[1] ait l’ordre de presser le mouvement ces temps-ci et de préparer une évacuation de l’hôpital pour des jours très prochains. – «étais-tu encore avec nous quand j’ai raconté avoir eu une discussion assez pénible avec un blessé originaire du midi, fils d’instituteur et affreusement antimilitariste ? Les discussions ont naturellement continué Michel y prend une part active et bruyante, je dois dire, mais je savoure les réponses et les réflexions que son bon sens d’Alsacien lui suggère et dont tous les autres réunis et bien intentionnés pourtant sont absolument incapables. Il a eu des mots magnifiques qui, dits d’un accent si convaincu et en même temps si naturel, ont rapidement fait rentrer au méridional toutes ses stupides théories. Ah ! oui, ils auront à faire à forte partie ces messieurs du midi si ils s’avisent de s’implanter chez nous, mais que ce sera lamentable aussi de devoir recommencer une nouvelle lutte !

Et le froid continue de plus belle, hélas ! Nous ne sommes toujours pas brillamment chauffés, mais enfin le gaz est revenu et puis « c’est la guerre » et il y a tant de malheureux qui souffrent bien plus que nous que l’on n’ose pas se plaindre. Je donne seulement de temps en temps un regret à notre bon calorifère du Rond-Point et aux 18° de chaleur qu’il nous procurait avec tant de facilité.- As-tu encore senti tes engelures ? Moi j’ai les pieds et les mains en piteux état et dire que je m’étais si bien imaginée qu’à Paris je ne connaîtrais pas ces misères-là ! Quelles illusions !…

-Nous espérons toujours ta venue pour la semaine prochaine, mais tu vas sans doute de nouveau faire un lent et pénible voyage, on dit heureusement que les trains sont encore bien chauffés. Pauvre Frouard, en quel état doit être cette malheureuse réalité. Je te quitte mon cher Papa en te disant à bientôt et en t’embrassant avec grande tendresse ; malgré la température fort basse que nous avons en ce moment l’hiver touche tout de même à sa fin, espérons que cet été des événements décisifs nous permettrons d’escompter la fin de la guerre. Mais je crois que ce n’est toujours pas sur l’Amérique qu’il faut fonder de grands espoirs ! Je t’embrasse encore. Ta fille affect.

Élisabeth

[1] Le Professeur Sébileau dirige dès la fin de 1914 un des deux centres créés à Paris à l’hôpital Lariboisière pour les blessés de la face (les gueules cassées). Les techniques d’autoplastie et de greffes cutanées vont se développer après extirpation et réduction des cicatrices. Les traitements sous-cutanés vont permettre de pallier les pertes de substances osseuses. Vont se développer des prothèses provisoires, puis définitives avec l’objectif esthétique relatif de rendre les blessés moins repoussants ; mais surtout à visée fonctionnelle, puisqu’il leur faut respirer et mastiquer. Le 28 juin 1919 lors de la signature du traité de Versailles, Clemenceau a exigé la présence d’une délégation de cinq gueules cassées afin que nul n’oublie les ravages de la Première Guerre mondiale, mais, les gueules cassées rencontrent de nombreuses difficultés de réinsertion après la guerre, pour cette raison sera créée en 1921 l’Union des blessés de la face dont la devise est : « Sourire quand même »… (http://buclermont.hypotheses.org/1311)

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Elisabeth Carré de Malberg à André Jacquelin, 6 février 1917.

Socialement parlant il est certain que par votre travail et les succès que vous êtes en droit d’espérer dans votre carrière de médecin, la distance qui nous sépare peut être effacée ; aux yeux de ma famille aussi, car dans notre milieu l’aristocratie de l’intelligence compte au moins autant que celle du sang…

6 février 1917

Ne croyez pas à trop de mauvaise volonté de ma part parce que je vous ai fait attendre bien longtemps cette lettre ; comme vous l’avez compris il m’est toujours très difficile de vous écrire, sinon tout à fait impossible comme ces jours derniers… Ne maudissez pas trop non plus ces longs intervalles qui séparent chacune de vos lettres, car si ils représentent bien des heures d’anxiété et de souffrance pour chacun de nous, ils nous permettent aussi de beaucoup réfléchir et de mûrir bien des pensées…

Mais, comme je regrette, mon Dieu, d’avoir entamé avec vous cette douloureuse discussion, d’avoir laissé le doute entrer dans votre cœur et de vous faire souffrir à un moment où vous avez certainement déjà besoin de toute votre énergie pour supporter votre dure vie du front ! Mais, sincèrement et naïvement, je ne pensais pas que quelques lignes d’une lettre vous bouleverseraient tant… Et maintenant je ne peux plus me pardonner le mal que je vous ai fait !

