« Le Feu » embrase Madeleine Chenest

On se souvient de Pierre et Jean  Chenest tous les deux morts au front dans les premières années de la guerre. Ils étaient très proches d’Elisabeth Carré de Malberg  et de sa famille. Madeleine Chenest, leur soeur, au caractère semble-t-il bien trempé, laisse dans cette lettre  (écrite entre le 2 et le 15 septembre) éclater sa passion pour un livre: « Le feu » (journal d’une escouade) d’Henri Barbusse. « Ce terrible « Feu » objet d’anathèmes des gens dit bien -pensants !… N’est-ce pas la marque des grandes choses : œuvres et gens … que d’avoir ses détracteurs haineux et ses partisans passionnés ! Je suis de ceux-là !  » écrit-elle avec une  rage, visible dans son écriture même. (Mis en ligne 22 septembre 2018)

Effectivement, le livre divise la France. On reproche à Barbusse son pacifisme. Dans le Figaro on peut lire sous la plume de Francis Chevassu: « J’avoue goûter moins, que la peinture de la vie des tranchées, la philosophie que les poilus de M. Barbusse professent ou que professe M. Barbusse par l’entremise de ses poilus. Que l’auteur du Feu entende faire la guerre à la guerre plutôt que de combattre une autre nation, c’est une conception à laquelle chacun souscrirait volontiers si elle ne se confondait, dans l’espèce, avec l’idée même de patrie dont M. Henri Barbusse se propose de la disjoindre. »

Henri Barbusse obtient le prix Goncourt en 1916 pour « Le feu » principalement en raison de la rupture profonde que marque le texte, autorisé par la censure, avec la propagande anesthésiante de l’époque.

Le Feu, exemplaire ayant appartenu à André Jacquelin. Le Feu, exemplaire ayant appartenu à André Jacquelin.

 

Lettre de Madeleine Chenest à Elisabeth Carré de Malberg écrite entre le 2 et le 15 septembre 1917.

A quoi bon se mettre un bandeau sur les yeux ! Non sans doute, le Feu, n’est pas de l’idéalisme tel qu’on l’entend du moins, mais ce n’est pas non plus du « réalisme » : c’est simplement la « réalité ».

Vous avez mis une cruauté des plus raffinées à m’envoyer la carte la plus alléchante, la plus suggestive possible[1]. Je regrette infiniment de ne pouvoir répondre du tac au tac ! J’aurais eu par exemple le plus malin plaisir à vous dire que les blessés arrivaient à foison, qu’il y avait du travail par-dessus la tête… et que le 292 manquait totalement de bras…. Ou plutôt de mains ! – Peut-être alors, aurais-je un peu réussi à troubler votre béatitude actuelle !

Malheureusement, c’est fort loin d’être ainsi ! « Verdun » nous a bien déversé quelques-uns de ses déchets non à flots, certes, mais distillés au compte goutte… et à part ces minimes incidents, l’hôpital somnole dans une torpeur complète.

Toujours pareille la vie ! … les perles ? n’en parlons plus … c’est la débâcle ! Mme Fancher nous a lâchées ou presque, et je reste après ce surchauffage intense, avec une douzaine de colliers sur les bras, des dettes accablantes, et un fonds de perles impossible à écouler… La faillite quoi ! J’aime autant n’y pas penser !

Les Lundis et Jeudis sont effroyables d’insipidités !… les matins se supportent encore grâce aux exigences minutieuses de Mme Lhomme toujours très stricte, et puis, il y a toujours aussi le babillage de Miss Cléments qui reste la vieille « petite fille » que vous connaissez et assaisonne inlassablement le lapin hebdomadaire (remplaçant actuel du bœuf bouilli) des dames de garde de ses juvéniles et prolixes petites histoires !… au moins, pendant ce temps, Mme Deaumier ne crache pas ses vipères…

Voilà tout…. Quelques giboulées administratives encore…, et c’est là notre vie : on attend !..

Comme vous devez rire là-bas, dans la splendeur de vos montagnes !

Paris eut pourtant, dès votre départ, ses honneurs spéciaux : nuits splendides d’étoiles filantes vraies et fausses …. Et tout le grand jeu des alertes nocturnes … de quoi émoustiller et donner une petite odeur de guerre ! Avec un peu d’imagination, on pouvait se croire sur une espèce de front : sensation très précieuse et que j’ai entretenue et entretiens encore en lisant « le Feu » ! Ce terrible « Feu » objet d’anathèmes des gens dit bien -pensants !… N’est-ce pas la marque des grandes choses : œuvres et gens … que d’avoir ses détracteurs haineux et ses partisans passionnés ! Je suis de ceux-là ! Maman… vous vous rappelez peut-être comme elle protestait d’avance … est devenue elle aussi une adepte !…

Et nous nous emballons et nous nous chauffons… en nous lisant l’une à l’autre des passages !

Mettons à part, quelques rares tirades de la fin, qui ne sont d’ailleurs que des hors d’œuvre et ne changent rien à la valeur du livre … l’ensemble est admirable !

Si il y a de pauvres gens qui croient que la guerre, que cette guerre, est un roman de chevalerie et que les figurants en sont des illuminés et des croisés.

Tant pis pour eux… Je les plains ou je les blâme ! Il faut savoir voir les choses comme elles sont, … dans toute leur horreur ! A quoi bon se mettre un bandeau sur les yeux ! Non sans doute, le Feu, n’est pas de l’idéalisme tel qu’on l’entend du moins, mais ce n’est pas non plus du « réalisme » : c’est simplement la « réalité » – « le journal d’une escouade » voilà le titre, c’est-à-dire la vie de quelques pauvres diables de « poilus », de vrais « poilus » notée au jour le jour, dans ses détails les plus humbles … les plus humains. – de ces pauvres bougres qui sont dans leur misère les grands premiers rôles de cette guerre ! Les officiers ? pourquoi en parlerait on forcément… à part quelques exceptions, nombreuses je veux bien, mais exceptions tout de même, ils planent si souvent tant au- dessus de l’existence de leurs hommes ! Ces hommes d’ailleurs je les reconnais ; ils ont été des mois les compagnons de Jean, … ces horizons désolés où ils se meuvent, ce furent les siens durant les derniers temps de sa vie ! Il a vécu les mêmes misères, les mêmes impressions, cette sortie, cet émergement de la tranchée en toute lucidité (rappelez -vous ?) lors de l’attaque, ce fut la sienne, dans le même décor à quelques centaines de mètre peut-être du lieu où il est tombé – Je retrouve Jean partout à travers ces pages, et hormis quelques-unes, il aurait pu mettre au bas du livre « vu et approuvé ».

Il n’y a pas un « beau geste » dit-on ? non sans doute, il n’y a là, ni « panache », ni tirades, ni mots à la Corneille ; ces hommes ne sont pas des chevaliers, même des soldats « ce sont des hommes, ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers faits pour la boucherie humaine. Ce sont des laboureurs et des ouvriers. Ils sont prêts. Ils attendent le signal de la mort mais on voit en contemplant leurs figures entre les rayons verticaux des baïonnettes que ce sont simplement des hommes. – Chacun sait qu’il va apporter sa tête, sa poitrine, son corps aux fusils braqués d’avance, aux obus aux grenades … C’est en pleine conscience comme en pleine force qu’ils se massent là… Ce ne sont pas le genre de héros qu’on croit, mais leur sacrifice a plus de valeur que ceux qui ne les ont pas vus, ne seront jamais capables de le comprendre !!….. Voilà la réponse ! Qu’exige-t-on de plus ?

D’ailleurs sous cette apparence fruste vulgaire, quelle sincérité, quelle largeur d’idées, quelle philosophie bonne enfant et sereine : pas même (à part Volpatte) une indignation contre les embusqués : « Eh ben quoi ? il en faut ! ».

Et puis à travers cette grisaille morne de boue, de froid, d’infinies misères toujours renouvelées, viennent se glisser, comme des lueurs d’une douceur et d’une mélancolie exquises, des gestes émouvants de tendresse et d’abnégation simple, c’est «Idylle » (un rien d’une ténacité si délicate !,) c’est avec tant d’autres encore « la Permission » : Ce pauvre diable du Nord qui n’a quelques heures, une nuit à passer avec sa femme, et qui les sacrifie pour abriter sous son toit, 4 compagnons errants harassés de fatigue et de pluie… Ils s’en vont, ces 4 là, ils ont compris, ils ne veulent pas rester et s’apprêtent à reprendre leur nocturne vagabondage… ils ont cette délicatesse de ne pas vouloir profiter de ce gite ouvert… mais lui, les rappelle les force à demeurer… Et tous les 5 ils repartent à l’aube !

Et ce n’est pas cela que l’on appelle de la grandeur d’âme !!…

Sans doute, ces gens ne s’analysent pas, ils ne discutent pas avec eux-mêmes, ils ignorent qu’ils font quelque chose de très beau, ils agissent, instinctivement spontanément sous l’impulsion du cœur !