Hier soir j’ai reçu votre carte dans laquelle vous me parlez d’une permission qui pourrait être prochaine. Ah ! si cela était possible, qu’il serait heureux pour vous d’avoir en ce moment une conversation de quelques heures qui, bien mieux que ces lettres, sans doute, nous mettraient d’accord.

Mais je n’ose espérer ce revoir si proche et, puisque, hélas, la discussion est engagée et que coûte que coûte, comme vous le dîtes, il nous faut la continuer, je vais essayer de répondre aux questions que vous me posez dans votre dernière lettre.

Et d’abord, je veux répondre à celle que vous me posez si anxieusement, je le sens, au sujet de votre famille et je veux vous certifier que jamais je n’ai songé à vous demander le sacrifice que vous semblez supposer…

Je sais trop combien vous tenez aux vôtres pour penser à vous éloigner d’eux et votre sentiment familial est si respectable que je serais sans doute bien coupable si je cherchais à le combattre. Je voudrais moi-même au contraire le partager et gagner l’affection des vôtres, celle de votre mère surtout pour qui j’ai déjà infiniment de respect et de sympathie. Mais, ce qu’il ne faudrait pas, je crois, c’est que vous cherchiez à me faire vivre uniquement dans votre milieu et à me faire adopter vos relations au détriment des miennes ; cela, je crois que ce serait peut-être trop me demander et que j’aurais à en souffrir…

Socialement parlant il est certain que par votre travail et les succès que vous êtes en droit d’espérer dans votre carrière de médecin, la distance qui nous sépare peut être effacée ; aux yeux de ma famille aussi, car dans notre milieu l’aristocratie de l’intelligence compte au moins autant que celle du sang et, bien souvent, j’ai entendu dire autour de moi que pour un homme « la carrière est tout ». Mais, pour moi, voyez-vous, je ne suis pas si ambitieuse, ce n’est ni de gloire, ni d’une haute situation que je rêve, je ne vous demande rien d’autre que de m’aimer et de me donner votre cœur en e-échange du mien… Je crois l’amour assez puissant pour nous permettre de vivre heureux ensemble en dépit des différences qui nous séparent et je vous sais si délicat et si plein de tact que je suis certaine que vous me comprendrez toujours et que vous saurez éviter tout ce qui pourrait me froisser ou me heurter.

Si nous nous aimons vraiment nous n’hésiterons pas à nous faire les concessions nécessaires, nos deux vies s’adapteront l’une à l’autre, se perfectionneront l’une par l’autre et ces différences que nous redoutons ne seront plus que bien peu de choses à surmonter…

Pour moi, je le sens si bien, l’Amour, le grand Amour dont nous sommes capables l’un et l’autre, me donnera des joies si profondes et si merveilleuses que bien facilement j’accepterai les sacrifices qui me seront demandés en échange.

A Caen, je me souviens bien, je n’avais ni crainte, ni inquiétude pour l’avenir, ni aucun regret… Je vous aimais, je vous voyais tous les jours, je ne vivais que par vous et que de vous et la vie ainsi me semblait si douce et si simple ! Maintenant, hélas, il y a entre nous tous ces affreux mois de séparation et lorsque nous nous sommes retrouvés nous avons éprouvé comme un étonnement et une crainte, nous avons presque eu peur l’un de l’autre… et, de ce trouble est né le doute.

Mais, bien vite, je crois, si nous pouvions nous revoir d’une façon suivie, ce malaise se dissiperait pour faire place à une confiance absolue, cette confiance que nous avions autrefois en l’avenir de notre bonheur. Maintenant encore je ne puis pas croire que nous ne soyons pas fait l’un pour l’autre…

Pardonnez-moi cette lettre si mal écrite, il fait un froid atroce et je ne puis presque plus tenir mon porte-plume ; je pense à vous qui devez souffrir encore bien plus du froid et qui attendez ma lettre depuis tant de jours…

E.C.M

 

 

 

 

 

 

Lettre de Jean Jacquelin à André Jacquelin, 16 février 1917.

Je compte sur une perme avant d’aller voir les boches

Mon vieux frangin

Pardonne-moi d’être resté si longtemps sans t’écrire, mais j’ai eu un cafard énorme. Tu as dû savoir que je suis maintenant dans la zone des armées.

Je compte sur une perme avant d’aller voir les boches, ce sera peut-être dans trois semaines ou un mois.

Et toi, que deviens-tu, j’ai appris que tu allais peut-être venir en perme d’ici peu, si nous avions la chance de nous rencontrer !!!

Ma santé est toujours excellente, cette vie au grand air me réussit à merveille.

A bientôt mon vieux pott, une plus longue lettre. Je t’embrasse bien affectueusement

Jean

 

 

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