– Parce que la bonté et le sentiment du devoir leur sont très naturels en sont-ils diminués ? Croit-on d’ailleurs qu’ils manquent d’idéal, qu’ils ne comprennent et ne sentent pas la raison et l’effort de leurs actes ?

Si ils ne laissent rien voir de leur âme, c’est qu’ils ont la pudeur ou le respect humains de certains sentiments… qu’ils ont peur du rire des camarades. … des camarades qui pensent comme eux souvent, mais n’osent l’avouer ? – Entre eux, ils se taisent, ils cachent tous leur élans, … mais écoutez ce que m’écrivait cet semaine du Mt Haut un ancien blessé, artilleur de crapouillot : vous dites que faire son devoir consistait à y mettre tout son cœur ; et bien oui j’y mets non seulement tout mon cœur mais aussi toutes mes forces et toute mon énergie ; je pense et dis comme vous faire son devoir n’est pas seulement de faire ce que l’on doit, c’est de faire ce que l’on peut et même parfois essayer l’impossible !

N’est-ce pas admirable ! Ce sont là aussi les hommes du Feu ! Ils ne disent pas de telles choses, soit ! mais il faut les comprendre, il faut les faire parler, leur sortir ce qu’ils pensent parfois, sans oser ou pouvoir l’expliquer. Notez que mon artilleur n’est pas un bluffeur, mais au contraire un garçon très fermé, calme et silencieux !

Et c’est cela à mon sens le grand intérêt du contact avec les gens du peuple : leur apprendre à définir leurs idées à voir clair, à se connaître eux-mêmes : gratter la gangue pour en extraire le diamant ! – que ceux là qui reprochent au peuple son inconscience de machine, se donnent donc la peine de s’approcher de lui !

Je me demande parfois ce qu’est la mentalité, ce qu’a pu devenir la vôtre, ce que deviendrait la mienne – lorsqu’on vit très au loin, en dehors absolument des choses de la guerre, dans le contact perpétuel de la haute et impassible nature ! Les commotions de la pauvre humanité doivent tellement s’y atténuer et s’y rétrécir ! …- Pour cela, même je regrette que vous n’ayez pas emporté le Feu. C’est une lecture recommandée avant tout, certes, aux gens à tango de Deauville, mais aussi simplement à ceux de l’arrière. Quel édifiant coup de fouet ! quel stimulant !

Le jour où vous êtes portée à vous laisser aller à la mollesse, à l’insouciance, à la recherche de vos aises … ouvrez le  « Feu », lisez quelques pages ! Cela vous rappelera au sentiment de la solidarité… On conseille bien aux chrétiens de méditer la Passion en Carême ; la raison est la même : que tous les Français apprennent donc à méditer sur le « Feu ».

Les souffrances qui sont décrites là n’ont rien d’exagéré ; si elles ne sont pas sur le « front » la part de tous, – « elles le sont d’ailleurs, je crois de moins en moins »- du moins, elles ont existé, elles existent même encore !

Ces horreurs qui font reculer de dégout les gens délicats « bien-pensant » sont même pâles, à côté de ce que j’ai entendu très récemment, .. et tout simplement raconter…. Comme sil il s’agissait de faits courants.

Des horreurs, oui ! … à vous faire frémir moralement et physiquement, qu’on ne peut imaginer après tous les récits de guerre édulcorés, à thèse morale, ou à recherche de rhétorique, dont on a été bercé !

Faut-il les ignorer ces horreurs ? … c’est là la question ? faut-il mieux ne pas connaître ces souffrances dont fut faite la défense du Pays, dont sera achetée la Victoire ? Elles sont si laides, si mesquines, si abjectes ! souvent !

– Oh sans doute, il est bien plus commode de se boucher les yeux, de ne pas vouloir voir ni entendre, de se laisser aller au confortable de l’existence, sans penser… de prendre ses aises, son bien-être, (même avec quelques privations relatives !)… sans avoir des scrupules – On gémit bien sur la cherté de vie, le pain noir, le manque de charbon… mais on prend un air résigné et stoïque en disant « C’est la guerre ! »… et l’on croit qu’on a tout fait !

Quel égoïsme féroce, tout de même au fond de l’âme humaine, même chez les meilleurs ! – est-ce égoïsme…. Ou insouciance… ou impossibilité de fixité dans la pensée ?… l’oubli ? – On oublie jusqu’à sa propre souffrance… celle qui fut faite du plus profond de votre cœur… ou de votre chair … elle s’atténue !

Dans le Feu, justement, il y a là-dessus quelques lignes qui m’ont frappée comme quelque chose de très juste « On est plein de l’émotion de la réalité au moment mais tout ça s’use dans vous et s’en va, on ne sait comment. On est des machines à oublier. Les hommes c’est des choses qui pensent un peu, et qui surtout oublient » – Pauvres hommes qui n’avez pas la force de penser à vos frères qui souffrent, lisez, relisez, et inlassablement méditez le Feu !

_________________________________

Vous liriez mes élucubrations ! Que penserez-vous ?…. vous direz « elle est tout à fait brac ! » … c’est peut-être vrai ! Je crois d’ailleurs l’avoir toujours été un peu…

Aujourd’hui 15 Septembre, j’exhume ces paperasses d’un fond de tiroir où depuis 13 jours elles croupissent… par négligence, ou faute de temps (un permissionnaire à promener, des correspondances utiles à suivre…)

Crises de sommeil ou d’abrutissement le soir… voilà le bilan de ma quinzaine ! – Faut-il vous les envoyer tout de même ? … Je me le demande ? … je vous ai écrit ça tout feu tout flammes et n’ose pas le revoir. Je vous évoque d’ici, recevant cette lettre et lisant ce verbiage ahurissant par une de ces matinées lumineuses, souriantes où il fait bon de se sentir vivre… ou bien dans la sérénité profonde d’une belle tombée de jour : il y a un silence recueilli apaisant, seulement au loin le tintement d’une sonnette de vache….. Et dans ce décor si lointain moralement quasi édénique. Vous liriez mes élucubrations ! Que penserez-vous ?…. vous direz « elle est tout à fait brac ! » … c’est peut-être vrai ! Je crois d’ailleurs l’avoir toujours été un peu ; il est évident qu’à force de vivre dans une même atmosphère, on finit par s’intoxiquer l’esprit, mais somme toute, j’aime encore mieux mon intoxication à moi que celle des gens de Deauville et Cie ! C’est plus propre ! – Ayez seulement la charité de garder tout cela pour vous !… Je ne renie rien de ma façon de penser, mais il est inutile de le ridiculiser… quand vous entendrez les gens déblatérer contre le Feu, l’oncle Félix par exemple, laissez-le…. Ils ne veulent, ou ils ne peuvent pas comprendre… tant pis pour eux ! –

Il paraît que vous devez finir vos vacances à Lugrin ; si cette lettre vient vous y retrouver et qu’Odile offusquée de mon silence vous demande ce que j’écris… dites-lui seulement que ce sont des secrets professionnels d’hôpital ! Dites-lui aussi que Maman a retrouvé Suzie C à la cantine, mais n’ajoutez pas que la dite Suzie a parlé de la jalousie d’Odile qui lui faisait des scènes à votre sujet, parce vous causiez trop ensemble, et déclarait qu’elle empêcherait désormais toute jonction entre vous !

– Coup de théâtre à l’hôpital cette semaine (ce que je vous ai écrit il y a 12 jours n’est plus d’actualité !) Mme Lhomme, forcée de partir avec sa fille nous a quittés. On a raccroché la sœur, qui après quelques vagues effets de dignité, a cédé avec joie. La voilà réinstallée, et reprise d’un amour immodéré et furieux pour les perles ! plus de colliers, mais des sacs, pans de ceinture etc. Elle crayonne des modèles toute la journée !

Marcel Remond ( ?) a été opéré d’une petite affaire au pied il est dans la salle 10 sous l’égide d’Hortense – qui m’accueille avec la plus exquise suavité –

Voilà les nouvelles de la dernière heure.

Je vous quitte, bonsoir, il est très tard. Maman bougonne. Demain, Dimanche, je suis de garde. Lundi aussi ! – c’est drôle ! Affections.

Madeleine

[1] Elisabeth est en vacances à Saint-Gervais au châlet de Rozay.

Sisorvath: Photo prise en octobre 1906 sans doute à partir d’images parues dans la presse. Madeleine Chenest (au centre) et les sœurs Petiti exécutent un tableau vivant de danseuses cambodgiennes… (Photographie Philippe Chastelain) Sisorvath: Photo prise en octobre 1906. Mise en scène imaginée sans doute à partir d’images parues dans la presse lors de la visite du roi du Cambodge à Paris. Madeleine Chenest (au centre) et les sœurs Petiti exécutent un tableau vivant de danseuses cambodgiennes… (Photographie Philippe Chastelain)

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *